PAUL F. DE SOUZA

C’est en 1516 que le philosophe, juriste et légiste anglais, Thomas More, dans un ouvrage intitulé UTOPIA, va forger ce mot nouveau et lancer un concept appelé à passer à la postérité.

Thomas More, né en 1478, chancelier du roi d’Angleterre, désavouera le divorce du roi Henri VIII d’avec Catherine d’Aragon et refusera de cautionner le schisme anglican, si bien qu’il sera considéré comme traître et exécuté en 1535.

      Béatifié par l’Eglise catholique, apostolique et romane en 1886, il fut canonisé en 1935. L’Eglise a-t-elle perçu que l’utopie est un concept critique, et qu’il dispose d’une force d’opposition, à travers justement le déplacement qu’il opère d’avec une situation concrète et empirique, s’appuyant en effet sur la comparaison.

       Thomas More forge le mot utopie à partir du grec et lui donne deux sens différents en l’écrivant « Ou (sans) et topos (lieu) » signifiant « sans lieu », mais aussi « Eu (bon) et topos (lieu) », signifiant « bon lieu ». Ce qui pourrait laisser penser que l’utopie, pour rester telle, ne doit pas s’inscrire dans la matière des faits. Elle ne doit que servir à l’analyse et à la critique de l’existant.

      L’œuvre de Thomas More, qui tient en peu de pages, est écrite comme un récit de voyage, dans lequel le narrateur s’entretient avec un navigateur (Raphaël Hythlodée, ce qui signifie « habile à raconter des histoires »), qui expose sa découverte de l’île d’Utopia, et décrit son organisation, son fonctionnement, ses mœurs et modes de vie et de pensée, les comparant à celles de son pays.

      On y lit qu’il est favorable au progrès, qu’il est contre la peine de mort ; qu’il est pour que tous aient les moyens de vivre, ce qui sera un facteur d’ordre public, et un moyen de lutter contre la criminalité ; qu’il souhaite l’abolition des privilèges.

Société communiste parfaite

         Toutes les réflexions du voyageur sont tirées de l’observation des façons de vivre de la société de l’île d’Utopia, qui est une République dans laquelle le métier de boucher est interdit aux citoyens car on craint qu’ils en perdent le nécessaire sentiment d’humanité. C’est un métier réservé aux esclaves, c’est-à-dire aux condamnés, astreints au travail, ou aux condamnés d’autres pays que les citoyens d’Utopia achètent, pour leur force de travail. Le divorce pour incompatibilité d’humeur est exceptionnellement possible, tandis que l’euthanasie est recommandée, avec endormissement à l’aide d’un narcotique mortel. Enfin ils sont pour la liberté de conscience, punissant le fanatisme et l’intolérance, et acceptant tous les Dieux, puisque seule compte l’Idée d’un Être Suprême, à la fois « créateur et providence ; tous les cultes de ce pays, dans leur multiple variété, convergent, par des routes diverses, à un même but, qui est l’adoration de la nature divine ». Utopia se caractérise par une société parfaitement égalitaire qui ignore la propriété privée, société communiste parfaite, qui repose sur un ensemble de lois et une organisation rationnelle précise, en faisant une société aboutie, par le seul fait de l’entendement et de la volonté. Ce sont en effet les habitants de l’île d’Utopia qui ont construit leur organisation, qui n’est pas l’effet d’une quelconque intervention divine. C’est une construction marquée par l’autonomie, résultant d’un « contrat social » entre les individus, lesquels, spontanément, et par déduction, ou intuition, trouvent par eux-mêmes des mécanismes régulateurs à la fois économiques et politiques.

       On perçoit combien cette approche était difficilement recevable pour l’époque, même si elle annonçait une perte progressive de la toute-puissance de la pensée religieuse, montrant qu’il peut exister des méthodes d’organisation civiles, politiques, sociales, contractuelles, et non plus autoritaires, grâce auxquelles ce que les hommes décident par eux-mêmes est plus efficace que ce qui vient de Dieu, fût-ce à travers son délégué sur terre qu’est le roi.

            Ce faisant, l’utopie s’oppose à l’immobilisme puisque, grâce à sa méthode comparative, elle postule des différences donc du désirable et du souhaitable, donc du mieux et du meilleur, donc la possibilité d’un progrès, d’un changement, ce qui ne peut s’opérer que par une mise en mouvement, une mobilité, une progressivité.

             Ceci place donc, d’une certaine manière, l’utopie par rapport au temps ; comme un futur ; comme un avenir ; comme ce qui n’est pas là, mais qui est désirable ; affecté par conséquent d’un exposant positif : celui du mieux, du bien, du bon, du juste. Un autre temps, mais également un autre lieu.

L’utopie : une Idée

        Finalement l’utopie, c’est une vue de l’esprit ; une Idée – au sens que Platon donne à ce mot – c’est-à-dire quelque chose au-delà de l’empirie, qui n’existe pas, de l’ordre d’un signifiant, jamais d’un signifié, un irréel incluant toutes les qualités et toutes les modalités d’une réalité, impossible à atteindre dans sa plus que perfection, et par là même un manque, et donc une aspiration, aussi inaccessible qu’une étoile, mais tout comme elle, appel, contenant et contenu de pensée.

         La valeur de l’utopie ne réside-t-elle pas justement dans son caractère utopique, toujours possible, jamais probable, toujours réalisable et surtout jamais réalisée, assurément inactuelle, mais par là même universelle et désirable. Une utopie matérialisée n’est plus une utopie !