Lisette Aurélie Talate, décédée dans la matinée du 4 janvier dernier, demeure pour ses proches et pour les membres de sa communauté une force inspiratrice dans le cadre de leur lutte pour un retour dans leurs îles natales, l’archipel des Chagos.
« Mo mama tou letan ti dir moi enn Chagossien pas ploré ! » martèle Eileen Talate, une des quatre enfants de Lisette Talate, hier en sa résidence à Pointe-aux-Sables. Âgée bientôt de 50 ans, Eileen Talate, troisième enfant de Lisette Talate, est née dans l’archipel. Elle a rejoint la cause chagossienne depuis une dizaine d’années. Cependant, depuis son enfance, elle a suivi sa mère dans sa lutte. « Mo ti ensam ensam avec mo mama dans so lalit », souligne-t-elle, avant d’ajouter, la voix tremblante : « Mo encore besoin mo mama. Li ti enn kamarad pou moi ».
En l’espace de quelques secondes, Eileen Talate passe en revue la vie qu’elle a menée auprès de sa mère : ses premières manifestations, sa première grève de la faim et les autres qui ont suivi. « Mo premier zanfan ti tipti, li gayn kout gaz. Nou ti pensé dilo pima sa. Lerla lezot dir non gaz sa ». Eileen Talate se souvient encore de la grève de la faim que sa mère a menée en cellule à Rose-Hill. « Je suis allée lui rendre visite. L’agent de police m’a dit qu’elle ne buvait même pas de l’eau. Je suis rentrée pour la voir et j’ai commencé à pleurer. Elle m’a dit : c’est mieux que tu partes si tu vas commencer à pleurer ; je mène une lutte pour mon peuple et toi tu pleures ! » raconte Eileen Talate, affligée par ce décès. Lisette Talate n’était toutefois pas insensible à la souffrance de sa fille. Elle lui disait aussi : « Ne pleure pas. Telle est ma lutte pour mon peuple ». À Olivier Bancoult, leader du Groupe Réfugiés Chagos (GRC), de se souvenir : « Li ti touzour dire moi Bancoult mo garçon, pas zet lebra ». Olivier Bancoult affirme qu’elle est un des membres fondateurs de la lutte chagossienne. Elle était de celles qui ont clamé haut et fort : « Rann nou Diego ». M. Bancoult observe qu’elle préférait être jetée en prison si elle ne pouvait retourner dans son île. Elle ne pouvait accepter que des étrangers vivent sur sa terre alors qu’elle en était expulsée. Le leader du GRC se souvient d’un voyage effectué en Angleterre où la délégation était invitée au parlement britannique : « Un parlementaire britannique nous avait invités à manger mais Aurélie avait refusé. Lorsqu’il a cherché à savoir pourquoi, Aurélie nous a demandé de lui dire : comment voulez-vous que j’accepte à manger en ces lieux mêmes où la décision de nous déraciner de notre terre fut prise. Je ne suis pas contre vous, mais je parle des politiciens et des dirigeants britanniques qui étaient là à cette époque. Le parlementaire devait alors présenter les excuses au nom de son pays. C’est un des nombreux souvenirs que je garde d’elle ».
Peur de rien
« Narien pas ti fer li per », affirme Eileen Talate avec une certaine fierté. Olivier Bancoult indique qu’« Aurélie a participé à neuf grèves de la faim, dont la plus longue a duré 21 jours. C’était en 1981 au Jardin de la Compagnie. Elle avait refusé tous soins médicaux ». « J’étais là, à ses côtés, avance Eileen. Pendant la journée, je travaillais, le soir je la rejoignais. Pendant les manifestations aussi, je la rejoignais après le travail ». Elle disait toujours : « Mo lalit mo pou amène li ziska mo dernier zour ». D’ailleurs lors d’une rencontre avec Le Mauricien un mois avant son premier malaise, elle déclarait avec conviction : « Avan mo ferme mo lizié mo bizin retourn viv laba ».
« Kan mo mama ti coz so lalit, li ti koz li toujour plein labous alors ki moi mo dékourazé parfois », souligne Eileen Talate. « Parfois j’ai envie de tout arrêter parce que la cause n’aboutit pas », soutient-elle. Cependant, ce départ a ravivé la flamme en elle. « Mo bizin continié so lalit. Mo pa gayn drwa abandoné », lance notre interlocutrice, puisant sa force de sa mère. « Aurélie luttait pour une cause juste. Elle m’a toujours encouragé à poursuivre cette lutte et me disait même : je ferai une grève de la faim, si tu ne peux pas, il n’y a pas de problème mais continue les négociations. Il y a un dieu pour nous », fait ressortir Olivier Bancoult.
Lisette Talate était une petite femme amaigrie, d’apparence frêle. Cependant, tous s’accordent à dire qu’elle était forte. « Ma mère était très dynamique. Elle me disait : « Toi to gros, fer vit. Gueté, mo maigre, mo léger », soutient Eileen, « et elle partait très vite pour aller au bureau du GRC ». Olivier Bancoult ajoute : « Elle était souvent silencieuse, restait dans un coin mais quand elle parlait, tout le monde l’écoutait. Elle est morte à l’âge de 70 ans, en héroïne ».
Lisette Talate était de ces femmes qui n’ont pas d’âge. « On ne s’attendait pas à ce qu’elle meure. J’étais surprise en apprenant la nouvelle parce que pas plus tard que la semaine dernière, je l’ai vue et elle avait l’air d’aller mieux », soutient la députée Arianne Navarre-Marie, elle-même native de l’archipel des Chagos. « Je la connais depuis plus de trente ans, bien avant que je sois députée. On a fait la lutte ensemble », dit notre interlocutrice.
Originaire de Diego
Née sur l’atoll Diego Garcia, Lisette Talate menait une vie paisible, vaquait à ses occupations habituelles dont celle de « decok coco, avoy dan kalorifer. Lerla mem fer copra ki bato pran avoy Moris ». Quelque temps avant l’évacuation de l’île, rien ne laissait présager le drame qui allait bientôt se produire. Selon Lisette Talate, qui se confiait au Mauricien en novembre dernier, la présence des Anglais et des Américains sur l’île n’avait rien d’inhabituel. Les gens de l’époque disaient qu’il allait peut-être y avoir la guerre. Cependant, le départ de certains bateaux de l’île avec à leur bord des Chagossiens qui ne revenaient pas a commencé à faire réfléchir les gens, écrivions-nous 13 novembre. « C’est alors qu’ils apprirent que l’île allait être fermée et qu’il fallait partir. Sa mère étant native de Peros Banhos, Lisette Talate quitte Diego avec ses enfants pour s’y installer ». C’était à bord du Perle II, souligne Olivier Bancoult. « Elle a d’ailleurs écrit une chanson intitulée La Perle II fine vinn l’ambulance », dit ce dernier. Une fois sur Peros Banhos, le cauchemar ne fait que commencer. Elle et ses enfants, tout comme de nombreux autres Chagossiens, sont témoins de chiens brûlés dans les calorifères. Un acte qui leur indique que la vie dans l’archipel tire à sa fin. Les boutiques ne sont plus approvisionnées non plus, racontait-elle lors d’une rencontre avec Le Mauricien au début de 2010. Lisette Talate fut parmi les derniers des 2 500 Chagossiens à être déportés en 1973.
Arrivée à Maurice avec ses enfants, ses deux soeurs et sa mère, elle commence alors une lutte sans fin pour un retour dans son archipel natal. En 2005, le nom de Lisette Talate figurait sur la liste des personnes en lice pour le prix Nobel de la paix.
« Sans Mme Talate qui monn kone depuis 29 ans et bann lezot fam chagosiennes kinn lité, mo pa narien », lance Olivier Bancoult qui a commencé sa lutte en 1983. « Li pli qui enn dictionnaire. Elle sera toujours là, à nos côtés ». Et de conclure : « Mo la force, mo gagne li à travers bann fam kouma Mme Talate ».
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HIER À CASSIS: Hommage émouvant à Lisette Talate
Les proches, amis et ceux qui soutiennent la cause chagossienne étaient présents à l’église du Saint Sacrement, à Cassis, hier après-midi pour rendre un dernier hommage à celle qui était le symbole de l’opiniâtreté de la lutte de ce peuple, Lisette Talate. Elle est décédée dans la matinée du 4 janvier, à l’âge de 70 ans.
Le cortège funèbre est sorti de chez Lisette Talate à 14 heures pour se rendre au bureau du Groupe Réfugiés Chagos à quelques mètres de sa demeure. Après un hommage rendu par les Chagossiens et le Père Mongelard, le convoi s’est dirigé vers l’église du Saint Sacrément où une cérémonie oecuménique a eu lieu en présence de l’évêque de Maurice Ian Ernest et l’évêque de Port-Louis Maurice Piat, entre autres. Parmi les personnalités présentes, il y avait le ministre des Affaires étrangères Arvin Boolell, le leader de l’Opposition Paul Bérenger, l’ancien président Cassam Uteem et le leader du Comité Social Chagossien Fernand Mandarin.
La cérémonie religieuse a été suivie de témoignages des proches de Lisette Talatte. Marie-Michèle Étienne a ensuite fait la lecture de quelques messages de sympathie adressés à la famille de la défunte et à la communauté. Parmi, elle a lu le message de l’ancien haut commissaire britannique à Maurice David Snoxell. Ce dernier est un sympathisant de la cause chagossienne. Les différents intervenants à cette cérémonie se sont longuement appesanti sur la lutte de Lisette Talate, regrettant par la même occasion que son rêve n’ait pu être réalisé. Ils ont souhaité que l’affaire connaisse un dénouement positif rapidement.
La cérémonie a pris fin avec la chanson La Perle II fine vinn l’ambulance, écrite et chantée par Mme Talate et enregistrée en 2000.