LITTÉRATURE : Eileen Lohka répare la mémoire des femmes

Eileen Lohka, à Maurice lors de l’ouverture du congrès du Conseil International d’Études Francophones qu’elle a présidé jusqu’à vendredi dernier. Elle enseigne les littératures francographiques et insulaires à l’Université de Calgary

Choquée qu’aucun livre n’ait porté sur les femmes de l’Isle de France jusqu’ici, Eileen Lohka est allée glaner dans la littérature, les livres d’histoire et les archives privées et publiques, toute trace féminine qui pourrait aider à réfléchir sur la destinée et le rôle des femmes à l’époque. La femme cette inconnue, ou Isle de France terre des hommes est le fruit de ce travail, paru dans la collection Essais et critiques littéraires de L’Atelier. Cette restitution que l’auteure a nourrie de son bureau à Calgary et de ses voyages au pays natal, montre une histoire « ajourée, en creux et tout en ellipse » ! Tant et si bien qu’il serait équitable de rétablir par la fiction ce que l’histoire et les documents ont tu, pour redonner consistance à cette contribution féminine. C’est pourquoi après l’analyse d’une sélection de traces d’existence, l’auteure propose aussi une incursion dans la fiction…
Auguste Toussaint écrivait déjà en 1936 dans « Deux siècles d’histoire » qu’« On n’insistera jamais assez sur l’importance du rôle de la femme dans l’histoire coloniale, sur l’influence civilisatrice qu’elle exerce dans les lieux où l’âpreté de la lutte pour la vie étouffe les meilleurs sentiments, sur l’aide morale qu’elle constitue pour le pionnier, homme de peine avant tout. » Pourtant les femmes mauriciennes continuent à demeurer les grandes muettes si ce n’est les effacées de l’histoire mauricienne, au même titre que les esclaves, toutes ces personnes auxquelles la société esclavagiste n’accordait pas le statut de citoyen à part entière — si ce n’est d’être humain d’ailleurs — en traitant les femmes comme des mineures, et les esclaves comme des meubles ou de la marchandise…
Dans La femme, cette inconnue, Eileen Lohka, dont le patronyme marital n’indique pas le lien resté précieux avec son pays natal mauricien, dresse une sorte d’état des lieux de la présence de la femme du XVIIIe siècle à Maurice dans ce qu’il nous en reste comme archives privées et publiques, livres d’histoire, contes et chansons, et bien sûr œuvres romanesques ou poétiques. Cette réflexion s’appuie sur la sélection de certains documents plutôt que sur une restitution exhaustive de tous les documents que l’auteur a dû lire si ce n’est étudier pour les besoins de cette recherche. Cette démarche permet de révéler des aspects de l’histoire et de la représentation de la femme qui n’ont encore jamais été véritablement évoqués sous cet angle, tentant à la fois de revoir quelques mythes à l’aube du XXIe siècle, et de définir plus fidèlement le rôle des femmes d’Isle de France, qu’elles soient épouses, mères ou filles de colon c’est à dire Franciliennes, qu’elles soient femmes libérées ou libre de couleur ou noires, ou encore femmes esclaves de quelque soit leur provenance.
Paradoxalement, il existe plus de documents sur les femmes esclaves que sur les Franciliennes dans les archives, certes en raison de leur nombre plus conséquent mais aussi parce qu’elles apparaissaient dans les inventaires administratifs de la traite négrière (arrivages de bateaux, ventes et autres transactions) et parce qu’elles étaient régulièrement confrontées aux lois en vigueur dans les cas de marronnage ou de désobéissance au maître en regard de ces textes juridiques de l’époque. De ce fait, les seules traces à se manifester de leur existence dans les archives écrites, les marquaient d’un sceau « doublement négatif » comme le dit l’auteure : femme (donc inférieure à l’homme) et esclave (donc subalterne ou meuble), qui plus est parfois marronne (donc paria ou criminelle). À côté de ces deux extrêmes de la femme objet Francilienne épouse de… et de l’esclave, Eileen Lohka voit en revanche chez la femme libre une marge de manœuvre plus intéressante en termes de liberté d’action dans la société. Les femmes libres ou libérées travaillaient et certaines d’entre elles ont eu une influence importante, que l’on a trop facilement tendance à oublier.
Négation, négativité
Les femmes noires libres peuvent avoir de l’argent et des biens comme en témoignent des documents notariés. Ce sont souvent elles qui transmettent les biens en héritage, et l’auteur rappelle outre de multiples exemples une remarque de l’historien américain Richard Allen : « Si ces gens de couleur formaient une société marginalisée, rapprochée des esclaves par leur ethnie et des blancs par leur liberté sociale et économique, ils n’en établissaient pas moins un réseau de relations et d’activités qui a fini par influencer le tissu socio-économique de l’île. Vu leur nombre plus important que celui des hommes, les femmes sont au cœur de ce développement, même si la mémoire consignée n’en garde que des traces furtives et éparses. »
Une francilienne pas si insignifiante
Des historiens expliquent volontiers que peu de femmes franciliennes sont évoquées dans les livres, pour la simple raison qu’elles n’étaient pas aux postes de commandes de la colonie… L’ouvrage d’Eileen Lohka montre que la réalité est plus nuancée et bien moins radicale que cela. Les Franciliennes nous sont inconnues parce qu’elles étaient effacées de la vie sociale du fait de leur condition, appartenant statutairement à la sphère privée au même titre que les enfants. Et ce n’est pas parce que les archives ne témoignent pas de leurs activités que celles-ci n’ont pas eu lieu ! L’auteure qui vit et travaille au Canada a pu vérifier qu’à certaines périodes comparables, les femmes d’origine européenne dans cette partie du continent nord-américain étaient beaucoup plus reconnues comme agissantes et responsables que dans la société esclavagiste mauricienne.
La structure esclavagiste de la société ici et aussi le progressisme des Huguenots qui ont été les pionniers canadiens là-bas, expliquent cette différence. Dans la France catholique de cette époque, les femmes éduquées de la haute société n’étaient par exemple pas autorisées à se mêler de science, de stratégie, d’économie et de politique, domaines réservés aux hommes. Certaines d’entre elles signaient d’ailleurs leurs ouvrages sous des pseudonymes masculins pour cette raison ou faisaient grâce de leur intelligence et de leur réflexion à quelque homme accepté dans la société comme être pensant. Les Franciliennes sont absentes de notre histoire parce que de génération en génération, de gouvernement en gouvernement, le silence est fait sur leurs vies et même sur les moindres traces de leur existence.
Cet ouvrage défait le cliché de la “belle créole” lascive et oisive qui se promène en palanquin en ville, quand elle ne fait pas de la broderie éventée par un éphèbe à la peau sombre à l’ombre d’un arbre ou dans sa véranda… Au XVIIIe siècle, les conditions de vie des pionniers — et donc aussi des pionnières — rimaient davantage avec rudesse, rusticité et économie qu’avec ces charmes de la vie bourgeoise. Comme le montre Eileen Lohka, certains textes littéraires et les quelques journaux intimes extraits d’archives privées témoignent des difficultés qui ont parfois été compliquées par de grandes épidémies et des disettes. Par ailleurs, les archives judiciaires s’appesantissent sur les devoirs des épouses, développant souvent une image négative de celle-ci. La loi du mariage étant au service des hommes, elles permettent de couper les vivres ou battre les femme comme bon leur semble. Ces documents « semblent ne préserver que les femmes objets d’une société décidément patriarcale ».
Pourtant, comme cela se sait encore dans des familles et des études généalogiques, certaines femmes ont pris les rennes d’une affaire ou d’une propriété, en l’absence du mari ou suite à son décès. Le contre-exemple le plus criant à la femme objet, le seul bien connu est en fait négatif puisqu’il s’agit d’une figure redoutée pour sa cruauté : Madame La Victoire, cette redoutable chasseuse d’esclaves marrons dont les enfants ont baptisé deux villages de l’Est (Quatre-Sœurs et Deux-Frères). Malgré la domination masculine sans borne, nombre de Franciliennes étaient des femmes de tête qui apportaient une réflexion indispensable à la bonne marche d’un domaine quand elles étaient écoutées. Sont ainsi évoquée les veuves Chaumont et de Verneuil qui ont dirigé leur domaine avec d’évidentes qualités de gestionnaire. La fille de la veuve de Verneuil, Émilie Journel raconte ainsi dans son journal : « Douée d’une rare énergie et d’une intelligence appropriée aux grandes choses, ma mère se mit tout de suite à la tête de l’habitation, elle se mit à construire des ponts, des usines, des moulins, des maisons. Peu d’habitations furent dirigées aussi ingénieusement… »
Nombre de journaux intimes de jeunes femmes ou d’épouses ont été détruits parce qu’elles le faisaient avant de mourir de crainte que des questions privées ne tombent dans de mauvaises mains et ne révèlent quelques secrets de famille, et aussi parce qu’elles s’appliquaient à elle-même ce principe d’insignifiance que leur éducation leur avait enseigné. Elles apportaient ainsi leur consentement au silence de l’oppression. Eileen Lohka consacre tout un chapitre à Marie de Minissy à travers le journal d’Elisabeth Monneron qui est resté dans la famille, ce texte se révélant comme un brillant outil de réflexion sur la société de l’époque et ses injustices. Cette femme savait à l’évidence réfléchir par elle même sur autre chose que le point de croix.
Si le silence n’est brisé que pour les privilégiées de la culture, qui savent écrire donc, ces journaux intimes et correspondances ont le mérite d’exister, quand en bas de l’échelle sociale, des femmes réduites à l’esclavage, ne restent que les registres d’un commerce sordide, des minutes de procès et les punitions corporelles en place publique qu’ont dénoncé certains voyageurs comme Milbert, Prentout ou Bernardin de Saint-Pierre, sans oublier les descriptions physiques souvent dénigrantes des mêmes auteurs. Seulement deux ou trois lieux sont baptisés d’un patronyme féminin, et deux noms de plante liés à des femmes. Pour réparer cette mémoire lacunaire, blessée et négative, « faut-il priser un silence irréversible ou tenter de le faire “parler” ? Faut-il brouiller les frontières entre histoire et fiction ? » Eileen Lohka répond en donnant corps à quelques personnages à l’instar de Béti Sabbabadie, la princesse Béti qui conclut l’ouvrage en racontant chaque soir un épisode sa vie aventureuse entre Maurice et la Grande Île à ses propres petits-enfants…