LIVRE - CHAGOS MON AMOUR : Les mots et les espoirs de Lisette Talate

Une plume prêtée à la voix d’une grande dame. C’est par ces mots que Françoise Labelle décrit Chagos Mon Amour, Quand Lisette Talate nous racontait Diego, livre écrit en collaboration avec Jean-Clément Cangy. Plutôt qu’un hommage, cette nouvelle parution souhaite davantage faire connaître l’histoire de ce peuple, de sa souffrance et de l’injustice subie. Et pour les auteurs, il n’y avait pas meilleure référence que celle de Lisette Talate, l’une des premières femmes de ce peuple déraciné qui a été en première ligne de ce combat inachevé.
Simple coïncidence ou signe du destin, ce livre écrit sur Lisette Talate sort quelques semaines après le vote historique obtenu par Maurice à l’ONU sur les Chagos. Pour l’avoir longtemps côtoyée, Françoise Labelle confie à Scope que “j’aurais tant aimé voir son visage au moment de cette annonce. Après des années de lutte, ce petit bout de femme voulait voir quelque chose de concret. Je suis sûre qu’elle aurait été réjouie et aurait eu un peu plus d’espoir dans leur combat”. Néanmoins, une chose est certaine à propos de cette nouvelle parution, c’est qu’elle avait bien un but précis : “Faire connaître non seulement l’histoire mais surtout cette souffrance et l’injustice subies par ce peuple. Il est dommage de constater qu’en 2017, certains connaissent très peu de choses à leur sujet. Donc, c’est mon humble contribution envers les Chagossiens”. Un pan de notre histoire que Jean-Clément Cangy a tenu à approfondir car “Les Chagos, c’est avant tout un drame humain, celui de plusieurs centaines de Chagossiens jetés à Maurice sans aucune structure appropriée. C’est l’histoire d’un mensonge d’État qui ne s’est pas privé de faire croire que personne n’était né aux Chagos. C’est l’histoire d’une domination quasi obscène des puissances mondiales sur un peuple qui vivait dans la quiétude et la paix d’un archipel. Une souffrance, un traumatisme mais aussi d’un combat sans relâche que Lisette Talate a inlassablement raconté”.
Ce projet ne date pas d’hier. En fait, il remonte à 2008, au moment où Françoise Labelle décide de soumettre une dissertation sur l’identité sociale des Chagossiens dans le cadre de l’obtention d’une licence en psychologie. Lors de ce travail qui lui a permis de mieux cerner la question chagossienne et d’exprimer sa solidarité avec ce peuple déraciné, elle rencontre Lisette Talate, l’un des personnages incontournables lorsqu’il s’agit de parler des Chagos. Aujourd’hui encore, elle s’en souvient avec émotion, comme elle le précise d’ailleurs dans son avant-propos : “Rencontrer Lisette Talate a été pour moi un moment des plus enrichissants. J’ai été enrichie par son combat, par sa détermination. J’ai été envahie par l’émotion devant les souffrances de cette mère qui me parlait de ses enfants morts de chagrin d’avoir quitté leur île natale.” Il était plus qu’une évidence que de lui consacrer ce récit. C’est donc l’histoire de cette femme, de toutes les autres Chagossiennes ainsi que tous ceux qui ont lutté et toujours cru dans leurs droits. “Ils n’ont pas hésité à se battre contre toutes ces grandes puissances malgré leur situation modeste ou leur fragilité. Ils n’ont jamais baissé les bras et font tout pour se faire entendre.”
La plume de Françoise Labelle s’est donc prêtée à la voix de cette grande dame de la cause chagossienne qui s’est éteinte le 4 janvier 2012 sans savoir que son témoignage finirait ainsi dans un livre. “J’ai le sentiment du devoir accompli vis-à-vis d’elle et ses compatriotes. Elle savait combien j’avais été touchée par son histoire. C’était une femme forte avec un caractère bien trempé. Elle était méfiante au début de notre première rencontre, et nous nous sommes rapprochées au fil du temps. Grâce à elle, j’ai compris le vrai sens d’un combat, du courage, et de l’importance de ne pas se taire face à l’injustice”, indique l’auteur. Et c’est précisément pour ce parcours exceptionnel que Jean-Clément Cangy a collaboré sur Chagos Mon Amour, Quand Lisette Talate nous racontait Diego. Pour ce dernier, il n’y a que des leçons à en tirer de cette femme : “Jusqu’à son dernier souffle, elle a mené ce combat pour que justice soit rendue aux Chagossiens”. Une franchise et des mots justes qui n’ont pas d’équivalent à son avis, en s’appuyant sur l’un des propos de Lisette Talate, qui disait que “ce passeport (britannique), obtenu sur le tard, ne va pas remplir mon ventre. Si j’étais une vraie Anglaise, le gouvernement britannique aurait demandé aux Américains d’occuper la moitié des îles et de laisser son “Anglaise” là où elle est”.
Impossible d’être insensible. Impossible d’oublier. Impossible de ne pas raconter. Ce livre écrit à deux mains n’est autre qu’un héritage laissé par Lisette Talate. En marge du lancement prévu pour ce mercredi 19 juillet, Françoise Labelle tient à dire que “c’est une page de notre histoire, aussi sombre et triste qu’elle soit, que nous devons assumer. Il est impératif d’apporter notre soutien à ce peuple. Les Chagossiens ont souffert et nous avons un devoir de reconnaissance en sachant qu’ils nous ont permis d’avoir notre indépendance”. De son côté, Jean-Clément Cangy conclut : “Lisette Talate et Diego ne font qu’un. L’histoire de cette femme nous pousse aussi à se souvenir de Charlesia Alexis et Fernand Mandarin, également décédés. D’une manière, tous ont encouragé Olivier Bancoult, aujourd’hui à l’avant-plan du combat chagossien”.
Écrit en trilingue, Chagos Mon Amour, Quand Lisette Talate nous racontait Diego sera mise en vente à Rs 250 aux points suivants : Le Signe (Rose-Hill), Blue Penny Museum et L’Atelier (Port-Louis).


Un symbole à jamais
“Avan mo ferm mo lizie mo bizin retourn viv laba”. C’est par cette phrase de Lisette Talate que Le Mauricien lui consacrait un texte d’hommage au lendemain de son décès survenu le 4 janvier 2012. Un souhait que cette femme n’a malheureusement pas pu réaliser. Déracinée une première fois de son île natale à la fin des années 60, Lisette Talate rejoint la terre de sa mère, Péros Banos. Séparée de son époux, ses cinq enfants l’accompagnent tandis qu’elle est enceinte du sixième. Quelque temps après, comme ces 2 500 Chagossiens, elle a été expulsée de l’archipel. Sa vie n’a jamais été de tout repos. Malgré sa frêle corpulence, Lisette Talate était bien plus qu’une battante. Malgré une vie de dur labeur, de sacrifices personnels, tragédies familiales, elle a enchaîné des années de lutte sans faille. D’abord pour trouver un logement décent, puis pour revendiquer un retour dans son pays. Durant ces quarante années passés à Maurice, Lisette Talate a définitivement laissé des traces de son passage : grèves de la faim, arrestations, manifestations, entre autres démarches au sein du Groupe Réfugiés Chagos. Ce livre de Françoise Labelle et de Jean-Clément Cangy donne une deuxième vie à cette figure emblématique de l’archipel des Chagos.