Dans le cadre de la Journée internationale contre la corruption lundi dernier, Le Mauricien a rencontré la présidente de Transparency Mauritius, Lovania Pertab, qui parle sans ambages de la perception de la corruption à Maurice. Elle demande à tout un chacun de prendre conscience que la lutte contre la corruption constitue « une bataille sans fin » et qu’il est important que tout le monde, « que ce soit les politiciens, les représentants de la société civile, les journalistes, les citoyens, les organisations des droits humains et les organisations féminines », travaille pour s’opposer à la corruption et dire « oui à l’honnêteté ». Aussi prône-t-elle l’éducation de nos enfants en ce sens. Et celle-ci d’insister sur l’importance d’une législation quant au financement des partis politiques, sans laquelle notre démocratie est une « moquerie ». La sextortion est aussi évoquée. Notre invitée encourage tout un chacun à contribuer à booster la confiance de nos jeunes en leur servant d’exemple dans le pays et de s’assurer que prévale la méritocratie.

La Journée internationale contre la corruption a été célébrée à Maurice lundi dernier. Êtes-vous satisfaite de la manière dont la corruption est comprise par la population à Maurice ?

Au niveau de Transparency Mauritius, nous réalisons que souvent la question de la corruption n’est pas très bien comprise par les uns et les autres. La définition de la corruption comprend beaucoup de choses, dont une fraude, une demande de pot-de-vin, le blanchiment d’argent, le népotisme, qui consiste à placer un membre de ma famille ou un ami dans des postes de responsabilité, le “cronyism” consistant à nommer une personne qui sera mon “yes man”. Tout cela représente des formes de corruption. C’est vrai que les Mauriciens ne sont pas familiers à la définition plus large de la corruption. Au niveau de Transparency Mauritius, nous avons un programme d’éducation pour les élèves du secondaire et tertiaire principalement et échelonné sur quatre ans pour leur expliquer les raisons pour lesquelles il faut être honnête et intègre dans la vie et dans quelle façon la corruption peut détériorer notre niveau de vie, peut nous appauvrir et nous empêcher de jouir des facilités offertes par les services publics.

Lorsqu’on regarde les rapports publiés par Transparency Mauritius, nous constatons que la perception de la corruption à Maurice est encore élevée. Pourquoi ?

La mesure du taux de corruption est un exercice assez difficile. Il y a deux façons de le faire, notamment “l’evidence based”, consistant à savoir combien de cas sont référés en cour et combien de personnes ont été condamnées. Nous savons que cette méthode ne nous permet pas de voir la réalité, car beaucoup de cas de corruption ne sont pas détectés. C’est la raison pour laquelle au niveau de Transparency International ce sont les “perception measures” qui ont été adoptées. Cette perception est basée sur plusieurs facteurs. Il est vrai qu’à Maurice beaucoup d’institutions sont perçues par les Mauriciens comme corrompues. Cette perception est motivée par plusieurs raisons d’autant que les Mauriciens ne sont pas des imbéciles. Ils sont confrontés à beaucoup de situations dans la pratique, notamment lors des démarches officielles et lorsqu’ils sont à la recherche d’un permis. Ils se heurtent souvent à toutes sortes de problèmes et sont très conscients de ce qui se passe dans la pratique. C’est la raison pour laquelle la perception de la corruption reste forte.

Le fait est que, dans le public, la corruption est perçue comme un problème affectant ceux qui ont le pouvoir, et pas les « ti dimounn ». Qu’en pensez-vous ?

Au niveau de Transparency Mauritius nous classons la corruption en trois catégories : “petty corruption”, “grand corruption” et “political corruption”. La “petty corruption” comprend des actions telles que l’octroi d’un pot-de-vin pour obtenir un permis, un certificat, etc. Le grand capital touche le flot de capitaux illicites comme le transfert de l’argent en provenance de la vente de la drogue ou de l’argent  provenant des actes de corruption dans un pays à Maurice. La “political corruption” implique des délits financiers commis par des personnes impliquées dans la politique. Nous avons tendance à penser que l’accent doit être mis sur “grand and political corruption” parce que ce sont des formes de corruption qui drainent une économie vers le bas, entraînant beaucoup de pauvreté et amenant les populations à perdre confiance dans toutes les institutions et leurs responsables. Nous estimons toutefois qu’il ne faut pas négliger les “petty corruptions” et qu’il faut à tout prix résister contre cette forme insidieuse de la corruption. C’est la raison pour laquelle nous réclamons l’introduction d’un Right to information Act. Nous considérons que le droit à l’information obligera n’importe quel gouvernement d’informatiser tous ses services. Ce qui permettrait à n’importe quel citoyen de demander n’importe quel renseignement à n’importe quelle instance. Par exemple, si j’ai soumis une demande pour l’obtention d’un permis, dans l’éventualité où je ne l’obtiens pas, je dois pouvoir écrire à l’autorité concernée et lui demander la raison pour laquelle je n’ai pas obtenu mon permis. C’est cela que veut dire le “Right to information”. Il existe une “misconception” de ce concept à Maurice. Certains pensent que le Droit à l’information voudrait dire que les gens pourront fouiller partout à la recherche d’informations qui ne les concernent pas. Ce n’est absolument pas le cas. La Right of Information Act est un outil indispensable pour lutter contre la “petty corruption”.

Malgré tous les efforts faits pour combattre la corruption, elle continue à subsister. Comment expliquez-vous cela ?

La corruption a la dent dure. Elle est comme un monstre à plusieurs têtes. C’est le cas au niveau international. Cette une guerre qui est menée dans tous les pays. Nous remarquons que même les pays considérés comme les moins corrompus et qui ont un très bon classement chez eux sont responsables de la corruption en Afrique ou les autres pays qui sont moins développés. Nous devons prendre conscience que c’est une bataille sans fin et qu’il est important que tout le monde, que ce soit les politiciens, les représentants de la société civile, les journalistes, les citoyens, les organisations des droits humains et les organisations féminines mettent la tête ensemble pour dire non à la corruption et oui à l’honnêteté. Et éduquons nos enfants dans ce sens-là. Cela est très important pour qu’il y ait un bien-vivre dans la société et qu’il n’y ait pas de corruption.

La perception est que la corruption implique les personnes au plus haut niveau de la société, que ce soit au niveau des entreprises et des pouvoirs politiques. Comment intervenir à ce niveau ?

Au niveau de Transparency Mauritius, nous prenons en considération aussi bien les corrompus que les corrupteurs. La corruption ne concerne pas seulement le secteur public mais également le secteur privé. Nous savons tous que souvent il y a des maldonnes pour des projets de développement de grande envergure, notamment concernant des demandes de permis. A ce propos Transparency Mauritius lance un appel au privé pour qu’il continue avec sa politique de “whistleblowing” et de bonne gouvernance. Nous leur demandons de jouer un rôle plus actif afin de réduire la corruption.

Comment le secteur privé peut-il être un “whistleblower” alors que certaines entreprises privées sont elles-mêmes impliquées dans des maldonnes ?

Les conseils d’administration des entreprises du secteur privé doivent jouer un rôle plus actif. Ils doivent exiger que toutes les procédures soient respectées et agir comme chiens de garde.

Est-ce que l’encadrement légal existant à Maurice est suffisant pour combattre la corruption ?

Nous avons des législations concernant, entre autres, le fonctionnement de l’ICAC. Il y a également des législations par rapport à d’autres institutions concernant les “financial services”. Il semblerait que le travail ne se fait pas de façon globale et dans une stratégie nationale. Il est essentiel qu’il y ait une politique intergouvernementale pour attaquer le problème de manière globale afin de trouver une solution.

Sous l’ancien régime, plusieurs membres du comité parlementaire de l’ICAC avaient démissionné, insatisfaits du fonctionnement de cette instance…

Au niveau de l’ICAC, il y a eu deux situations qui ajoutent de l’eau au moulin de ceux qui soutiennent que cette institution n’est pas indépendante. Un membre a démissionné pour se présenter comme candidat. Cette démarche fait que l’ICAC n’est pas perçue comme indépendante. Il y a une autre personne dont le fils a été candidat. Ce qui créé une perception selon laquelle l’ICAC n’est pas indépendante. Lorsqu’une telle perception est créée, les gens perdent confiance dans les institutions.

Il y a eu beaucoup de débats concernant la façon dont les membres de l’ICAC sont nommés. Est-ce que c’est justifié ?

Je crois que la façon dont les nominations se font à l’ICAC en ce moment ne satisfait pas tout le monde. Il ne faut pas que les gens perdent confiance dans cette institution. Il faut pour cela écouter ce qu’ils disent. Et que disent-ils ? Ils souhaitent que les nominations soient faites de façon indépendante. S’il fallait faire une suggestion pour corriger cette perception, nous pensons qu’il serait bon que ceux qui sont au sommet de cette institution soient nommés par la Judicial and Legal Service Commission. En vérité, on n’a jamais eu de doute au sujet de la nomination d’un juge ou d’un magistrat. Lorsqu’une institution indépendante nomme une personne indépendante à la tête d’une autre instance, cette dernière obtient ses lettres de noblesse.

L’ICAC dispose-t-elle du personnel nécessaire pour traiter tous les cas qui lui sont soumis ?

À Transparency Mauritius, nous ne sommes pas au courant de la façon dont l’ICAC opère au quotidien et dans la pratique. Nous ne savons pas si elle est débordée. Toutefois nous aurions souhaité qu’il y ait plus de visibilité en termes de résultats. Nous ne sommes pas suffisamment informés sur ce qui se passe en pratique. Combien de cas de corruption politique ont été mis à jour ? Qu’est-ce qui se passe lorsque les dossiers sont soumis au DPP ? Nous suggérons que tout cela soit rendu public pour qu’on sache ce qui marche et ce qui ne marche pas.

En vérité, il n’y a pas eu beaucoup de condamnations et il y a des affaires qui sont encore devant la justice…

C’est ce que nous constatons. C’est que les affaires soumises en cour prennent tellement de temps que les gens oublient. Et dans certains cas, les gens disent qui « zot pou sorti sa, zot pa pou gagn nanyen ».

Êtes-vous convaincu qu’il y a une réelle volonté politique pour combattre la corruption ?

Il faudra le demander à qui de droit. À Transparency Mauritius, nous savons qu’il y a une suggestion en vue de la création d’une Financial Crime Commission qui regrouperait toutes les institutions existantes. Elle est très souhaitable dans la mesure où cette commission apportera une uniformité dans la façon de travailler et de boucler les dossiers. Nous espérons que cette nouvelle institution sera en mesure de faire son travail de manière plus efficace.

En dehors de la corruption, quels sont les autres problèmes sociétaux qui vous interpellent ?

Un des sujets qui me tient le plus à cœur est le fait qu’à Maurice il n’y a pas une volonté politique suffisante pour promouvoir les femmes à des postes de responsabilité. Nous parlons souvent de l’égalité des genres, de la corruption et des femmes qui sont victimes de la corruption. Au niveau de Transparency Mauritius, nous militons pour qu’il y ait plus de femmes à des postes de responsabilités et au sein des conseils d’administration des compagnies dans le secteur privé. Il faut qu’une femme occupe un poste de responsabilité pour qu’elle voie le problème de corruption de plus près. Ainsi à Transparency International et au niveau de l’Union africaine, on parle de plus en plus de sextorsion. C’est une forme de corruption qui intervient lorsqu’une femme ou un homme vendent des faveurs sexuelles afin d’obtenir des avantages. Souvent ces femmes ou ces hommes sont des victimes mais il arrive qu’ils jouent le jeu. Il est important de savoir que le fait d’utiliser des faveurs sexuelles pour obtenir un avantage constitue un acte de corruption. Cette pratique est observée dans le monde actuel.

Donc, la corruption n’implique pas nécessairement un échange d’argent…

La corruption n’a jamais concerné uniquement des échanges financiers. Elle peut concerner l’obtention ou l’offre de faveurs financières, mais concerne également des faveurs sexuelles et peut prendre plusieurs autres formes.

Des cas de sextorsion ont-ils déjà été rapportés à Transparency Mauritius ?

Personnellement, j’ai eu vent de certains cas de sextorsion. Par exemple, une personne qui a été recrutée comme stagiaire dans un emploi et qui veut être confirmée à ce poste. Ce qui est normal. Il peut arriver qu’un chef hiérarchique lui offre un contrat de travail à durée indéterminée en contrepartie de faveurs sexuelles.

Existe-t-il un encadrement légal pour combattre ce problème ?

Pas à ma connaissance. Je suis d’avis que le gouvernement devrait se pencher sur le sujet et venir avec un texte de loi pour condamner spécifiquement le sextorsion.

Où est-ce que ce problème se manifeste le plus, dans le privé ou le public ?

Il peut se manifester n’importe où. Disons que dans le secteur public, il y a des garde-fous. Toutefois dans le public, ce problème est entouré d’une grande discrétion et est davantage caché. Ce qui fait qu’il est difficilement détectable à moins qu’il y ait un système d’encadrement légal qui permet aux intéressés de venir dénoncer de tels cas. Mais pour le moment, ce problème existe.

Cela ne constitue-il pas une forme de violence contre la femme ?

Cela peut être un homme, une femme ou un autre genre. Cela peut toucher n’importe qui. Cela constitue une forme de corruption impliquant un corrupteur parce qu’il est plus fort et qui abuse de son pouvoir vis-à-vis d’une autre personne.

Vous êtes très présente également au niveau international. Comment mesurez-vous le niveau de Maurice par rapport à d’autres pays ?

Objectivement Maurice fait beaucoup d’efforts. Toutefois, nous avons tendance à nous reposer sur nos lauriers. Nous pensons que nous sommes No 1 au niveau de l’Afrique. Ce qui n’est pas nécessairement juste. Il y a beaucoup de pays qui font beaucoup plus d’efforts que nous pour combattre la corruption. Ils mettent des institutions solides et indépendantes sur pied. Ils ont des programmes et des stratégies à moyen et long termes. À Maurice, j’ai l’impression qu’on tourne un peu en rond et nous nous contentons de ce que nous avons. Nous ne sommes pas suffisamment créatifs et ne réfléchissons pas suffisamment sur le sujet afin de devenir plus combatifs.

À Hong Kong et dans d’autres pays, des sanctions sont prises même à partir de la perception…

À Hong Kong, c’est complètement différent. Même le système des preuves est différent. À Maurice, nous avons l’impression que le système ne fonctionne pas comme il le fallait parce qu’on prend trop de temps pour avoir une condamnation.

L’absence d’une loi concernant le financement de partis politiques ne favorise-t-elle pas un doute en ce qui concerne la corruption au niveau politique ?

Un des plus grands fléaux qui fait que la bataille contre la corruption ne donne pas de résultats concrets est l’absence d’une législation sur le financement des partis politiques à Maurice. Personne ne sait en pratique le montant des dépenses et la valeur de ce qui est considéré comme “bribe” électoral. Cette situation n’est pas très conforme à la démocratie et empêche que les élections soient totalement “free and fair”.

Tant que nous n’aurons pas une législation bien ficelée sur le sujet, notre démocratie sera considérée comme une “mockery”.

Que doit-on faire ?

Nous devons prendre en exemple certains pays. Naturellement, il faut de l’argent pour organiser une élection mais cet argent devrait venir de l’État. Ce dernier doit définir une formule concernant le financement des partis politiques lors des élections. Il ne faut pas oublier que les élections sont nécessaires pour le progrès et l’avancement de la démocratie et que l’État a un rôle à jouer à ce niveau.

La déclaration des avoirs des parlementaires et des hauts fonctionnaires ne constitue-t-elle pas une avancée dans ce domaine ?

La Declaration of Assets Act est une avancée parce qu’il y a un partenariat au niveau international connu comme “Partnership for open government”. Ce partenariat tient en compte la Declaration of Assets Act. Donc la déclaration des avoirs est très importante mais il ne faut pas se limiter aux avoirs à Maurice. Elle doit comprendre également les avoirs à l’étranger.

La condamnation à l’étranger comme c’est le cas actuellement dans certains pays africains de certains hauts dignitaires de l’État ne risque-t-elle pas de jeter un doute sur les responsables politiques ?

Si vous voulez être perçu comme un politicien droit, vous devez avoir un comportement intègre, surveiller votre langage et parler comme si vous pouvez résoudre tous les problèmes des gens à gauche ou à droite. Il faut opérer dans le cadre de la loi. Malheureusement à Maurice, nous voyons beaucoup de politiciens qui font étalage de leur richesse par les voitures qu’ils utilisent, les résidences qu’ils achètent ou construisent et leur train de vie. Il est naturel que leur entourage et le public entretiennent un doute à leur sujet. Si vous êtes intègre, il vous faut vous projeter comme une personne intègre, utiliser un langage honnête et ne pas être fière uniquement parce que vous possédez une belle maison, une belle voiture ou d’autres biens matériels. Il faut prendre plaisir à devenir un “role model” de Maurice pour tous ceux qui vous regardent.

Un dernier message pour conclure ?

Au niveau de Transparency Mauritius, on entend souvent les jeunes dire qu’ils n’ont pas d’espoir. Ce qui est vraiment triste et signifie que nous allons droit au mur. Je lance un appel à tout un chacun. Afin de redonner confiance à ces jeunes, il faut servir d’exemple dans le pays et il faut avoir la méritocratie. Let’s put the right people in the right job. Permettez à ces jeunes, quelles que soient leurs couleurs politiques ou leurs couleurs tout court, de donner le meilleur d’eux-mêmes, parce qu’ils sont des patriotes, et ce afin qu’ils puissent contribuer à l’avancement du pays.