Longtemps considéré comme LE modèle de l’école primaire et secondaire de Maurice, surtout avec ses 100% de réussite au baccalauréat, le Lycée La Bourdonnais semble passer par une période de crise grave. Les fameux résultats du bac seraient dus, en partie, à un système élitiste qui n’aurait rien à envier aux méthodes en cours dans les star schools locales. Les enseignants ne sont pas logés — et surtout payés ! — à la même enseigne selon qu’ils soient «expat» ou «local», à tel point que quelques-uns d’entre eux comptent saisir l’Equal Opportunity Commission. Les parents se plaignent de l’attitude de l’actuelle direction qui aurait « soif de pouvoir et de prestige », ne dialogue pas avec le personnel et les parents et ferait preuve de « manque d’humanité » vis-à-vis des élèves.
Ce n’est pas la première fois que des parents d’élèves et des enseignants contestent la façon d’agir d’un proviseur et de son équipe. Il y a quelques années, un proviseur avait été obligé de mettre fin prématurément à son contrat, suite aux nombreuses plaintes des parents répercutées auprès des autorités compétentes — dont l’ambassadeur de France — par l’association des parents d’élèves. Des parents, que Week-End a rencontrés, affirment avoir choisi «l’éducation française pour nos enfants parce que c’est une belle éducation, riche d’ouverture d’esprit, qui développe l’autonomie et respecte la différence ». Malheureusement, ils se disent « inquiets, choqués, découragés par la méthode peu pédagogique et sans une once d’humanité de la direction actuelle du LLB ». Et ils citent des exemples de propos des membres de la direction du LLB pour étayer leurs affirmations. Des propos allant de : « Je le fous hors de mon établissement ! » pour un élève qui n’a pas eu de bonnes notes à  : «J’ai le pouvoir de vous déscolariser», lancé à 3 mois du BAC à une élève qui avait été obligée de s’absenter pour des raisons médicales. Les parents affirment que les bons résultats du LLB au Bac sont obtenus par un écrémage qui commence bien avant la dernière année. Les élèves faibles ou qui ne sont pas perçus comme pouvant avoir de bons résultats sont encouragés à redoubler ou à ne pas se représenter, pour ne pas faire tomber le pourcentage. Les redoublements et réorientations ne sont pas rares, alors que les bons élèves sont transformés en bête à concours pour maintenir les pourcentages. Dans cette course aux bons résultats, les enfants précoces ou en difficultés ne sont pas bien accueillis et encadrés et chaque parent dans cette catégorie «doit mener une véritable lutte personnelle pour que son enfant continue au LLB ».
Une décision plus militaire que pédagogique
Les méthodes de «gestion» de la nouvelle direction du LLB ont été expérimentées quelques mois après l’arrivée du nouveau proviseur et de son équipe. Le  7 novembre 2011, il fait interdire de classe 150 élèves. Motif de cette interdiction : le non-paiement des frais de scolarité depuis le mois de septembre par leurs parents. Face au tollé que provoque cette décision, plus militaire que pédagogique, le nouveau proviseur déclare, pour se défendre, que les parents avaient reçu plusieurs lettres de rappel. Il finira par admettre que la prochaine fois « l’administration téléphonera aux parents avant d’interdire leurs enfants de classe ». Cette mesure témoigne d’un problème de fond qui affecte pas mal de parents d’élèves du LLB : le montant des frais d’écolage. Ils ont pris l’ascenseur depuis quelques années et il faut compter aujourd’hui  environ Rs 10,000 pour un élève de la plus petite classe sans compter les autres dépenses. C’est-à-dire les livres, le matériel pour les classes, le transport, un fond de dépôt, des frais et des équipements pour certaines activités. « Nous payons des sommes élevées pour l’éducation de nos enfants, mais nous ne sommes pas partie prenante des décisions qui sont prises (pédagogiques ou autres). Nous parlons, ils nous entendent, mais ce que nous disons n’a aucun poids. C’est une dictature parfaite. » Le problème est encore plus compliqué dans la mesure où le comité qui représente la compagnie mauricienne, qui est à l’origine de la création du LLB, laisse le champ libre à la direction. « Il est révolu le temps où dans les réunions les membres du comité se faisaient entendre et défendaient les intérêts des parents et des enseignants, donc du lycée, jusqu’à faire partir un proviseur à qui le pouvoir était monté à la tête », regrette  un parent.
«Same work but not equal pay»
Les relations enseignants — surtout les locaux — et la direction sont loin d’être harmonieuses. Pour cette enseignante : « Les choses ont changé avec la nouvelle direction. Ses membres ne voient que leur intérêt financier et personnel (des points supplémentaires pour leur retraite) et non celui des enfants et encore moins celui des enseignants. Quand nous donnons un avis contraire sur un projet ou une décision prise par la direction, nous sommes punis par des changements de poste, par exemple. Beaucoup de ces projets vont à l’encontre de nos principes d’éducateurs, car ils défavorisent les enfants dans leur épanouissement au sein de l’école. Par exemple, pour les derniers projets en date, l’ensemble du personnel enseignant était contre, mais notre avis n’est absolument pas pris en compte. Nous vivons dans un climat de terreur, avons peur d’être punis si on manifeste trop notre mécontentement. Nous sommes même traités «de pourritures». Nous sommes même critiqués par rapport à notre culture, nous sommes inférieurs à «eux».
Cette manière de faire ne s’applique pas aux enseignants «expats»», c’est-à-dire de nationalité française qui bénéficieraient d’un autre traitement et sont protégés par la direction. Ils toucheraient des salaires quatre à cinq fois plus élevés que ceux de leurs confrères mauriciens « locaux » ayant les mêmes diplômes et faisant le même travail. Il existerait donc, selon nos interlocuteurs, plusieurs contrats de travail au Lycée Labourdonnais avec plusieurs salaires pour le même travail, alors que le Labour Act mauricien stipule que « Every employer shall ensure that the remuneration of every worker shall not be less favourable than that of another worker performing the same type of work ». C’est ce point précis que des enseignants « locaux » ont choisi pour traîner la direction du LLB devant l’Equal Opportunity Commission. Ils espèrent que la Commission pourra les entendre et leur rendre justice, ce que toutes les autorités concernées ont refusé de faire depuis des années. Le combat des enseignants locaux est soutenu par les parents d’élèves – également locaux. Ils souhaitent que tout cela finisse par redonner au LLB son image d’antan d’une institution française installée à l’île Maurice qui inspirait le respect — et l’envie — pour la qualité globale de son enseignement. Pas uniquement pour ses pourcentages aux résultats du BAC.
Affaire à suivre.