LINDSEY COLLEN, de Lalit : « Il faut que chaque Mauricien se sente concerné par le dossier Diego Garcia »

Notre invitée de ce dimanche est Lindsey Collen, écrivain, syndicaliste et militante, membre du Muvman Liberasyon Fam (MLF), de Lalit et de Ledykasyon Pu Travayer (LPT). Au cours de cette interview réalisée cette semaine, elle partage son analyse sur l’évolution politique et son évolution personnelle.

Pour célébrer les 40 ans de LPT, un recueil de vos poèmes a été publié. Est-ce qu’on peut dire, qu’au fil du temps, chez vous l’écrivain et le poète sont en train de prendre le dessus sur la militante révolutionnaire ?
Non, ce n’est pas vrai. Au contraire, je crois que j’écris beaucoup moins depuis ces quinze dernières années, même si j’ai publié sept romans. Rassurez-vous : l’écriture n’est pas en train de prendre la place de mon engagement politique, en tout cas, pour le moment. Aujourd’hui l’engagement politique demande beaucoup de réflexions…

Beaucoup plus qu’avant ?
Je le pense. Avant il y avait plus d’actions que de réflexions, le tout dans une grande cohérence parce qu’il y avait un dialogue, une mise en commun entre les gens, qui a tendance à diminuer. Aujourd’hui, nous devons beaucoup réfléchir sur les sujets qui interpellent les Mauriciens aussi bien au niveau national qu’international. A certains égards, la situation socio-politique est beaucoup plus grave qu’il y a quarante ans. Il y a beaucoup plus d’armes nucléaires, la crise de l’environnement a pris des proportions dramatiques en raison des problèmes provoqués par l’industrialisation à outrance, sans oublier l’urbanisation, elle aussi, outrancière. Tout cela donne une situation mondiale très sombre. Il faut que les gens réalisent que ce n’est pas le président ou le Premier ministre d’un pays, le leader d’un parti politique ou d’une religion qui vont régler ces problèmes, mais leur intelligence, leur engagement, leur détermination à lutter avec les autres pour faire changer les choses. Ces difficile parce que les gens ont appris à croire qu’il suffit de suivre un mouvement au lieu de le créer. Mais il faut sensibiliser, apprendre à réfléchir, à s’organiser si on ne veut pas finir comme des moutons que le système conduit à l’abattoir.

En dehors de ses membres fondateurs et de ses militants, l’existence de Lalit est-elle indispensable à l’île Maurice ?
Oui, tant que la nécessité de la libération et de l’émancipation des Mauriciens existera, Lalit doit exister. Car, on ne s’en rend pas compte, mais les Mauriciens sont beaucoup plus dominés qu’ils ne l’étaient il y a quarante ans. Ils sont beaucoup plus perdus qu’autrefois. Ils ont besoin d’être sensibilisés.

Mais il semble que le travailleur en général privilégie plus les avantages de la société de consommation que la lutte des classes.
C’est vrai. Il est d’autant plus important de réfléchir sur les nouvelles revendications pour permettre aux travailleurs de refuser la société de consommation qui est une autre forme d’aliénation. Il faut trouver de vraies solutions aux problèmes sociaux, pas des provisoires, des colmatages, qui créent d’autres problèmes. Par exemple, la violence faite aux femmes ne peut être réglée par l’augmentation des shelters. Il réside dans la capacité de la femme à trouver un emploi qui lui permette de louer une maison pour quitter le domicile conjugal. Sait-on que l’emploi des femmes a diminué dans le pays passant de 110 000 à 55 000 dans la zone franche ? Après avoir quitté les emplois de femmes de ménage pour travailler à l’usine, ce qui représente une forme de libération, beaucoup de femmes sont aujourd’hui contraintes de redevenir bonnes à tout faire, une autre forme d’esclavage. Ces données nouvelles méritent une réflexion profonde pour organiser la revendication différemment. Il faut arrêter de penser à ce que nous allons pouvoir consommer demain pour créer une vision globale de ce que doit être une société où tous les hommes et les femmes pourront s’épanouir.

Les travailleurs sont-ils conscients de la gravité de la situation socio-économique que vous décrivez ?
Ceux qui sont directement concernés oui, pas les autres. Il faut que les Mauriciens se rendent compte que les sucriers continuent à monopoliser les terres à Maurice. Les terres agricoles doivent être utilisées pour la production alimentaire, mais avec des usines pour la transformer. Nous avons des dizaines de marques importées de tomates en boîte alors que nous pourrions en fabriquer localement sur une grande échelle et même exporter sur la région. Au lieu d’utiliser ces terres pour créer de la production, donc de l’emploi, ils sont en train, avec la complicité du gouvernement, de les brader aux étrangers en créant des IRS. C’est une recolonisation de Maurice près de 50 ans après l’indépendance !

Est-ce que le terme recolonisation n’est pas trop fort ?
Pas du tout. Cette recolonisation se fait avec la complicité des économistes, les nouveaux faux prophètes. Pour eux, les IRS sont censés produire du Foreign Direct Investment, où est l’investissement dans une opération immobilière qui permet au secteur sucrier de vendre ses terres à des étrangers, en bénéficiant de réduction de taxes du gouvernement. Où est l’investissement dans cette vente ? Qu’est-ce que les IRS vont rapporter au pays ? Quelques emplois de bonnes, de jardiniers et de gardiens pour entretenir et surveiller ces ghettos pour millionnaires ? C’est une des principales ressources du pays que le gouvernement est en train de dilapider. Et en plus, les acquéreurs obtiennent, avec les IRS, la nationalité ou un permis de résidence mauricien. C’est une nouvelle forme de colonisation. Savez-vous que le gouvernement non seulement réduit les taxes pour les vendeurs et les acheteurs, mais de plus fait construire de nouvelles routes afin que les propriétaires de IRS puissent se déplacer dans les meilleures conditions possibles pour aller aux centres commerciaux. Au lieu d’investir dans la production, c’est-à-dire la création d’emplois dans l’agriculture ou la pêche, le gouvernement investit dans les IRS qui ne rapportent rien sur le long terme. Des IRS avec de grandes portes pour les propriétaires et leurs invités et de petites portes derrière pour les travailleurs, comme au temps de la colonisation avec fouilles des travailleurs à l’entrée et à la sortie par des vigiles !

Comment expliquer que la lutte politique soit plus difficile aujourd’hui alors que les moyens de communication ont explosé ?
La technologie a inventé des outils extraordinaires, mais il faut savoir les utiliser, les maîtriser, pas les laisser vous contrôler. Il faut savoir utiliser les réseaux sociaux et ne pas en devenir les esclaves. Les techniques de communication ont évolué, explosé, mais pas la communication elle-même. On le voit avec les tweets de Donald Trump qui dénoncent et attaquent sans expliquer, sans justifier, sans apporter des preuves ou susciter une réflexion. C’est une communication très en surface, très éloignée de la réflexion. On demande aux gens de réagir, pas de réfléchir. Les techniques modernes sont utilisées pour véhiculer un vieux message xénophobe qui a donné à la civilisation la Première et la Seconde Guerre mondiale. Si nous ne restons pas vigilants, nous allons vers le chaos, surtout avec les vagues de droite qui sont en train de monter en Europe, aux Etats-Unis et ailleurs dans le monde.

Mais puisque Duterte et Trump ont été élus, cela signifierait-il qu’il y a une majorité pour ce genre de politiciens. Il y a eu un changement de mind set sur le plan politique mondial.
C’est une réaction à court terme et qui se heurte bien vite à la réalité comme cela se voit aux Etats-Unis. Ceux qui refusaient l’establishment capitaliste, dont on subit les conséquences, ont choisi Donald Trump aux Etats-Unis et d’autres dirigeants de la droite extrême comme Duterte, Erdogan et peut-être bientôt Marine Le Pen, en France. En rejetant l’establishment, ils ont choisi les représentants directs du capitalisme. A court terme, les populations semblent accepter cette idée parce qu’elle paraît facile. Ce changement de mind set découle des développements dans le fonctionnement de l’économie, en particulier le remplacement des hommes par des machines et, jusqu’à un certain point, le remplacement de l’intelligence humaine par la technologie. Le capital financier –- banques, assurances, bourses — a triomphé sur le capitaliste traditionnel, celui de la terre, des usines et des moyens de production.

Et malgré cela, à Lalit, vous persistez à croire dans les grands lendemains qui vont chanter et changer le monde ?
Oui, parce que c’est la seule solution envisageable. L’histoire se déroule et s’écrit sur de longues vagues, pas sur quelques années. C’est en faisant que les hommes prennent conscience de la situation et réfléchissent aux solutions que l’on va éviter le pire. Ce qui continue à me donner l’espoir dans l’avenir, ce sont les résultats des travaux de scientifiques récents. Ils ont établi qu’au cours des 100 000 dernières années, les hommes se sont unis pour avancer, progresser. Ce n’est que depuis les quatre ou cinq derniers siècles que sont apparus les grands conflits. C’est quand l’homme est devenu sédentaire qu’ont éclaté les guerres pour le contrôle du pouvoir des biens et des moyens de production par une minorité sur une majorité, soit la définition même du capitalisme. Tout en augmentant la capacité de l’homme à améliorer sa condition, la modernité a également, et dans le cadre de ce même processus, contribué à modifier son comportement social et à détruire la nature. Il faut trouver les moyens démocratiques — en utilisant les technologies modernes - pour permettre au citoyen de contrôler les outils de production et le capitalisme.

Il faut donc continuer à rêver ?
C’est une nécessité. Sans le rêve, l’homme n’aurait jamais avancé, ne serait jamais allé dans l’espace. Sans le contrôle des moyens de production par la majorité, nous allons vers les affrontements, des guerres et la fin de l’humanité. N’oubliez pas que Donald Trump a le contrôle de plus de la moitié de l’arsenal nucléaire du monde. Ceci étant, il faut réaliser une chose : le capitaliste est une minorité. Il faut donc organiser la majorité, à travers des mouvements, des associations, des partis, des syndicats pour le combattre. Il faut sensibiliser les êtres humains et donc les faire réfléchir sur des choses concrètes. Une fois la réflexion faite, l’action suivra. Nous sommes des rêveurs qui avons  les pieds bien ancrés dans la réalité et dans l’étude des réalités matérielles qui vont amener le changement nécessaire pour notre survie.

Passons à l’actualité politique locale. Quel est votre bilan du gouvernement depuis son entrée en fonctions il y a un peu moins de deux ans et demi ?
Il y a eu déjà deux gouvernements déjà. Du fait qu’il est constitué de plusieurs partis sans programmes, il n’a aucun plan, aucune vision pour la création d’emplois, un des principaux problèmes économiques du pays. Du coup, il est obligé de supporter — et de subventionner — le plan de la grande bourgeoisie : la rentabilisation de ses terres agricoles par les IRS et les stratégies des économistes du FMI. Ils se sont contentés d’encourager et de libéraliser la spéculation foncière. Un des problèmes de Maurice, c’est qu’en dépit de la diminution de l’importance de la canne dans l’économie, les Mauriciens ont toujours peur de l’industrie sucrière. Quand on parle des terres bradées, les gens croient, veulent entendre, que nous parlons de plages. Il faut du temps pour leur faire comprendre que la majorité des terres agricoles de ce pays appartiennent aux sucriers qui sont en train de les brader. A Maurice, les chiffres sur le chômage sont faussés en raison de la manière dont les statistiques sont interprétées. Il suffit que quelqu’un soit engagé pour une seule heure de travail pour que son nom soit enlevé de la liste des demandeurs d’emploi. C’est comme ça que le gouvernement peut affirmer que le taux de chômage est faible à Maurice, alors que nous savons qu’il y a des gens dans tous les secteurs qui cherchent un emploi et que des gradués sont obligés de vendre des gâteaux et des pains fourrés à Ebène pour gagner leur vie ! Ce mensonge, cette situation vont finir par provoquer des réactions, un soulèvement des chômeurs.

Quels sont vos commentaires sur le deal papa-piti de Jugnauth.
Bâtir une stratégie politique sur ce deal, comme le font le PMSD et Resistans ek Alternativ, ne mène pas loin dans la mesure où le deal est légal. Ces partis politiques sont en train de s’engager dans une action qui ne peut aboutir. Ce qui explique, à mon sens, le fait que le MMM a refusé de s’embarquer dans cette galère. Ce que je trouve extraordinaire dans cette affaire, c’est que celui qui conteste le plus le deal papa-piti, Xavier-Luc Duval? est lui-même un produit de la pratique qu’il conteste et que son fils Adrien vient de révéler que l’ambition du PMSD est que XLD devienne PM. Par ailleurs, Roshi Bhadain, qui conteste également le deal, est arrivé à son premier meeting en tenant sa fille par la main alors que son père était présent dans la salle !

Vous avez été surprise par le fait que le PMSD a quitté le gouvernement ?
Je ne comprends pas, plusieurs semaines après sa démission, pour quelle raison le PMSD a quitté lé gouvernement. Surtout que le PMSD a l’habitude de se coller au pouvoir jusqu’à la toute dernière minute. Je crois que la seule explication c’est que XLD veut devenir Premier ministre — comme l’a d’ailleurs déclaré son fils ! — et que le PTr lui a promis une alliance avec le poste de PM partagée en deux périodes, comme ce fut le cas entre Jugnauth et Bérenger en 2000. Mais il y a une chose qu’il faut retenir : le fait qu’Olivier Bancoult a laissé entendre que Xavier-Luc Duval avait demandé aux Chagossiens de prendre l’argent offert par Londres. Jusque-là, je pensais que le PMSD était soutenu par des vested interests locaux. Mais maintenant on peut se demander si ce parti n’est pas au service de Londres et de Washington ? Gaëtan Duval était, on le savait, au service du capitalisme local. Est-ce que son fils est, lui, au service de  Donald Trump et de la perfide Albion ?

Selon vous, Roshi Bhadain va-t-il jouer un rôle ou sera-t-il une étoile filante de la politique locale ?
Mais il a déjà un peu disparu de la scène locale, non ? La révélation qu’il a pris un logo sur internet sans demander la permission à son concepteur a affecté son image. Lui aussi, on ne sait très bien pourquoi il a quitté le gouvernement. En tout cas, la situation de l’opposition est confuse avec tout ça et ensuite le fait que toutes les semaines on a un député indépendant qui devient un transfuge en rejoignant le MSM. Je crois que le MMM se trouve dans une situation délicate avec l’arrivée du PMSD dans l’opposition. Je me demande si cette situation ne va pas pousser le MMM à rejoindre le gouvernement…

Est-ce envisageable ?
Ecoutez : le MMM se trouve dans une espèce de ciseau politique entre le PMSD et le Mouvement Liberater, deux partis qui peuvent l’affaiblir. Pour les trois ans qui restent avant les élections, le MMM pourrait entrer au gouvernement pour une raison précise : la gestion du dossier Chagos. Le MMM pourrait justifier son entrée au gouvernement en disant qu’il veut participer à la dernière partie de la décolonisation de l’île Maurice : le retour de Diego sous la souveraineté mauricienne.

Est-ce qu’un retour de Navin Ramgoolam au pouvoir est envisageable, du point de vue de Lalit ?
Cela me semble difficile pour le moment. D’autant plus que le siège du PTr tombe en ruine alors que son leader avait dans son coffre Rs 200 millions pour le faire réparer. On ne peut pas encore oublier ce que Ramgoolam a fait au cours de ses deux mandats, mais dans le long terme c’est une autre affaire. Aux prochaines élections, les gens vont juger la performance des gouvernements Jugnauth et s’ils ne sont pas satisfaits ils peuvent facilement les remplacer par Ramgoolam. Tout va dépendre de ce que Pravind Jugnauth va faire comme Premier ministre. Il faudrait qu’il crée des emplois et prenne quelques mesures fondamentales pour que Maurice recommence à produire. Et il faudra aussi qu’il prenne une position claire sur le dossier des Chagos, qu’il vienne expliquer aux Mauriciens la stratégie du gouvernement dans cette affaire.

Les Mauriciens ne sont-ils pas derrière le gouvernement mauricien dans cette affaire ?
Ils le sont dans l’ensemble, mais assez superficiellement, surtout les nouvelles générations. Mais il faut qu’ils soient informés politiquement de la situation afin d’obtenir un soutien efficace. Il faut expliquer aux Mauriciens comment les Anglais sont rusés et de mauvaise volonté. Qu’au lieu d’aller discuter avec Londres, il vaut mieux saisir directement les Nations unies. Les Mauriciens ne sont pas assez informés politiquement pour résister à la propagande que Londres va lancer sur Maurice, par personnes interposées. Il faut que l’information circule, que ce dossier devienne une cause nationale, que chaque Mauricien se sente directement concerné.

Le « case » Diego Garcia a-t-il été bien géré par sir Anerood Jugnauth ?
Je crois qu’il a fait une erreur en acceptant que le case soit renvoyé de six mois. Cela est dû est au fait qu’il a tardé, il a pris un an à saisir les Nations unies. Il faut que Pravind Jugnauth ne fasse pas la même erreur que son père. Le jugement UNCLOS ne reconnaît pas aux Britanniques la souveraineté pour créer un parc marin aux Chagos, ce qui veut dire que les Mauriciens peuvent aller dans l’archipel. Il faut que Pravind Jugnauth déclare officiellement que le gouvernement mauricien va “organiser” un bateau pour les Chagos. Le dossier Chagos peut lui permettre de se démarquer de ses prédécesseurs avec cette initiative.

Le fait qu’une femme est présidente de la République et une autre Speaker représente des avancées pour la cause des femmes à Maurice ?
Il existe deux courants dans la lutte des femmes : le premier prône l’émancipation et la libération de toutes les femmes. L’autre, soutenu par le patriarcat, a proposé de nommer quelques femmes à des postes importants. A Maurice le mouvement WIN a adopté cette position. Ces nominations sont célébrées comme des victoires pour la cause de la femme, mais ce n’est pas vrai. Ces femmes ne défendent pas un projet politique, elles ne sont que des nominées des hommes, ce qui ne change pas la donne. Ces nominations ne servent en fait que les intérêts des hommes qui sont au pouvoir, pas l’avancement de la cause des femmes.

41 ans après la création de Lalit et de LPT, quel est le regard que vous jetez sur l’évolution de ces mouvements politiques ?
Sans ces deux mouvements, je ne suis pas sûre que le débat sur la langue créole aurait existé et que cette langue serait entrée dans les écoles et l’université. Je crois que nous avons contribué de façon efficace à la lutte pour les femmes, contre la répression et dans d’autres domaines. Je crois que nous avons notre place, même minime, même modeste, dans la société mauricienne et que la lutte doit continuer.