MAHEN SEERUTTUN (MINISTRE DE L'AGRO-INDUSTRIE) : « Produire 400 000 tonnes de sucre sur 50 000 hectares sous canne »

Produire quelque 400 000 tonnes de sucre sur une superficie de 50 000 hectares sous canne. Tel est l'objectif fixé par le gouvernement en ce qui concerne la production sucrière. Toutefois, selon le ministre de l'Agro-industrie, Mahen Seeruttun, il convient de dépasser le sucre pour voir l'industrie dans son ensemble et tenir en considération son rôle dans la production énergétique ainsi que dans la production d'éthanol et de rhum, sans compter son importance au niveau de l'environnement. « J'ai demandé au bureau des statistiques de voir comment on peut quantifier ces différents produits sortant de l'industrie cannière afin de connaître son poids dans l'économie mauricienne et de situer ce poids réel dans le PIB », explique le ministre dans un entretien accordé au Mauricien.
Tenant en compte la situation sur le marché international, en particulier avec l'abolition des quotas en Europe, la situation paraît difficile pour l'industrie sucrière. Comment anticipez-vous cette année ?
On savait qu'il y aurait une abolition totale des quotas internes en Europe. À l'annonce de cette mesure, le marché avait déjà réagi. On a vu une baisse sensible du prix du sucre. Ce qui est dommage, c'est que cette mesure avait été précédée d'une baisse dans les prix garantis qui nous avait amenés à nous engager dans la réforme de l'industrie sucrière. Des mesures ont été prises pour réduire le coût de production. C'est pour permettre aux producteurs de faire face à cette situation que le gouvernement avait décidé d'accorder un subside de Rs 2 000 par tonne de sucre. Un effort spécial avait été consenti pour les petits planteurs, soit ceux produisant jusqu'à 100 tonnes de sucres, qui ont obtenu un subside de Rs 3 500. En 2015, on a ensuite introduit une série de mesures pour faire face à cette période d'incertitude, dont l'exemption pour les petits planteurs de la prime d'assurance de Rs 700 par tonne de sucre.
Il y a eu une « bottle sweet » de Rs 20 sur les producteurs de boissons gazeuses. Aujourd'hui, les planteurs reçoivent Rs 1 225 pour chaque tonne de sucre produite pour la bagasse, soit autant de revenus additionnels que les planteurs reçoivent afin de compenser la baisse du prix du sucre. Le prix raisonnable qu'un planteur puisse obtenir pour faire face à ses coûts de production est de Rs 16 000. Or, avec Rs 12 000 et Rs 13 000, l'industrie n'est plus viable, raison pour laquelle des efforts sont faits pour diversifier à l'intérieur de l'industrie avec d'autres produits, et ce afin de permettre aux planteurs d'obtenir des revenus additionnels. En plus de cela, nous revoyons actuellement le programme de réaménagement des terres des planteurs pour les rendre plus productives, ce qui devrait avoir des retombées positives sur leurs revenus. Deux études ont été faites, dont celle de Landell Mills Consulting. En ma capacité de porte-parole des pays ACP pour le sucre, j'ai fait appel à l'Union européenne pour qu'elle finance une étude sur l'impact de tous les changements qui sont intervenus sur les pays producteurs de sucre, ce qui a été fait. Ils sont venus à Maurice et ont fait les mêmes constats concernant l'industrie. C'est pourquoi nous sommes venus avec des amendements à la SIE ACT afin de donner un statut légal à toutes les mesures que nous avions prises et pour protéger le marché local. Un “levy” de 15% a été imposé sur le sucre importé pour le marché local afin de s'assurer qu'il n'y ait pas de “dumping” sur le marché local. La raffinerie est aussi appelée à jouer un rôle très important.

Croyez-vous dans l'avenir du secteur sucrier ?
Aujourd'hui, on ne parle plus seulement de sucre, on parle de l'industrie cannière. Une grosse partie de l'énergie renouvelable est produite à partir de la bagasse, et donc de la canne. De nos jours, on évoque l'utilisation des “cane tops”. Il s'agit de savoir  comment optimiser la culture avec des produits autres que le sucre. Et puis il y a aussi l'éthanol. Le projet de mélange essence/éthanol pourra générer des revenus additionnels pour les planteurs.
Ce projet faisait partie des mesures imposées par la Commission européenne pour bénéficier des mesures d'accompagnement. Le fait que le gouvernement n'avait pas mis en œuvre ce projet a fait que nous avons perdu quelque Rs 200 M. Un comité se penche actuellement sur la mise en place de ce projet, qui devrait démarrer avec un pourcentage faible d'éthanol. On verra par la suite comment l'améliorer. D'après les études, on peut aller jusqu'à 10% sans avoir à modifier les moteurs. Il s'agit de voir le volume de mélasse qu'on peut produire afin de satisfaire les besoins en éthanol.

Malgré tous ces projets, on constate un certain désintéressement chez les producteurs...
Certainement. Cette industrie ne jouit plus des avantages qu'elle avait avant. De ce fait, pour certaines personnes, dans des régions où il n'y a pas de production suffisante, les planteurs considèrent qu'il n'est plus intéressant de produire de la canne. Raison pour laquelle on a constaté un taux d'abandon constant des terres sous cannes. Comme on l'a constaté, d'autres filières peuvent être développées dans cette industrie et une diversification est en cours. On ne peut se permettre d'abandonner totalement ce secteur. Au niveau du gouvernement, nous voulons qu'il y ait un minimum de 400 000 tonnes de sucre,  avec suffisamment de canne pour faire de la bagasse et de l'éthanol. Pour pouvoir faire cela, il nous faut un minimum de 50 000 hectares sous cannes. Dans le dernier budget, on parle du “land management programme” afin d'identifier tous les champs qui ont été abandonnés et voir comme aider les producteurs à retourner vers la culture de la canne. Et puis il y a également un problème de vieillissement des planteurs alors que les jeunes ne sont pas intéressés à poursuivre dans la voie engagée par leurs parents.

Qu'en pensez-vous ?
Comme je l'ai dit, il y a un problème de vieillissement des planteurs pour la canne, mais aussi pour d'autres cultures agricoles. Dans certains cas, des terres ont été distribuées à des héritiers qui sont désormais des professionnels, mais ne sont plus intéressés par la production de canne. Nous pensons qu'à travers le projet “land management” nous pourrons regrouper les terres abandonnées qui seront gérées par un organisme dans le cadre d'un accord. Ce sont des mesures que nous sommes en train de mettre en place pour donner un nouveau souffle à ce secteur.

Ne pensez-vous pas que les statistiques se concentrent trop sur la production sucrière et ne reflètent pas suffisamment le poids de l'industrie cannière dans l'économie ?
Tout à fait. L'industrie cannière touche à tous les secteurs, comme le transport, qui mobilise beaucoup de ressources. La canne nous permet également d'avoir un environnement sain tout en embellissant le  paysage de Maurice. Elle protège également le pays contre l'érosion et permet à nos lagons de rester propres. Ce sont autant d'effets intangibles. Il faut ajouter à cela l'énergie, le rhum, la raffinerie. Au niveau du sucre, il y a de nouveaux marchés à explorer, comme l'Afrique, où la demande en sucre est en constante augmentation. La demande dans les pays asiatiques est également en hausse. Nos sucres spéciaux sont également très appréciés en Europe et aux Etats-Unis, mais il y a aussi une demande en Inde et en Chine. J'ai demandé au bureau des statistiques de voir comment on peut quantifier ces différents produits sortant de l'industrie cannière afin de connaître son poids dans l'économie mauricienne et situer ce poids dans le PIB.

Comment éviter que les développements immobiliers prennent le dessus sur la plantation sucrière ?
C'est un phénomène mondial. Dans tous les pays en développement, il y a une forte pression sur les terres agricoles. À Maurice, nous ne sommes pas à l'abri de ce phénomène. Au moment de la réforme, il était prévu que des terres soient mises à la disposition de ceux qui partaient à la retraite dans le cadre du VRS. Bien sûr, il y a des demandes de conversion. Mais il y a une limite à ne pas dépasser. Raison pour laquelle nous disons qu'il faut un minimum de 50 000 hectares sous cannes.
Il y a aussi des projets d'infrastructures du gouvernement, qui nécessitent l'utilisation de terres. C'est pourquoi, dans la SIE Act, nous avons prévu un programme d'échange entre le gouvernement et les producteurs sucriers, qui devrait concerner quelque 100 hectares de terre. Notre politique consiste à garder un maximum de terres sous canne et pour la production d'autres produits agricoles, comme la pomme de terre et les légumes.

Il fut un temps où le MSIRI était mondialement connu pour ses recherches sucrières. Est-ce toujours le cas ?
C'est vrai. L'institut avait une réputation mondiale de par les recherches qui avaient été effectuées et sa collaboration avec des instituts internationaux. Malheureusement, il y a quelque temps de cela, une fusion des différentes institutions associées à la canne a été effectuée pour créer la Mauritius Cane Industry Authority (MCIA). Avec cette fusion, la recherche a perdu un peu du statut dont elle jouissait. C'est la raison pour laquelle j'ai demandé au gouvernement de redonner son indépendance au MSIRI pour qu'il puisse opérer de manière autonome et avoir plus de flexibilité dans ses travaux. Le cabinet a donné son aval et on travaille actuellement un nouveau cadre légal pour détacher l'institut et lui redonner son autonomie.
Les producteurs sont d'accord sur le fait que, pour réussir, il faut miser sur la recherche. Il y a des projets de recherches financés par l'Union européenne. Il y a d'ailleurs eu une première phase. Pour autant que je sache, il y en aura une deuxième et l'institut devrait avoir un financement pour ses recherches aussi bien pour les besoins locaux qu'internationaux. La canne à sucre est une plante extraordinaire dans la mesure où elle est totalement utilisée. Les recherches ont démontré qu'on peut également fabriquer du plastique et d'autres produits à partir de la canne.

Il n'est donc pas question de la laisser tomber ?
La question ne se pose pas. Il faut persévérer car il y a un potentiel. Pour cela, il faut produire au moindre coût, faire plus avec moins. Avec les nouvelles variétés qu'on peut créer et les 50 000 hectares qu'on veut garder sous canne, on peut augmenter la richesse de la canne en sucre ou en fibres, selon nos besoins, grâce à l'innovation et la recherche. Le gouvernement a fait ce qu'il avait à faire avec l'introduction d'une série de mesures pour soutenir les producteurs. La balle est désormais dans le camp des producteurs. Il leur revient d'aider l'industrie à passer ce cap difficile et à faire en sorte que la canne reste dans le paysage mauricien.