Ma rencontre avec Lin Fengmian, pionnier de l’art moderne chinois (I)

Mardi, 1er juillet 1958. Le semestre scolaire venait de se terminer à Beijing. Les grandes chaleurs, torrides et insupportables, ainsi que les pluies diluviennes n’étaient pas encore installées dans la capitale. L’avenue Chang’an, dans le district de Dongdan, était relativement calme ce matin-là. On entendait à peine la rumeur de la ville. Un trolleybus s’immobilisa à un arrêt, puis repartit vers le Sud après qu’un passager eut descendu. Un cyclo-pousse, noir comme un corbeau, remonta l’avenue lentement. Soudain, un flot de cyclistes, dans un tintamarre de dring-dring, déboucha sur l’avenue ; probablement des travailleurs allant à l’usine. Puis, le calme revint.
J’arrivai bientôt à la gare de Dongdan. C’était un bâtiment neuf construit dans un temps record pour le dixième anniversaire de la République. Il y régnait à l’intérieur une activité fébrile. Une foule hétéroclite, traînant ses bagages et consultant les horaires, s’affairait à situer ses quais d’embarquement. Je trouvai bien vite le mien. Mon train pour Shanghai allait partir incessamment. Un employé me dirigea vers le wagon des couchettes dures. Je pris place à côté d’un colonel de la 8e armée. En face de nous, sur le banc opposé, un couple d’Ouïghours, de la lointaine Région autonome du Xinjiang, était nos compagnons de voyage. Au contraire des autres passagers qui étaient affublés de vêtements informes d’un bleu ennuyant, ces derniers avaient des vêtements très colorés.
Un coup de sifflet se fit entendre suivi d’une annonce émanant des haut-parleurs de la gare : « Attention ! Attention ! Embarquement immédiat des passagers pour Tianjin, Ji’ nan, Tai Shan, Xu Zhou, Bengpu, Nanjing et Shanghai. Quai no.6, train no. 28. »
Il eut un crissement strident puis le train s’ébranla et quitta la gare lentement pendant que les airs martiaux de Vive le socialisme furent diffusés sempiternellement.
Si j’avais décidé de passer un mois à Shanghai, ce n’était pas uniquement parce que je voulais voir de nouvelles choses autres que les vieilles pierres de la Cité interdite ou celles des Hu Tongs, ces ruelles nordiques d’une autre époque. C’était surtout pour aller visiter mon oncle Lin Fengmian qui y habitait. Enfant, j’avais souvent entendu mon père parler de son frère aîné, le grand peintre postimpressionniste chinois, né avec le siècle et qui fit ses études en France. On avait sur nos murs deux de ses tableaux. J’avais toujours pensé que ses images ne ressemblaient pas complètement à celles des peintres chinois traditionnels. Il semblait avoir quelque chose de plus moderne dans son approche.
Mes pensées s’en allèrent aux différences qui existaient entre l’art occidental et celui d’Extrême-Orient. Pendant ce temps, le train, cahotant, passa au ralenti près des usines, des ponts, des entrepôts et des châteaux d’eau. Puis, comme un diaporama, les maisons délabrées et crasseuses d’un district de la banlieue sud nous défilèrent devant les yeux.
Le train prit de la vitesse et cette vision s’effaça pour être remplacée par celle des champs agricoles cultivés. J’étais loin de me douter, à ce moment, qu’une grande famine avait commencé en Chine, famine qui dura trois longues années et qui fit entre 30 millions et 36 millions de morts.
Le voyage était long, fatigant. Le claquement monotone des roues passant sur les traverses avait un effet hypnotique ; clac …clac…clac… On avait envie de faire un petit somme mais les couchettes ne seraient ouvertes qu’à la tombée de la nuit. Des fois, je m’endormais, sans le savoir et sans le vouloir, sur l’épaule du colonel, qui pour me réveiller, chantait des airs de l’opéra de Pékin. On bougeait, on allait à la salle de bains ou au wagon-restaurant. Une employée qui s’occupait à servir du thé aux passagers arriva avec son énorme bouilloire d’eau chaude. Elle était grande et mince comme le sont souvent les femmes nordiques, avec des joues toutes rouges et des nattes rejointes à la nuque. On lui donna 5 Fen. Elle s’occupera de nous durant tout le voyage. Le climat de la Chine du Nord étant très sec, il était primordial de bien s’hydrater.
Le train continua vers le sud. À la gare de Ji ‘nan, une femme âgée descendit du train. Elle avançait péniblement sur ses petits pieds, chancelante et sans canne pour s’appuyer. J’étais triste, et dégoûté en même temps, de cette coutume barbare des pieds bandés qui s’était perpétuée pendant plus d’un millénaire. Comment pouvait-on penser que cette atrophie resterait pendant dix siècles le symbole ultime de la féminité ?
Il se mit à pleuvoir. Tout en écoutant distraitement le tapotement de la pluie sur les vitres des fenêtres du train, je pensai au parcours de mon oncle Fengmian. Mon père m’avait raconté l’histoire suivante : Lin Fengmian est né le 22 novembre 1900 à Mei Xian, petit village de la province de Guangdong. Il poursuivit ses études en France entre 1920 et 1925, à l’école des beaux-arts à Dijon puis à Paris. En 1924, à Strasbourg, lors de « l’Exposition d’art chinois ancien et moderne », il rencontra le réformateur Cai Yuanpei qui lui accorda son soutien. Cela lui permit d’obtenir le poste de directeur de l’École spéciale des beaux-arts de Pékin à son retour en Chine en 1926. Suite aux troubles qui eurent lieu à Pékin en 1927, Lin Fengmian dut quitter la ville. En 1928, il est nommé directeur de l’Académie des beaux-arts de Hangzhou. Cette nouvelle institution, inspirée du modèle français, n’était pas étrangère à l’introduction des techniques de création occidentales en Chine. Entre 1920 et 1930, Lin Fengmian avait déjà un intérêt marqué pour la convergence des traditions culturelles et la synthèse des arts. Mais il quitta son poste de directeur au début de la guerre sino-japonaise et se réfugia à Chongqing où il fit des expériences sur un nouveau mode pictural ; il adapta certains effets de la peinture à l’huile au médium de l’encre sur papier. Dans les années 1950, mon oncle s’installa à Shanghai au numéro 53 de la rue Nanchang où il continua ses travaux sur la forme tout en explorant les rapports entre l’encre et la couleur. Ses sujets étaient des natures mortes, des paysages de Huangshan, du lac de l’Ouest, de Suzhou, Tianping.
Le train n° 28 entra dans la gare de Shanghai après presque 36 heures de rail. Il se faisait tard. Je hélai un cyclo-pousse qui me mena au domicile de mon oncle, rue Nanchang, dans l’ancienne Concession française. Je sonnai au numéro 53. Un homme descendit l’escalier et vint m’ouvrir. Quand il sortit de la pénombre, j’ai failli tomber à la renverse tellement il ressemblait à mon père. Il était tard mais il m’attendait. Il me fit faire le tour de la maison, puis me montra le studio où j’allais passer la nuit. J’étais mort de fatigue mais j’ai quand même pu admirer quelques-unes de ses toiles, accrochées au mur, avant de sombrer dans le sommeil.
À SUIVRE