Ma mère Amina est partie vers d’autres lumières

Elle était mère d’une grande fratrie de 13 enfants, issus de son mariage avec mon père feu Hakim Razzaque, originaire de Trinidad. Atteinte de la maladie d’Alzheimer ces dernières années, elle s’est éteinte ce jeudi 9 février. Elle qui avait une joie naturelle contagieuse était hélas devenue l’ombre d’elle-même.
Je me rappelle… Le deuil est ce coup de pioche au cœur et à l’âme, qui vous fait remonter des moments que l’on croyait enfouis. Qui était-elle, cette Mauricienne de la première génération ?  Fille d’un fripier originaire du Bengale, et de sa mère, Sahebane, elle-même originaire de Calcutta. Son grand-père était, dit-on, de Malaisie. Très tôt mariée, elle a été femme au foyer et mère plus d’une douzaine de fois. L’image que j’ai d’elle en ce moment ?
Je me rappelle ces soirées au dortoir de notre vaste maison en bois, au premier étage. Collé contre elle, j’écoutais ses histoires qu’elle disait de mémoire car elle n’a jamais été à l’école. Nous étions une dizaine de ses enfants à boire ses paroles dosées de savants suspenses. Était-ce Sindbad ou des histoires de l’Inde de ses ancêtres, je ne saurai le dire. Je l’ai parfois surprise à peaufiner l’écriture de son nom ou de sa signature. J’ai senti une rage en elle de ne pouvoir lire ou écrire. Elle m’a plusieurs fois encouragé à faire des études. J’étais très féru de sports, et elle me coachait de son mieux, me préparant de succulents mets « rien que pour moi ». Elle était très fière de mes succès au lycée. Et toujours prête à me dire d’aller « encore plus loin ».
J’étais très proche d’elle, surtout quand je l’aidais à la cuisine. Elle m’a inspiré des textes dont cette nouvelle intitulée « Ma mère, le primus et le réchaud » (1). J’y raconte mes séances d’aide à la cuisine, de courses pour elle. J’y parle de ses deux amies Olga et Tida, aides à la maison et complices de toujours. Quand j’étais gosse, c’est moi qui l’accompagnais chez ma grand-mère, qui habitait à la rue David, où vivait son amie Tangati, qui m’a initié à la culture tamoule et surtout fait goûter ses cacahuètes grillées en nous racontant les films indiens qu’elle allait voir chaque semaine. Elle appelait cela « enn lekay ».
Voici un extrait de la nouvelle précitée :
 «… je conserve un souvenir particulier de ces temps-là, comme un peu de l’amour de ma mère, qui entretenait la flamme sacrée autour de sa cuisine inoubliable. Après tout ce temps, me dis-je, ma mère, son réchaud et son primus, n’est-ce pas pour moi la lumière de ma mémoire d’enfance ? Un éclat de ces jours où mon île vivait à un rythme différent, et où le feu occupait encore une place privilégiée dans nos vies tranquilles ?
Quand j’ai quitté le pays natal en 1976, j’ai gardé cette culture de la cuisine, du repas préparé soi-même, quand mon emploi du temps d’étudiant me le permettait… Et être le porteur de feu m’a appris beaucoup de choses. Ma mère m’a beaucoup transmis. Comme elle, je hais le gaspillage de la nourriture. Je me rappelle ses mots, que j’ai repris dans un de mes premiers ouvrages poétiques :
Chaque grain de riz
Que tu laisses dans ton assiette
Est une braise que tu allumes en enfer.
Mais mère, que dire
De ces montagnes de blé que l’on jette
Que l’on brûle ici ?
(Fausse-île I, publié à l’Université de Lyon-Lumière, 1981).
Aujourd’hui encore, je cuisine régulièrement. Mais comme pour beaucoup, le goût de la cuisine maternelle demeure un paradis perdu et à jamais quêté… Cela demeure la référence inconsciente dans tout ce que je goûte encore. Et le tout porte cet éclairage particulier des réchauds que j’allumais pour ma mère… Lumière et chaleur. Flammes et braises bienveillantes. Et il n’étonnerait personne quand je dis que quand je fais un feu pour des grillades, ou pour la cheminée, je me revois, parfois, enfant, devant le réchaud de ma mère, comme au-devant d’un miroir qui remonterait le temps…
Il est vrai que le feu, cet élément fondamental, si central il y a une cinquantaine d’années pour les familles, a été banalisé, effacé, par le gaz de ville, les feux à induction, le four à micro-ondes… Le réchaud n’a plus la même valeur pour le monde actuel. Sauf pour des feux de camp ou des grillades occasionnelles, il ne cristallise plus le lien familial. Il n’est plus le foyer, l’âtre qui réunit dans son sein les gens, qui donnent plus de temps à leurs écrans de télévision, de portable et d’ordinateurs. Sauf ceux qui, en hiver, ont une cheminée qu’ils allument pour se réchauffer. Pour se rassurer, pour rêver. Pour renouer avec cet élément qui, comme l’eau et l’air, est indispensable à la vie humaine.
D’accord, nous n’avions pas de cheminée à Maurice, l’hiver étant austral. Mais nous avions nos réchauds. Des petits réchauds pour brûler l’encens, des grands réchauds pour préparer nos aliments. Et ma mère m’avait rapproché de cet élément parce qu’elle devait sentir en moi un rêveur et un gourmand. Elle m’avait donné la possibilité de le domestiquer avec mes mains d’enfant. Cela ne fait pas de doute. Et il y a plus à cet acte d’amour maternel.  Je pense que cette confiance qu’elle a placée en moi, son porteur de feu, me permet aujourd’hui de mesurer la place qu’elle me donnait dans son cœur. Et l’espoir qu’elle avait placé en moi, parmi ma nombreuse fratrie. Entre tous, elle m’avait confié l’âtre. La braise. L’étincelle. Et la chaleur qui nourrit les ventres et les cœurs… Cela, je le sais confusément. Et, comme le dit l’adage, si le voyageur peut être « sans feu ni lieu », je sais que le feu que m’a transmis ma mère demeure mon foyer nomade. Il garde un peu la voix de ma vieille mère. Un feu ancré, un feu mouvant. Car si mon père marin m’a donné l’amour de l’eau et du mouvement, ma mère, elle, m’a légué le feu fondamental, celui qui m’ancre à  la tendresse infinie de la vie ».
À son frère Moussa, ses sœurs, je dis ma pensée proche. À mes frères et sœurs, mon affection, tout particulièrement à Iqbal, qui comme moi, se trouve à l’étranger et n’ayant pu se rendre à son enterrement. Merci maman pour tout ce que tu m’as donné. Que ton âme repose en paix ! Tu seras dans cette terre comme une respiration fondamentale pour nous tous…

9 février 2017

Ma mère et moi…