LOUIS AMÉDÉE DABEECHARUN, managing director de SOS Children’s Village : « Les Ong reconnues devraient pouvoir travailler en toute quiétude »

Quelque 24 ans après sa création, le SOS Children’s Village réoriente ses activités pour encourager davantage la prise en charge des enfants à risque par des familles. Dans un entretien accordé au Mauricien, le managing director nous en parle. Il évoque également ses inquiétudes et ses espoirs concernant les changements introduits par le gouvernement dans la gestion du CSR, d’autant que l’organisation doit pourvoir obtenir son autonomie financière d’ici 2020. Pour lui, les Ong reconnues « ne devraient pas aller taper aux portes des compagnies pour solliciter de l’aide et devraient pouvoir travailler en toute quiétude ».

Vous avez lancé la campagne « Jame pas bes le bras ». Quel est son but ?
Cette campagne démontre que pour sortir de la pauvreté, pour que les enfants progressent et deviennent ce que nous voulons qu’ils soient, il y a un gros travail à accomplir, parsemé de frustrations et de difficultés, mais qui procure une satisfaction lorsque vous les voyez réussir leur cheminement. « Pas bes lebra » veut dire qu’il faut avoir de la résilience, qu’il ne faut pas se décourager face au quotidien que l’on vit. L’enfant passera par des moments difficiles, en particulier durant son adolescence, afin de s’intégrer dans la société. Cependant, il y a tout un processus d’accompagnement et il ne faut pas baisser les bras. Si on est découragé et qu’on baisse les bras, si l’enfant lui-même est découragé, et si en tant qu’accompagnateur nous sommes découragés, ce sera difficile pour tout le monde.
Dans le cadre de cette campagne, plusieurs anciens pensionnaires réunis au sein d’un alumni ont enregistré leur témoignage concernant leur passage aux SOS Villages et leur carrière. Notre objectif est de démontrer que la persévérance et la foi en nous-mêmes constituent une force susceptible de mener vers la réussite.

À qui s’adressent ces messages ?
À un public assez large. En premier lieu, les témoignages seront utilisés à l’interne pour motiver et encourager les pensionnaires des villages de même que ceux qui nous rejoignent en provenance des « shelters ». Ils s’adressent à ceux qui se battent pour sortir de la pauvreté mais aussi à un public plus large. C’est une façon de les interpeller sur ce qui est fait pour aider les autres. Ils s’adressent également aux entreprises et au gouvernement, qui sont appelés à nous soutenir. Cet exercice nous permet en outre de communiquer avec le grand public. Souvent pris dans nos activités, nous ne communiquons pas assez sur ce que nous faisons et sur les résultats positifs et encourageants que nous obtenons. Il est de notre devoir de montrer à tous nos bienfaiteurs qui nous ont fait confiance les choses que nous avons accomplies.

Combien d’enfants accueillez-vous dans les villages ?
Nous en accueillons environ 120, mais nous aidons quotidiennement quelque 600 enfants dans le cadre de notre programme de prévention dans les poches de pauvreté.

Comment opérez-vous ?
Le SOS Children’s Village de Beau-Bassin a été créé en 1992 pour prendre en charge les enfants abandonnés ou négligés que nous envoie la CDU par ordre de la cour. Au fil des années, la nécessité d’ouvrir un second village s’est fait ressentir. C’est ainsi que nous avons créé le SOS village de Bambous depuis 2005. Par la suite, nous nous sommes engagés dans un travail de prévention. D’où le lancement du programme de renforcement familial. Le but est de résoudre les problèmes à la base. Nous avons commencé nos activités à Cité Anouska, à Cité Mangalkhan, dans des conditions très difficiles. Il nous a fallu convaincre les familles de l’importance d’un accompagnement dans la durée. Aujourd’hui, nous touchons plusieurs autres localités où nous avons identifié des familles où les enfants sont à risque. Nous les aidons à rester dans leurs familles, ce qui est la meilleure place pour que les enfants grandissent. Dans chaque village, il y a une école préprimaire où l’accent est mis sur la petite enfance.

Les enfants qui vous sont confiés habitent-ils les villages ?
Tout à fait. Ces enfants habitent dans des maisons familiales situées dans chaque SOS Villages et qui sont placées sous la responsabilité d’une maman. Nous offrons également un encadrement psychologique en collaboration avec des psychologues et des travailleurs sociaux, qui sont là pour aider ces enfants au passé difficile. Car une mère seule ne peut répondre aux besoins des enfants.

À partir de quel âge les enfants vous sont-ils confiés ?
Nous recevons des enfants à partir d’un an. Nous prenons parfois des enfants âgés de 10 ans afin de ne pas séparer les enfants d’une même famille. Une fois arrivé au village, il est pris en charge par une maman. Il part à l’école primaire ou secondaire en dehors du village, comme n’importe quel enfant, afin de faciliter son intégration dans la société. Dans plusieurs cas, les enfants qui nous sont confiés n’ont pas été préalablement scolarisés. Par conséquent, nous devons faire un travail systématique de rattrapage, de développement et de mise en confiance, un travail de longue haleine assuré par les mères grâce à leur patience et leur compétence. Il arrive souvent qu’un enfant passe son CPE à un âge plus tardif. De la même manière, certains élèves terminent leur HSC un peu plus tard que la moyenne. Nous faisons tout notre possible pour que l’enfant ait une éducation formelle ou vocationnelle, que ce soit sur le plan académique ou technique.

Tous les enfants fréquentent-ils l’école ?
Tous ceux vivant au SOS Villages sont scolarisés. L’accès à l’éducation est très important.

SOS Children’s Village à 24 ans. Ce qui veut dire que vous avez suivi toute une première génération d’enfants ?
Le travail du SOS Children’s Village ne s’arrête pas lorsque l’enfant quitte le village. Lorsque vous atteignez la majorité, est-ce que vous parents vous demandent de quitter la maison ? Le problème, c’est ce nous ne recevons de l’aide de l’État pour les enfants que jusqu’à l’âge de 18 ans. Toutefois, nous avons mis au point un programme qui permet de suivre les enfants durant deux, trois ou même quatre ans après qu’ils aient atteint la majorité, jusqu’à ce qu’ils soient entièrement indépendants. Le problème, c’est que, souvent, après leur départ du village, ils retournent dans des endroits difficiles. Si nous ne les soutenons pas, on risque alors de les perdre.

Quel est le pourcentage de réussite, tenant en compte les différentes promotions d’enfants ?
Initialement, le programme prévoyait que les enfants habitent le centre jusqu’à 18 ans. Quelque 217 enfants ont quitté le village depuis sa création. Selon notre évaluation, un groupe d’étudiants occupe déjà des emplois permanents. Un deuxième groupe est sur la bonne voie, mais a besoin de notre aide, et un troisième groupe a toujours besoin de notre aide. Près de 80 % d’entre eux, de tout âge, se retrouvent dans les deuxième ou troisième groupes, ce qui est encourageant. Les 20 % restants, eux, sont en quelque sorte nos ambassadeurs.

Tous ceux qui ont été admis sont-ils restés jusqu’à leur majorité ?
Pas nécessairement. Certains sont partis plus tôt. Il faut faire ressortir que notre nouveau plan, qui s’étend jusqu’à 2020, insiste sur la désinstitutionalisation. En 24 ans, la société a évolué et s’est métamorphosée. La problématique des enfants a évolué complètement. Ils veulent plus de liberté. Ils ont accès aux technologies. Il y a une forme de violence qui rend les choses difficiles.
En ce moment, une tendance qui se développe dans le monde de maintenir des enfants le moins possible dans les institutions. Des « guidelines » ont été définis par la maison mère, qui travaille étroitement avec les Nations Unies en ce qui concerne les droits des enfants. Ils prévoient, entre autres, l’intégration des enfants le plus rapidement possible, ce qui nécessite un gros travail auprès de la famille. Graduellement, la prise en charge des enfants sera abandonnée. La question est de savoir comment aider aussi bien les enfants que les parents dans l’éventualité où les enfants doivent regagner leur famille plus tôt. C’est dans ce contexte que nous avons travaillé sur un programme concernant la « early integration ». Tenant en compte qu’il y a beaucoup d’Ong s’occupant déjà du renforcement familial, nous avons décidé de nous concentrer plutôt sur le renforcement de la communauté. Nous travaillerons par conséquent en partenariat avec les forces vives, qui bénéficient de la formation appropriée, pour qu’elles puissent mieux comprendre la problématique des enfants et prendre en charge des enfants dans les différentes localités.

Dans combien de localités êtes-vous présents ?
Dans la Cité Anouska, à Joachim, à Richelieu, à Baie-du-Tombeau, à La Ferme. Mais nous voulons toucher d’autres poches de pauvreté. Nous veillerons toutefois qu’il n’y ait pas de duplication avec le travail d’autres Ong. Nous interviendrons uniquement là où nous avons l’expertise nécessaire en complémentarité avec les autres. Il s’agira d’optimiser les ressources, de capitaliser sur les compétences pour pouvoir mieux répondre à la situation des enfants.

Ce programme est mis en œuvre en parallèle avec le travail effectué dans les SOS Children’s Village ?
Le travail continue mais nous procédons à une réduction du nombre d’enfants pris en charge. La désinstitutionalisation veut dire, pour nous, encourager davantage à la prise en charge des enfants par les familles. Dans ce contexte, nous avons pris une autre initiative consistant à créer des maisons familiales au sein des communautés.

Comment cela se passe-t-il concrètement?
Nous louons une maison dans une localité où les enfants recommandés par la CDU sont accueillis. Ces petites unités familiales évitent un déplacement physique et géographique des enfants. La maman opère sous le contrôle de SOS Village. Elle est formée pour être plus autonome. Ainsi, l’enfant concerné habite la maison du SOS Village se trouvant dans sa localité, il va à l’école de la région et participe à des activités organisées dans la localité. Nous avons déjà deux familles qui opèrent sur cette base. Notre ambition et d’avoir cinq familles l’année prochaine.

Comment ce projet est-il financé ?
Les enfants sont financés par l’État en grande partie. Le concept de SOS Children’s Village ne repose pas sur des dortoirs, mais sur la création d’une maison familiale avec de l’électroménager et autres aménités, ce qui coûte relativement plus cher. Nous sommes financés par l’État, mais nous comptons énormément sur les compagnies privées pour soutenir nos efforts à travers le CSR.

Est-ce que cela suffit ?
Jusque-là, on s’est débrouillé, mais on a de gros défis financiers. Nous passons par une période de « challenging ». Nous recevons de l’aide internationale en raison de notre affiliation avec la maison mère de SOS Villages. Tenant en compte la situation dans les pays les moins avancés où SOS Village est présent, la maison mère nous a fait comprendre qu’il nous faudrait être autonomes financièrement d’ici 2020. Ce qui fait que l’aide internationale diminue depuis l’année dernière. Nous comptons donc sur le CSR et le gouvernement. Il y a une insécurité qui plane sur nos têtes. Des familles attendent et les enfants attendent. Mais nous sommes confiants qu’il y aura un salut. Je pense que les Ong, dont la contribution dans la société est reconnue de tous, devraient pouvoir travailler en toute quiétude. Elles ne devraient pas aller taper aux portes des compagnies pour solliciter de l’aide.

Est-ce le cas actuellement ?
Nous attendons que la CSR Foundation soit créée. Il lui reviendra alors de gérer les fonds qui seront récoltés des compagnies. Vous savez qu’à partir de l’année prochaine, les compagnies devront remettre 75 % du montant destiné au CSA à ce fonds. Il ne restera aux compagnies que 25 % pour aider les Ong comme nous. Ce qui veut dire qu’elles couperont leurs aides.

Quel est le montant de votre budget de fonctionnement ?
La prise en charge résidentielle coûte Rs 28 millions. Comme nous recevons une somme de Rs 13 M du gouvernement, il nous faudra trouver Rs 15 M des CSR. L’accompagnement des jeunes coûte Rs 1 M et le travail de prévention Rs 4 à Rs 5 M, qu’il nous faut aussi trouver. En parallèle, l’aide reçue de l’étranger s’effrite, comme je l’ai expliqué plus tôt. Il nous faudra trouver autour de Rs 17 M annuellement sous formes de CSR, de « fund raising ».

Votre travail n’est-il pas le même que ce que préconise le Plan Marshall ?
La lueur d’espoir que nous pouvons constater dans la nouvelle structure du CSR est qu’il y aura une rationalisation des fonds CSR. Le gouvernement a le droit d’intervenir pour empêcher les dérapages. Notre projet correspond effectivement au Plan Marshall pour l’éradication de la pauvreté. Des familles avec lesquelles nous travaillons dans les poches de pauvreté figurent dans les registres sociaux.
Le CSR financera également le Plan Marshall. Ce qui est intéressant, c’est que le gouvernement fera l’accompagnement des familles, ce que nous faisons en ce moment. Par conséquent, nous allons nous repositionner et travailler en partenariat avec le gouvernement pour réaliser ce qu’il ne peut pas faire, c’est-à-dire le renforcement des capacités des forces sur le terrain au niveau régional et des communautés. Il n’y a pas de durabilité si les régions ne prennent pas elles-mêmes le contrôle des structures. Nous pourrons également travailler avec les écoles qui reçoivent les enfants en difficulté pour sensibiliser les enseignants. J’ai eu l’occasion de discuter avec le président de la NEF, qui est très réceptif à l’idée qu’on puisse travailler ensemble. Nous avons l’expertise et l’expérience, que nous pourrons partager à travers le travail en réseau afin d’apporter un changement au niveau des enfants et de leurs familles.

Comment voyez-vous l’avenir de SOS Children’s Village ?
Ce sera très « challenging » dans ce sens où nous traversons en ce moment une phase d’innovation et de restructuration, non pas à cause du CSR, mais sur la base d’une étude effectuée par des consultants et l’aide d’experts internationaux. L’environnement externe a changé. À partir de 2017, SOS Children’s Village s’alignera sur les objectifs du développement durable des Nations Unies. SOS Village a travaillé avec l’Onu afin de s’assurer que la situation des enfants est partie prenante des 17 objectifs. C’est ce que nous faisons également à Maurice. L’accent sera mis sur les jeunes. Nous avons d’ailleurs un partenariat avec DHL concernant « l’internship » des jeunes provenant des SOS Villages mauriciens. Ce qui a permis à un premier ancien pensionnaire de SOS Village d’entrer dans la fonction publique. Nous voulons avoir d’autres entreprises en partenariat pour l’accompagnement des jeunes. Nous voulons partager notre expérience à travers des activités afin de toucher plus jeunes et de familles dans le besoin. Enfin, nous souhaitons avoir le soutien adéquat de la part de toutes les parties prenantes afin de réaliser notre nouveau slogan (« No child should grow up alone »).