Même s’il a été le plus souvent associé à la Résistance à laquelle il a participé pendant la Seconde guerre mondiale et à la littérature de combat qui dénonce les injustices, il est aussi possible de lire l’oeuvre de Loys Masson sous l’angle de l’écocritique auquel Sachita Samboo s’est attelée pour la conférence qu’elle a donnée le 3 décembre, à l’Institut Français de Maurice. Conçue pour le grand public, cette intervention reprenait une partie de la conférence universitaire qu’elle avait donnée lors de la semaine de la recherche, où elle analysait des textes de Loys Masson et de Barlen Pyamootoo sous ce même angle.
Sachita Samboo précise d’emblée qu’elle n’est pas une spécialiste de Loys Masson, puisqu’elle a toujours situé ses recherches dans une veine comparatiste, explorant plusieurs oeuvres sur un thème donné. Loys Masson figurait déjà dans sa thèse de doctorat où elle étudiait le thème du drame familial chez les Français François Mauriac et Hervé Bazin et les Mauriciens Loys Masson et Marie-Thérèse Humbert. Ici elle aborde l’oeuvre de Masson sous l’angle écocritique. Anglosaxonne à l’origine avec Cheryl Glofelty aux USA, l’écocritique a aussi fait échos en France avec la géocritique proposée par Bernard Westphal, et était liée à la géopoétique de l’écossais Kenneth White. Il s’agit par exemple de retrouver et étudier dans les textes littéraires le lien entre l’homme et la terre. Développée dans les années 80, l’écocritique permet aussi de revisiter des textes plus anciens, comme ceux de Loys Masson tous écrits avant l’Indépendance mauricienne.
Déjà de nombreux titres de romans ou recueils se réfèrent chez Loys Masson à la nature. À la manière d’Ananda Devi aujourd’hui, Loys Masson situe souvent ses écrits dans l’océan Indien, qu’il a pourtant quitté à l’âge de 24 ans, en 1939. Il étouffait dans l’île Maurice de l’époque subissant une forme de racisme suite aux positions politiques qu’il avait prises. Tandis qu’Ananda Devi revient régulièrement au pays et l’aborde avec une distance critique, Loys Masson imprègne souvent ces écrits de nostalgie, particulièrement lorsqu’il traite de la nature. Aussi y a-t-il transposé certaines expériences vécues en fait en France, son pays d’adoption. Un des premiers extraits évoqués lors de cette conférence vient de L’étoile et la clé et conforte l’idée d’un écrivain de l’exil : « L’été vient d’un seul élan. Un coup de rein de l’espace – La chaleur est là… » suit une description très parlante de l’arrivée des chargements de canne à l’usine.
Mise en garde
Au cours de cette conférence, Sachita Samboo a essentiellement cité « Les tortues » qui se déroule sur un bateau au large des Seychelles, « Les noces de la vanille » qui prend place à La Réunion et « Le lagon de la miséricorde », qui semble avoir lieu dans le Pacifique mais sur une île qui ressemble étrangement à Maurice. Outre la prise de conscience écologique actuelle à laquelle elle semble faire écho, cet art d’interpréter les espaces imaginaires qu’est l’écocritique s’appuie sur une philosophie de la nature, où une sorte d’osmose se produit entre l’homme et ce qui l’entoure.
Souvent considéré comme son plus beau roman pour son lyrisme et les questions essentielles qu’il soulève sur le sens de la vie et la mort, Les tortues raconte dans des descriptions souvent très poétiques et lyriques, l’histoire d’un équipage à bord du navire La rose de Mahé, qui quitte Les Seychelles, en proie à une épidémie de variole. Par crainte de mourir, les marins et leur capitaine se rabattent pour s’alimenter, sur la cargaison de tortues qui se trouve à bord, tout cela étant raconté par un narrateur qui boit et délire. Tous rêvent d’un trésor qui serait l’objectif du voyage. Sachita Samboo associe cet écrit à une forme de réveil écologique où l’auteur met en garde contre la tuerie des animaux de manière très poétique, et en montrant un contre-exemple.
« Les noces de la vanille » s’intéresse plutôt à l’osmose entre les êtres et la nature, où un vieil homme hanté par le lieu qu’il habite, se souvient de deux adolescents amoureux qui se promenaient dans la nature, qu’il évoque ici de manière très poétique et même relativement érotique. Un amour impossible entre Esparon et une jeune femme se met en scène dans une nature luxuriante.
Dans « Le lagon de la miséricorde », la nature vient plutôt réparer les blessures de l’âme. Un homme accompagne sa femme dépressive dans une île du Pacifique, qui n’est pas nommée, et il invente pour elle une sorte de conte de fées dans lequel la mer lui permet une renaissance à elle-même là où la médecine a échoué jusqu’ici.