LUCIE LEJEUNE, directrice culturelle de l'IFM : « L'Institut français de Maurice s'adresse à tout le monde »

Lucie Lejeune est arrivée en septembre dernier pour assurer la direction culturelle de l'Institut français de Maurice (IFM), avec Jean-Marc Cassam Chenai comme directeur de l'établissement et conseiller culturel de l'ambassade française à Maurice. Si cette jeune femme se sent à l'aise dans le milieu culturel local, c'est parce qu'elle y trouve de nombreux points communs avec la culture haïtienne, qu'elle a côtoyée pendant deux ans dans un autre centre culturel français et dont elle s'est imprégnée avec curiosité. Elle nous dévoile ici aussi les premiers éléments qui orienteront la nouvelle programmation culturelle de l'IFM ainsi que les événements qui la ponctueront dans les semaines à venir.

Que représente pour vous ce nouveau poste de directrice culturelle de l'IFM dans votre évolution professionnelle ?
Ma précédente expérience en Haïti, où j'étais chargée de mission culturelle et travaillais notamment sur la programmation, a été une expérience passionnante et m'a donné envie de continuer dans cette voie. Haïti est un pays qui a une vitalité créative et artistique absolument saisissante et fascinante. Nous avons mis en place un programme spécifique d'accompagnement des jeunes musiciens, des résidences croisées entre des artistes peintres haïtiens et français... Nous avons aussi mis en place des cycles de conférences à thèmes. Finalement, en Haïti, la création artistique est un des domaines les plus dynamiques du pays. Elle est profondément ancrée dans la population haïtienne, avec les danses et la musique qui accompagnent les rites vaudou et s'inscrivent dans la vie quotidienne. C'était enthousiasmant de mettre ça en avant alors que, par ailleurs, les médias du monde entier portent un regard le plus souvent apitoyé, voire misérabiliste, sur ce pays. Si on évaluait Haïti à l'aune de sa créativité artistique, cela bouleverserait fondamentalement le regard que l'on porte sur ce pays.

Haïti est aussi plus grand que Maurice, avec plusieurs antennes de l'Alliance française qui tombent sous la tutelle de l'institut…
Maurice m'intéresse aussi parce que ce pays à taille humaine me permet d'aborder ce poste de directrice culturelle avec plus de sérénité. Je me suis beaucoup intéressée aux métissages et aux syncrétismes, et ici, je suis curieuse de voir ce que donnent cette rencontre et ce mélange des cultures, ce que cela provoque en termes d'art ou de création, ce qu'induit le fait d'avoir plusieurs langues pratiquées, plusieurs cultures qui sont restées très authentiques. Il me semble qu'il y a à Maurice un système plus anglo-saxon et multiculturaliste qu'en France que je suis curieuse d'observer, de même que l'insularité et la créolité… On en peut nier aussi que Haïti reste un pays régulièrement secoué par les crises politiques, la misère et les catastrophes climatiques. Et sur ce point, Maurice est plus sereine.
 
Vous êtes arrivée à l'IFM il y a quatre mois. Quels ont été vos plus grands étonnements concernant la vie culturelle, le pays et ses habitants ?
Je suis ravie d'arriver à un moment où de nouvelles dynamiques sont en gestation ou en émergence, comme le Dombeya festival, le Kaz'out ou encore Port-Louis by light, dont nous avons été partenaires. La mobilisation du public autour de ces événements montre qu'il existe un appétit d'expression artistique et les nouvelles générations s'en emparent. Les artistes mauriciens ont beaucoup de talent et j'ai un vrai plaisir à découvrir la littérature mauricienne, à écouter les musiciens et à parcourir les expositions d'arts visuels. Après, chaque jour ici est une surprise pour moi !

N'y a-t-il pas aussi des points communs entre Haïti et Maurice qui vous ont frappée ?
Bien sûr ! Je comprends relativement bien le créole mauricien, qui est très proche du créole haïtien, que je parle bien. Le créole haïtien est tellement imagé que chaque parole paraît poétique. Quand j'ai entendu les textes d'Edouard Maunick la première fois, j'ai eu l'impression d'écouter de la poésie haïtienne et je me suis empressée d'en envoyer à mes amis à Haïti. Je crois que c'est autant dû au créole qu'à une écriture insulaire. Au niveau de la musique, les rythmes sont différents, mais on retrouve aussi à Maurice ces croisements entre les inspirations africaines et européennes, propres également aux musiques cubaines, au candomblé du Brésil, au kompa haïtien… Il est intéressant aussi par exemple de voir qu'à Trinitad et Tobago, il existe un style de musique, qu'on appelle le « chutney », qui vient du métissage des engagés indiens avec des descendants d'esclaves.  

Avez-vous eu des étonnements au niveau de l'IFM ?
Il est très beau, bien plus que celui qu'on a en Haïti, qui a été reconstruit à la hâte après le séisme. Mais il est moins fréquenté qu'en Haïti où, à chaque événement, on avait plusieurs centaines de personnes, principalement des Haïtiens. Ici, la configuration est un peu différente et je pense qu'on gagnerait à diversifier les publics et à ouvrir davantage l'institut. L'objectif d'un institut français est de donner à voir la culture à tous les publics, sans distinction, bien au-delà du public français.

Le fait de passer d'un pays de 11 millions d'habitants à 1,3 million change-t-il la façon d'envisager la programmation culturelle ?
La programmation culturelle n'est pas tellement liée à la taille du pays ou à celle de l'établissement, c’est plutôt le contexte qui va amener à faire des choses différentes : pour que la programmation ait du sens, il faut qu’elle soit en prise avec les réalités propres à un pays, les préoccupations ou les centres d’intérêt du public. J’essaie d’inviter des artistes capables de faire des propositions in situ, de s’inspirer du lieu où ils sont accueillis pour bâtir des projets en tenant compte du contexte.
Par exemple, à l’automne prochain, nous recevrons en résidence le collectif photo Fragments, qui fera une résidence collective dans un quartier mauricien. Les habitants seront donc au cœur de l’exposition, présentée ensuite à l’IFM. On oublie peut-être parfois un peu que le public fait que l’art existe, en venant voir les œuvres. Ici, il y a un formidable public fidèle à l’IFM, mais j'ai l'impression que nous ne sommes pas toujours identifiés ou que certaines personnes n’ont pas le réflexe de venir ou craignent de ne pas se sentir à l’aise… Il est important de redire que l'IFM s'adresse à tout le monde, que tout le monde est le bienvenu à l’IFM.
Peut-être que, comme dans tous les pays du monde, il existe une petite appréhension à entrer dans une salle de spectacle quand on n'y est pas habitué. Pour cette raison, nous prévoyons aussi des projets qui s’inscrivent dans l’espace public, dans les lieux où il y a déjà un passage et un brassage de population, une vie, une identité propre. J'aimerais apporter ce côté décalé, amener des surprises artistiques dans le quotidien des gens.
En mars, par exemple, nous accueillons un très bon collectif de jeunes Réunionnais issus du Parkour (une forme de street culture, de sport urbain), qui ont travaillé avec un chorégraphe contemporain. Ils donneront des spectacles au Caudan, à Rose-Hill, dans le Sud… De même, nous recevons ensuite Christine Salem, la chanteuse de Maloya à la voix profonde et envoûtante, et j’aimerais qu’elle puisse jouer aussi dans le Sud et peut-être à Rodrigues. Nous sommes sur une logique de bien commun, de service public et d'intérêt général. Il est donc normal que nous allions vers les publics.

Pouvez-vous préciser la programmation que vous prévoyez ?
Nous nous inscrivons bien sûr dans la continuité. Il y a eu de très beaux projets les années précédentes. Notre objectif reste de donner à voir la création contemporaine dans une programmation populaire, exigeante et plurielle, en alternant des propositions plus classiques et d’autres plus avant-gardistes pour répondre à toutes les envies. Nos mots d’ordre sont d’abord de créer des croisements, de décloisonner.
Des croisements entre les arts et les disciplines, avec par exemple, pour la Nuit des idées, le 26 janvier, des écrivains, des scientifiques, des acteurs sociaux, des urbanistes et un dessinateur, tous réunis pour une réflexion collective.  Ce sera aussi le cas pour l’exposition Fragments, qui associera un écrivain et des photographes de l’océan Indien, ou pour le  spectacle de BMX, du Français Vincent Warin, qui sera accompagné par de Dj mauriciens cet automne, etc. Des croisements aussi entre les publics et entre les pays lors de collaborations internationales avec la biennale de Partage, le projet Blues dan jazz, la venue d’artistes de tous les horizons et de la diaspora, comme la brillante Nathacha Appanah.
Nous mettrons l’accent sur des formats et des disciplines novatrices, les musiques actuelles, la bande dessinée, les arts numériques, le nouveau cirque. Nous aurons par exemple un fabuleux duo d’acrobates français, Noos, et des Circassiens burlesques et désopilants, les Gums. Les jeunes générations bénéficient d’une attention particulière pour s’éveiller à l’éducation artistique avec l’heure du conte, une semaine de la littérature jeunesse, le concert familial du collectif Ubique Orbique spécialement taillé pour eux …
Je crois que cette programmation s’inscrira dans une approche assez ludique, à la manière des artistes qui se donnent des règles du jeu pour fonder leur démarche. Il s’agit de privilégier un rapport spontané aux œuvres, de provoquer l’émerveillement, la curiosité et la gourmandise enfantine en chacun de nous.  L’art est très sérieux. Cependant, inutile de se prendre trop au sérieux, mettons le rire à l’honneur, les artistes sont aussi là pour tourner en dérision l’absurdité du monde, pour questionner et redéfinir les règles du jeu.

Qu'allez-vous faire pour attirer plus de monde à l'IFM ?
Nous allons rendre cet endroit encore plus convivial !  Il s’agit d’en faire un lieu de vie culturelle. Nous réfléchissons à la signalétique, à la diffusion de musique ou d'informations sur place… La cafétéria ouvre très prochainement et chacun pourra venir prendre un café, déjeuner, consulter la presse à la médiathèque, profiter d’un concert entre amis…
J’aimerais aussi, à terme, que ce lieu soit un lieu de fabrique artistique, de création. C’est déjà le cas lors des résidences et nous allons essayer de mettre plus d’espaces à disposition des artistes mauriciens pour des répétitions, des temps de travail… Nous le faisons déjà avec nos salles de réunion… Dans mon rêve, j'aimerais que l’on se rapproche de l’esprit du 104 à Paris, un lieu culturel très vivant où l'on trouve des jeunes peaufinant leurs figures de hip-hop dans un coin, d'autres répétant une pièce de théâtre, une compagnie s’entraînant à côté avec un mât chinois, etc… L'idée est de pouvoir accueillir des pratiques variées.
Par ailleurs, nous allons renforcer le travail de médiation de fond pour créer des ponts entre les artistes invités et les artistes d’ici, organiser des rencontres avec les publics scolaires, les étudiants, les chercheurs, les centres sociaux… Le peintre Jacques Désiré Wong So donnera des ateliers « encre de chine » au MGI, Christine Salem interviendra dans un centre social, l’auteur Stéphane Servant se déplacera dans les écoles, Nathacha Appanah donnera un atelier d’écriture, les clowns “Les gums” donneront une Master Class d’art dramatique, New Gravity interviendra pour des ateliers de danse, etc... L’accès à l’art et à la culture ne revient pas seulement à assister à un spectacle ou à voir une œuvre. La pratique artistique est fondamentale. Écrire, danser, faire de la musique, lire, dessiner... sont des pratiques très fécondes dans nos vies, c'est une respiration de l'âme, une forme d’expression presque vitale.
 
Souhaitez-vous développer des projets avec les artistes mauriciens ?
Bien sûr ! C’est très important. Nous donnons aussi à voir la création mauricienne, nous accueillons chaque année beaucoup d’artistes mauriciens. Nous soutenons l’émergence artistique (tremplin musique, prix jeune écrivain), nous accueillons des projets collectifs (biennale d'arts visuels Partage en Avril sur le thème de l’identité et des migrations), nous organisons des hommages à ceux qui ont marqué la culture sur l’île (cette année, nous aurons un hommage poétique à Jean Fanchette ou une rétrospective Serge Constantin). Les Rodriguais ne sont pas oubliés non plus avec, prochainement, le groupe Zabitan en concert ou, par exemple, le peintre Désiré Wong So, qui aura carte blanche en février, pendant un mois de résidence à Maurice.
Ensuite, nous essayons au maximum de créer la rencontre et de favoriser le dialogue entre les artistes étrangers invités et les artistes mauriciens, pour dresser des passerelles entre les cultures. Par exemple, nous aurons cette année un cycle de conférences sur le patrimoine et des interventions sur les plantes endémiques mauriciennes, qui associeront des acteurs clefs de nos deux pays. Christine Salem sera sur scène avec des musiciens de ravanne, la collaboration interculturelle est aussi au cœur de Blues dan jazz, où des Français, des Sud-Africains et des Mauriciens travailleront ensemble…

Savez-vous déjà ce que vous aurez comme budget l'année prochaine ? On sait que le budget baisse beaucoup chaque année ? Est-ce que ça va continuer ?
C'est la tendance. Nos attributions baissent chaque année. Nous devrons trouver d'autres sources de financement et, en même temps, effet positif, ça nous amène à coopérer et collaborer avec d'autres organisations, à monter des projets avec d'autres lieux et à travailler en partenariat.

J'ai parfois entendu des artistes mauriciens regretter que l'IFM vienne puiser dans la part du mécénat privé lorsqu'il recherche ses financements privés… Dans leur part de gâteau en quelque sorte.
Oui, mais ces financements servent à soutenir des artistes mauriciens, donc, ils sont redistribués. On les accueille en diffusion, on soutient des projets, des résidences, on fait de l’accompagnement. Je suis allée à Île Courts ou au Kaz-out présenter les dispositifs qui existent pour les artistes mauriciens en France. Nous avons organisé des rencontres professionnelles avec les éditeurs mauriciens en novembre, etc. Nous sommes un organisme public, non lucratif donc, au service du bien commun.
Notre rôle reste cependant limité ici, au vu de nos petits moyens et de notre fonction. Nous ne pouvons bien entendu pas nous substituer à un ministère de la Culture. Nous avons aussi des projets de coopération avec le gouvernement où, de manière bilatérale, on s'apporte des savoirs et des connaissances dans les deux sens. Il existe certainement à Maurice une concurrence entre les différents acteurs du secteur culturel. Du fait des difficultés financières, beaucoup de monde se partage une petite part du gâteau et cela attise les convoitises. Cependant, pour faire face à cette situation, tout le monde gagne à se mutualiser et à coopérer. Je suis heureuse de constater que certains projets fédèrent.

Pouvez-vous rentrer dans le détail des projets de coopération ? On a parlé d'une coopération avec le musée du Louvre, de l'accord entre le MGI et la faculté des Beaux-Arts à Marseille…
Nous sommes en lien et nous travaillons sur les modalités des prochaines coopérations, qui pourraient se traduire par des missions de conseil, d’expertise et de formation dans les domaines qui seront désignés comme prioritaires par le gouvernement mauricien.
 
Y a-t-il des ponts possibles entre Haïti et Maurice ?
J'aimerais beaucoup. Il y en a eu par le passé au niveau de la percussion entre le maloya, le sega, le gwoka guadeloupéen et les tambours vaudous haïtiens. Mes amis écrivains haïtiens connaissent les gens de lettre mauriciens, le poète James Noël et Ananda Devi sont déjà proches par exemple. Et La Réunion accueillait il y a peu le photographe italo-haïtien Roberto Stephenson, l’un de mes écrivains préférés, Dany Laferrière, ou le fantastique musicien Beethova Obas. Nous allons sans doute pouvoir créer des passerelles, oui.

Y a-t-il des points communs dans la façon d'envisager la créolité ici et en Haïti ? À Maurice on l'envisage comme représentative d'une communauté et, dans les autres communautés, le discours à ce sujet peut être très variable.
C'est un peu tôt pour moi de me prononcer à ce sujet. Sans parler des courants littéraires de la négritude et de la créolité antillaise au sens de Césaire, Fanon ou Glissant, dont je ne connais pas assez la relation avec la créolité mauricienne, je peux dire qu’en Haïti le terme « créole » ne désigne pas exactement une communauté. La créolité des Antilles et de Haïti est née du contact entre la culture des Indiens « autochtones » (les Tainos, même s’ils ont rapidement été décimés), des Français et des Africains avec le vaudou (lui-même issu des rites animistes du Bénin). Un syncrétisme puissant s'est développé. Comme le culte vaudou était interdit par les colons, les esclaves ont associé à chacun des Saints chrétiens un de leurs dieux vaudou. On retrouve dans les cérémonies, des danses et des chants très empreints des rythmes du Bénin, qui côtoient une icône de chérubin rose et potelé. Il existe une capacité phénoménale d'absorption et d'appropriation des choses en Haïti. Ici, j'ai l'impression qu'on a plus de diversités et peut-être moins ce genre de métissage. J'ai envie d'observer cela. En tout cas, la culture doit être vraiment un endroit de découverte de l'altérité, qui permet de lutter contre la méconnaissance de l'autre.


Culture et création pour intérêt
Lucie Lejeune a toujours gravité d’une manière ou d’une autre dans le monde de l'art et autour de la création artistique. Pendant dix ans, elle a été membre du Collectif des mauvaises herbes, qui travaillait avec des chorégraphes, des plasticiens et des metteurs en scène sur l'organisation de résidences d'artistes et de spectacles dans plusieurs pays du monde. Ces activités mettaient déjà en lien la coopération internationale et la création artistique. Elle travaillait sur l'art vidéo, les lectures publiques, la musique, les installations et les spectacles.
Titulaire d'un Bac Lettres et Arts, option théâtre, elle fait ensuite Sciences po et entame un master en direction de projets culturels, suivant en parallèle une licence en histoire de l'art. Elle interrompt ses études pendant un an pour faire un documentaire Web sur le street-art en Amérique du Sud, découvrant des territoires au Chili, en Argentine, en Uruguay et au Brésil, par le biais de cette forme d'expression artistique. « Ce que racontent les murs permet une autre lecture géopolitique, sociale et culturelle de chaque… »
Lucie Lejeune a ensuite travaillé pour la Ferme Du buisson, en région parisienne, lieu de vie et de culture international, puis pour les pépinières européennes pour jeunes artistes, qui favorisent des résidences croisées entre pays d'Europe, et fait collaborer les artistes ensemble. Après ces missions courtes, elle a passé deux ans à Lyon, dans le secteur des arts numériques, sur le Netart, les créations proposées par les geeks, le “do-it-yourself”, etc. Cette démarche permet de travailler avec des publics éloignés de la culture à travers les usages du Web.