LOGA VIRAHSAWMY : « L’homme ignore la force tranquille qu’est la femme »

Loga Virahsawmy, épouse du linguiste et défenseur de la langue créole, homme de lettres, activiste et politicien Dev Virahsawmy, vient de sortir un livre intitulé « The Lotus flower — A conversation with Dev Virahsawmy », dans lequel elle raconte les moments forts qui ont jalonné la vie de ce dernier. Elle-même engagée dans le combat féminin, Loga Virahsawmy observe qu’aujourd’hui encore « l’homme ignore la force tranquille qu’est la femme », tout en soulignant que beaucoup a été fait dans le cadre de son émancipation.
Vous venez de sortir une biographie sur votre époux Dev Virahsawmy. Parlez-nous de la genèse de ce projet…
Dev est une personne qui a fait beaucoup de choses pour son pays et pour les gens en général. Il a aussi connu beaucoup de souffrance dans sa vie et il était important pour nous de mettre tout cela sur papier, d’abord pour nos enfants et petits-enfants et ensuite pour le pays. Cela permettra à notre jeunesse de comprendre qu’on récolte ce qu’on a semé.

Pourquoi le lotus ?
C’est symbolique. C’est une plante qui prend racine dans la boue et quand elle sort, elle est si belle et est immortelle. Le parcours de Dev lui ressemble, que ce soit au niveau de sa lutte politique, celle pour la reconnaissance de la langue créole et au niveau culturel.

Depuis quand vous connaissez-vous ?
On s’est rencontré dans un club de jeunesse à Port-Louis. J’avais 16 ans et Dev 19. Trois ans plus tard, on s’est mariés. Ce n’était pas facile parce qu’à l’époque, un garçon et encore moins une fille issus d’une famille hindoue ne pouvaient choisir son/sa fiancé(e). En plus, dans notre cas, Dev venait d’une famille télégoue aisée et moi, je suis issue d’une famille modeste. Son père voulait qu’il épouse une fille riche et de teint clair, d’Afrique du Sud. On s’est marié il y a 53 ans avec l’idée que je le rejoigne à Édimbourg où il était parti faire ses études. Chose qu’on a faite. Aujourd’hui, il a 75 ans et moi, 72. Le livre est un cadeau pour ses 75 ans et il raconte sa vie depuis son enfance.

Quels sont les moments forts de sa vie que vous relevez dans cet ouvrage ?
Je l’ai interviewé pendant deux semaines, en février. Ensuite, je suis passée à l’écriture sur un plan quotidien de 9 heures à 16 heures. L’épisode évoquant la lutte de sa mère pour la survie de son enfant de trois ans atteint de polio est un moment fort. Elle a tout fait pour le sauver mais elle n’a pas pu épargner un bras. Elle avait amené Dev au kovil et à l’église pour des prières qui pourraient lui sauver ce bras mais en vain. Elle avait même fait faire une petite main en or qu’elle a donnée en offrande dans un temple à la demande de l’officiant mais cela n’a pas marché. La mère de Dev est morte très jeune, en couche.
On souligne aussi l’amour pour la langue créole que lui a transmis sa mère. Il a appris les expressions créoles d’elle alors même qu’ils habitaient à Goodlands. Chez lui, les parents parlaient kreol aux enfants. Depuis tout petit, il était imprégné de cette atmosphère. Sa mère lui chantait des chansons en kreol. Fort de tout cela, il avait choisi de faire son mémoire de maîtrise sur le kreol mauricien sous l’intitulé : Towards the reevaluation of the Mauritian creole. C’est ainsi qu’à travers ses recherches, il s’est rendu compte que le kreol est une langue et non un patois. Je raconte aussi une bonne partie de son parcours politique, les grèves qu’il a faites, son séjour en prison, les séquelles de cette période sur la famille, surtout sur ma fille cadette et moi-même, l’épisode Azor Adelaïde… Pour moi, c’était un traumatisme lorsqu’il est rentré à la maison la chemise tachetée de sang avec des morceaux d’os et de cervelle de la victime accrochés au tissu. C’était un moment de vérité cruel. Quand Dev est sorti de prison, c’était difficile pour moi d’y croire.
Autre moment fort, sa scolarité primaire où il a vécu des moments très difficiles avec ses camarades d’école parce qu’il était handicapé. Ajouté à cela, arrivé au Collège St-Joseph, il était aussi victime de racisme. Il ne parlait pas bien français. Le kreol n’était pas impeccable non plus, il zézayait. Mais, à force de travail, il avait fini par bien maîtriser son français pour être lauréat de l’Alliance française. Il lui manquait un bras mais il a construit un bras dans sa tête.

Pourquoi un livre et non un autre support, un film peut-être ?
Un livre, c’est pour la postérité. On nous demande aussi pourquoi en anglais et non en kreol ? C’est parce que c’est plus accessible surtout pour les amis en Angleterre et en Écosse. C’est un livre pour tous les Mauriciens également.

Effectivement, vous écrivez ce livre en anglais et non en kreol. Dev Virahsawmy a toujours milité pour la langue créole pourtant, il était professeur d’anglais…
Quand vous lisez le livre vous allez voir qu’il parle d’une alphabétisation bilingue kreol-anglais. Les deux langues ont des similarités historiques dans la manière dont elles ont été formées et une structure similaire. Dev donne des cours d’alphabétisation à la prison et après une maîtrise du kreol les apprenants passent à l’anglais et ils commencent à écrire des lettres en anglais. En fait, c’est lors de son séjour en prison que Dev a remarqué que certains prisonniers ne savaient pas lire et écrire et qu’ils étaient dépendants de leurs camarades pour le faire avec parfois des résultats dramatiques.

Quelle importance accordez-vous au livre, à la lecture et à la littérature dans un monde dominé par le numérique et les réseaux sociaux ?
Qu’on le veuille ou pas, les gens aiment encore tenir un livre papier entre les mains. À l’étranger on voit bien cela, dans les avions, dans les trains, etc. J’ai offert un livre à la femme qui travaille chez moi et elle a demandé à ses enfants de le lire et de le traduire pour elle. Même si les réseaux sociaux tuent la littérature, je pense qu’ils ne pourront jamais la remplacer.

Qu’est-ce qui peut être fait pour encourager la lecture et la littérature ?
Dès son jeune âge, l’enfant doit être exposé à la littérature dans sa propre langue et graduellement amené vers l’anglais et le français. On peut leur raconter des petites histoires en kreol. Je l’ai d’ailleurs fait avec mes petits-enfants. J’inventais des histoires et ils adoraient. On a constaté la réussite des Playgroups. Quand l’enfant apprend dans sa langue maternelle, il comprend, et il s’y intéresse. On ne peut pas imposer une langue étrangère aux enfants de 3-4 ans. On construit petit à petit. Après les chansons, on passe aux poèmes. Il est plus facile ensuite de passer à l’anglais. C’est à cause de notre système que nous avons un taux d’illettrisme aussi haut que cela. Je fais beaucoup de formation, et là, je constate qu’il y a des femmes de 18 ans qui ne savent pas écrire leur nom.

Vous avez été présidente de Gender Links Maurice et ensuite directrice régionale de ce réseau. Rappelez-nous les objectifs de cette instance ?
Les trois axes sur lesquels se penche Gender Links sont gender and media, gender and politics et gender and violence. Le premier concerne la voix des femmes dans la presse. Je suis très fière de ce qui a été fait. Et surtout de l’intervention de Gender Links pour faire enlever des publicités sexistes et dégradantes à l’égard des femmes. Pour ce qui est des femmes en politique, nous avons travaillé avec les collectivités locales et régionales et sur le plan national pour la formation des femmes. Concernant la violence, il y a eu des recherches qui ont été effectuées et on a aidé les femmes à monter des projets avec la possibilité de travailler de chez elles. À Maurice comme dans les 15 pays de la SADC, les gens sont intéressés à développer leurs propres business. Aujourd’hui, je suis simple membre du board de Gender Links, le travail se poursuit. Elles apprennent aussi à faire un business plan.
J’ai aussi été présidente de Media Watch Organisation qui collaborait avec Gender Links. À travers cette collaboration, des formations ont été dispensées aux femmes sur la comptabilité, l’informatique, le marketing. Les formations destinées cette fois-ci aux hommes et aux femmes sont dispensées en prison également parce que quand ils sortent, ils veulent faire quelque chose, comme monter leur propre business.

Pendant une longue période, malgré la diffusion publique de publicités à caractère sexiste et dégradantes pour la femme et les nombres de cas de femmes victimes de violences domestiques entraînant même la mort, parfois, on n’a pas entendu réagir Gender Links ni Media Watch Organisation, alors qu’au départ, vous étiez très présents dans le paysage médiatique. Qu’est-ce qui explique cela ?
Je peux vous dire qu’on a continué à travailler. Media Watch Organisation a fait enlever deux chansons de séga de l’antenne en passant par l’IBA. On avait aussi réagi sur la publicité de Coca-Cola. Mais c’est vrai qu’il y a eu une période morte lorsque j’avais pris les fonctions comme directrice régionale de Gender Links. On a une nouvelle équipe en place. Je la forme.

Quel constat faites-vous de l’émancipation de la femme mauricienne ?
Les choses ont beaucoup évolué comparé à 15 ans de cela, lorsqu’on a commencé ce travail au niveau de Gender Links concernant les femmes dans les médias. Aujourd’hui, il y a des femmes journalistes qui couvrent des thèmes qu’elles ne couvraient pas avant. Toutefois, on est encore dans une société patriarcale où l’homme se sentant supérieur ignore la force tranquille qu’est la femme. Quand une femme analyse un problème, elle le regarde avec un autre œil. Quand elle fait un article, par exemple, elle l’aborde sous une perspective différente. Au niveau des médias, il y a une évolution extraordinaire par rapport à la présence de la voix des femmes.

Qu’en est-il de la Mauricienne en général ? Subit-elle encore le poids de la société, de la culture traditionnelle et familiale ?
Le Gender based violence indicator démontre qu’une femme sur quatre a été victime de violence ; elle doit demander la permission à son mari pour aller visiter un malade ou encore pour rendre visite à sa famille. La tradition est encore très forte. Il y a des hommes qui traitent encore les femmes comme des enfants. Je voudrais relever qu’au niveau de Gender Links, nous travaillons pour promouvoir la femme et démontrer qu’elles sont toutes aussi compétentes que les hommes. D’ailleurs, on a des exemples concrets avec des femmes qui sont multihead dans des organisations. Il y a des femmes managers de banques. Aujourd’hui, on a une femme à la tête du Syndicat des sucres avec Jacqueline Sauzier, Jane Valls, qui est partie, était à la tête du MiOD (Mauritius Institute of Directors), Aisha Timol à la tête de la Mauritius Bankers Association. Mais il y a aussi d’autres qui aujourd’hui sont au centre de divers scandales et ça, ça me rend triste.

Justement, qu’en pensez-vous ?
Là, je parle en mon nom personnel. C’est triste de constater cela. Je ne dis pas qu’il y a plus de femmes que d’hommes qui sont corrompus ou qui sont au centre des scandales mais je pense que nous ne sommes pas habitués à en avoir autant d’entre elles. Cela fait beaucoup de tort aux femmes. Notre mission est de former les femmes pour prendre le pouvoir dans certains secteurs où elles sont absentes. On a seulement 16 % de femmes en politique, quand on voit le nombre de cas de corruption ou de situations où elles veulent simplement placer les membres de leur famille dans des postes de décision et de pouvoir, cela fait mal. C’est comme si 15 ans de travail assidu tombaient à l’eau. Heureusement que tout le monde n’est pas comme ça.