MARC LUYCKX GHISI, auteur de “Surgissement d’un nouveau monde” : « Il y a une harmonie entre la manière de vivre à Maurice et la nouvelle civilisation mondiale »

Marc Luyckx Ghisi était à Maurice le mois dernier à l’occasion du lancement de Moris Dime, à l’hôtel Le Canonnier, en présence d’autres personnalités. Moris Dime est une expérience artistique s’échelonnant sur 500 jours. Elle est liée aux futures célébrations des 25 ans de la République et aux 50 ans de l’indépendance. Marc Luyckx Ghisi est, lui, un intellectuel belge et a officié comme prêtre catholique. Docteur en théologie russe et grecque, il a fait partie de la cellule de prospective de Jacques Delors au temps où il était président de la Commission européenne. Marc Luyckx Ghisi est également l’auteur de nombreux ouvrages, dont le dernier intitulé « Surgissement d’un nouveau monde : Valeurs, vision, économie, politique… tout change », est publié chez l’Harmattan. Se présentant comme un accoucheur d’espérance, il parle avec passion de la société de la connaissance, celle qui replace l’homme au centre du développement. Pour lui, un changement inéluctable de la société est en cours et viendra des citoyens. Le Mauricien l’a rencontré durant son passage dans l’île, et présente un extrait de l’entretien qu’il nous a accordé.
Vous êtes un observateur de la société. Comment interprétez-vous les grands mouvements qui se produisent actuellement dans le monde, notamment l’élection de Donald Trump aux États-Unis, le glissement vers l’extrême droite en Europe dont la France ?
En politique, on ne sait jamais, je suis un ignorant. La politique c’est l’art de faire avec ce qui arrive. Je voudrais proposer une image. Moi, je m’occupe de ce qu’il y a en dessous de la table. Les médias sont occupés par ce qu’il y a sur la table. La première chose que je constate concernant les élections américaines, c’est l’abstention de la moitié des électeurs. Paul Rey, dans son livre consacré aux changements de valeurs aux États-Unis, observe qu’il y a les Républicains et les Démocrates ; quid de ceux qui ne votent pas ? Il pense que ces derniers sont en train de changer le paradigme intérieurement. Ils redécouvrent leurs responsabilités vis-à-vis de l’environnement, vis-à-vis de leur propre famille, vis-à-vis de leur propre intériorité. Ce sont des gens qui se remettent debout et ces gens-là n’ont rien à faire des élections. Ils auraient bien voulu voter pour Sanders. Ce dernier leur a demandé de voter pour Clinton. Ils ne l’ont pas fait. Tous ceux qui sont sensibles à la mutation et qui changent de valeur en silence ne votent plus. Nous sommes dans une impasse. Nous sommes à la fin d’une époque. Personne ne sait qui va faire quoi.

L’histoire doit pourtant suivre son cours, vers quoi allons-nous ?
Il faut pour cela regarder sous la table. Que voyons-nous ? Le citoyen moyen, les jeunes se disent qu’on ne peut plus continuer sur cette voie. Nous sommes une civilisation qui a inventé deux manières de se suicider. La première, c’est la guerre nucléaire. Il suffit pour cela de pousser un bouton. La seconde, c’est la croissance infinie dans un monde fini. Tout le monde comprend que ce n’est pas possible. Et donc qu’est-ce qui se passe ? Beaucoup de jeunes et de citoyens se disent qu’on ne peut continuer comme cela. Nous ne voulons plus les valeurs de mort, c’est-à-dire une civilisation qui n’a plus de sens, qui ne sait pas penser le futur. La civilisation industrielle ne parvient pas à penser un futur soutenable. Or, l’inconscient collectif choisit toujours les valeurs de vie. Il nous interpelle en nous demandant : « Est-ce que tu veux une vie pour tes enfants, pour tes petits-enfants ? Veux-tu un monde soutenable ? » La réponse est oui. Alors il faut changer les valeurs de base dans notre civilisation. Ce changement-là, on ne peut pas l’arrêter. Les gens choisissent les valeurs de vie et cela, c’est le moteur du changement. Ce sont peut-être des signaux faibles qui ne s’imposent pas mais cela est en train de se passer. C’est évident. On le voit en Chine, dans le bloc islamique, aux États-Unis, en Europe et partout.

On observe une montée du protectionnisme avec le Brexit, ainsi qu’une montée de la droite en Europe notamment…
En politique, on n’avance pas constamment. Il y a des mouvements qui poussent vers l’avant et des courants qui tirent vers l’arrière. Il y a ceux qui vont accueillir les immigrés. Il y a d’autres qui vont refuser. Si l’Union européenne, au lieu de donner 7 milliards d’euros à la Turquie, avait donné ce montant aux citoyens européens c’est-à-dire 300 euros à chaque famille qui accueille un immigré… Ils auraient accueilli tous les immigrés en deux mois. Des solutions existent mais les politiciens sont décrochés. Ils sont sur de vieilles plaques tectoniques qui ne sont pas en contact avec ce qui est en train de se passer en dessous de la table. Dans un changement, il y a des plaques qui tournent dans le sens positif et des plaques qui tournent dans le sens négatif. On ne peut pas empêcher cela. Le politicien est un type qui navigue dans les remous, qu’ils soient négatifs ou positifs. Plus les remous sont forts, plus cela veut dire que le changement est là.

Que se passe-t-il donc ?
Les gens sont furieux parce que le néolibéralisme est en train de détruire et d’écraser la classe moyenne européenne comme un bulldozer. Les gens ne sont pas contents du tout et il n’y a aucun politicien qui écoute. Les partis de gauche n’entendent pas. Les gens sont furieux et il n’y a personne qui les entend à part les Trump et les Le Pen. Je disais à un interlocuteur récemment que je ne suis pas contre la gauche, que je suis pour la gauche intelligente qui comprend le changement. Le jour où il y aura dix millions de Français qui votent Le Pen cela voudra dire qu’il y a un grave problème avec la gauche. C’est catastrophique. Vous étiez le parti des ouvriers et les ouvriers foutent le camp. Une grosse partie de ceux qui votent pour l’extrême droite sont ouvriers, des gens simples qui sont furieux.

Parlez-vous de tout cela dans votre dernier livre intitulé « Surgissement d’un nouveau monde » ?
Je ne dis pas que j’ai raison. C’est mon hypothèse de travail.

Que proposez-vous ?
Je ne propose pas. Je vois ce qui est en train de naître en dessous de la table. J’ai fait le tour du monde. Je vous donne un exemple, je rencontre une personne très sympathique qui me dit que j’ai écrit le plan pour la science et la technologie de la Chine pour 2000-2010. Je lui demande ce qu’elle ressent. Elle me dit qu’elle est entourée à l’académie de dinosaures, de maoïstes marxistes qui sont devenus des capitalistes industriels en quelques jours mais l’énergie est la même. Ils ne comprennent pas le changement de paradigme. Je me retrouve à la Maison-Blanche. Une des conseillères me dit que je suis responsable de la société civile et que tous les autres conseillers ne comprennent pas le changement. Nous sommes deux sur quinze à comprendre le changement mais pas les autres. Il y a une perception du changement mais qui vient d’en bas. Les statistiques européennes montrent qu’il y a 100 à 150 millions d’Européens qui changent de valeurs en silence mais qui ne votent pas. C’est cela l’impasse.

Quelles sont ces nouvelles valeurs ?
Ce sont les valeurs de vie, les responsabilités vis-à-vis de l’environnement, du couple, de la famille et la réappropriation de l’évolution intérieure, qu’elle soit religieuse ou spirituelle. C’est une réappropriation des valeurs. Nous sommes dans une société où l’exigence de la jeune génération est « meanings and ethics ». Les jeunes cherchent ce qui a du sens et de l’éthique. Ce courant vient d’en bas et ceux qui sont dans la pyramide de pouvoir ne voient pas ce qui est en train d’émerger.

Faut-il qu’il y ait une masse critique pour faire changer les choses ?
On était à 25 % mais on est maintenant à 35 % aux États-Unis et en Europe. Le jour où cela atteindra 45 ou 49 % cela va basculer. Comment et sous quelle forme, je ne sais pas.

Est-ce que les valeurs que vous évoquez sont valables pour le changement climatique également ?
J’ai beaucoup de respect pour tous ces scientifiques qui ont analysé le CO2 etc. Ils ont tout à fait raison. Notre civilisation de croissance infinie a produit des dégâts très graves. Le seul problème est que ceux qui s’occupent du CO2 ne parlent pas avec ceux qui s’occupent du soleil. Ceux qui s’occupent du soleil observent que tout dépend du type d’explosion sur le soleil, donc en deux ans on peut passer à une époque glaciaire où la température peut redescendre. Le soleil est très important. Un troisième groupe étudie le gulf stream. Ce courant marin est propulsé et contrôlé par une combinaison d’interactions dont les forces éoliennes, les différences de densité de l’eau (température, salinité), les apports d’eau douce continentale, pluviale et la géographie des côtes etc. Le moteur de la circulation thermohaline est la différence de densité due à la salinité et à la température des eaux. Les eaux arctiques sont plus denses car elles sont plus froides et plus salées. Les eaux atlantiques sont moins denses car elles sont plus chaudes et moins salées. Les premières plongent donc sous les secondes en direction de l’Antarctique, créant une aspiration des eaux atlantiques vers le nord. Trop d’eau douce ralentit cette aspiration, comme le ferait une pompe. Il y a 17 puits qui sont arrêtés. Si le gulf stream s’arrête, ce sera la glaciation de l’Europe occidentale.
Il est donc indispensable que ceux qui étudient la glaciation, le soleil et le CO2 se mettent tous ensemble. Nous universités sont linéaires. Certaines s’occupent uniquement de la glaciation, d’autres, uniquement du CO2 et d’autres du gulf stream. Ils devraient apprendre à travailler en réseau comme le font instinctivement les jeunes. Nos universités sont donc obsolètes parce qu’elles n’apprennent pas à travailler en réseau. J’ai beaucoup de respect pour tous ces scientifiques mais il faut qu’ils se parlent entre eux.

On parle de plus en plus de l’intelligence artificielle. Qu’en pensez-vous ?
Il y a un chapitre de mon livre consacré à ce sujet. Le débat mondial est dominé actuellement par les recherches universitaires à Palo Alto. Le scientifique Ray Kurzweil écrit dans Singularity is near qu’il sera possible en 2034 d’implanter dans le cerveau humain de petits ordinateurs pour améliorer l’efficacité du cerveau. C’est une vision.
En Europe, on insiste surtout sur l’intelligence artificielle au service des humains. Jeremy Rifkin, dans un de ses livres, dit que la vision américaine de la science est gelée dans l’American dream. Ce concept considère que la science ne peut pas se tromper et que par conséquent nous devons suivre ce qu’elle nous dit et ce que la science offre et invente. Les Européens disent « écoutez, la science et la technologie sont de bons outils. Cependant, elles peuvent faire des conneries ». Aujourd’hui, nous sommes arrivés à une vision critique et éthique de la science et de la technologie. Je crois que maintenant le débat mondial se déplacera vers l’Europe pour le débat éthique sur l’intelligence artificielle.
Google et Apple consacrent des milliards de dollars dans les subsides accordés aux universités mais ils sont en retard de 200 ans au niveau intellectuel. Il faut remettre l’homme au centre et utiliser l’intelligence artificielle pour aider l’homme et non pas se substituer à l’homme.

Vous avez été prêtre, théologien, vous êtes futurologue. Est-ce que vous vous considérez comme un prophète ?
Non, non et non. Ma femme m’a d’ailleurs mis en garde contre cette vanité. Cependant, il y a des choses que je vois, mais je ne suis pas certain d’avoir raison. Je dirais qu’il y a des millions des gens qui pensent comme moi. Mon rôle est d’aider à réfléchir. Récemment, je parlais à une conférence à Ostende, et quelqu’un m’a dit : « Vous mettez des mots sur des choses que l’on sent ». Ça, ce n’est pas fonction. Je ne suis pas là pour annoncer la fin du monde. J’aide les gens à articuler ce qu’ils sentent.

On parle également de sécurité alimentaire. Pensez-vous qu’il sera possible de nourrir la population mondiale grandissante ?
Évidemment. La FAO a fait un rapport très intéressant sur comment nourrir 9 milliards de personnes. Elle demande toutefois qu’on cesse de mettre des produits chimiques dans la terre mais qu’il faut au contraire aider à revitaliser la terre. Ce rapport est sorti il y a un an et les chefs d’État l’ont mis dans leurs tiroirs. Ce document a disparu du site de la FAO à la suite des pressions exercées par les groupes alimentaires etc. Le ministère français de l’Agriculture a fait un rapport sur l’avenir de l’agriculture en France et arrive à la conclusion qu’il faut arrêter de mettre des produits chimiques dans la terre. On a mis le rapport de côté. On en est là. Pour pratiquement tous les problèmes, il y a une solution. Nous savons ce qu’il faut faire mais les efforts sont sous la table. La force de ce qui est en train de venir de la base est une vision du futur. C’est une force qui est en train de s’imposer.

Vous avez parlé de l’importance de la spiritualité. Pouvez-vous élaborer sur ce sujet ?
Malraux a raison. Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas. On n’a pas dit religieux. Au niveau chrétien il y a Teillard de Chardin qui disait que le XXIe siècle sera le moment où l’humanité changera le niveau de conscience pour entrer dans la gnose sphère. La gnose sphère c’est une réunification de l’humanité dans l’énergie christique. En Inde, il y a Sri Aurobindo qui dit que le XXIe siècle sera le siècle de la transformation et de la recherche spirituelle au-delà des religions. Lorsqu’on arrive à Auroville, il ne faut pas de signes religieux. Gardez votre religion dans votre poche mais participez à la recherche commune au-delà des religions. C’est un peu cela qui est en train se passer.

Êtes-vous donc croyant ?
Je suis de plus en plus christique et de moins en moins chrétien. Je crois que le vrai message de Jésus était la transformation, la transfiguration. C’est vers cela qu’on va. On doit redécouvrir le vrai message de Jésus.

Un message pour les Mauriciens ?
Il est possible que le fait de vivre sur une île fait que votre inconscient collectif vous oblige à vous entendre entre les religions et les communautés différentes. Votre ADN correspond à celui de la société qui monte d’en bas. Peut-être que vous êtes une préfiguration de ce dont le monde à besoin.

Vous êtes à Maurice dans le cadre de Moris Dime, comment inscrivez-vous dans ce projet ?
Toute la démarche de métamorphose de Moris Dime touche à l’âme, à l’ADN de Maurice. Je suis gardien de ces valeurs de fond. Je ne suis pas spécialiste de Maurice mais je constate une harmonie entre votre manière de vivre ici et la nouvelle civilisation mondiale.