« Je crois à une espèce de hiatus vertigineux et presque démoniaque entre le sujet qui parle et le sujet qui écrit ». Ces mots prononcés par Roland Barthes au début du documentaire que lui ont consacré Thierry et Chantal Thomas sous le titre Le théâtre du langage — autoportrait d’un scrutateur, révèlent à quel point le penseur se souciait de comprendre le langage dans ses différentes formes. Deux Mardi Philo ont été consacrés début décembre à l’inventeur de la sémiologie dans le cadre du centenaire de sa naissance, démontrant que ce penseur offre des clés de lecture du monde tout à fait indispensables à sa compréhension, particulièrement dans les innombrables façons dont il entend se manifester aujourd’hui.
Cette voix continue, qui semble ne pas connaître de saute d’humeur, mais énonce ses propos avec calme et précision, illustre elle aussi à sa façon la méfiance que l’homme manifestait pour la spontanéité estimant que celle-ci ne pouvait amener que des idées banales… Aussi a-t-on le sentiment dans ce documentaire que même lorsqu’il évoquait des anecdotes sur un mode léger, il mesurait ses paroles de sorte qu’elles soient véritablement le fruit d’une pensée mûrement réfléchie, délivrée ici avec prudence, délicatesse et élégance.
À l’issue de la projection, la professeure de philosophie Geneviève Ginvert a fait remarquer que s’il avait des accointances avec le mouvement structuraliste, notamment au début de sa vie, Roland Barthes s’en distinguait par son attention continuelle « à des petits détails… les femmes en robe dans J’aime/j’aime pas, le lait et le vin dans Mythologies, etc. Il portait attention à tout ce qui nous entoure et sa pensée résultait d’un mélange entre le travail scientifique et cette attention constante aux objets minuscules… ». La documentariste souligne à un moment sa haine du stéréotype.
La diversité des objets et des choses auxquels il s’est intéressé est aussi un point que développe la dernière biographie que lui a consacrée Tiphaine Samoyault cette année (Seuil). Cette attention aux petites choses le distinguait de la pensée structuraliste en ce sens que par exemple, le père de l’anthropologie structuraliste, Claude Levi-Strauss, recherchait à l’inverse les archétypes et les modèles structuraux qui pouvaient se répéter dans le langage ou les modes de vie.
Le signifiant du signifié…
Exerçant une grande résistance au discours politique, abordant les philosophies de l’engagement avec une distance critique mais bienveillante, Roland Barthes a inventé une science nouvelle, la sémiologie, pour exprimer une autre vérité de l’époque et de l’humanité. Cette analyse des langages et des signes dans toutes les formes existantes a permis notamment de nourrir la distinction fondamentale entre le signifiant et le signifié, ou encore à nuancer la définition du rôle attribué à tous ceux qui exerçaient leur pouvoir par le langage (écrivains, écrivants, politiciens, publicitaires, etc.).
Dans la société des années 60/70, où les écrivains de gauche privilégiaient l’écriture de l’engagement et l’idéologie, Roland Barthes encourageait à assumer aussi la notion fondamentale de « plaisir du texte », revenant volontiers aux classiques et se situant souvent dans une oscillation entre le classique et l’avant-garde. Une semaine après la projection de ce documentaire particulièrement captivant, Geneviève Ginvert a invité l’audience à activer cette « curiosité désirante » que Barthes revendiquait et par la même occasion, à méditer l’idée selon laquelle « il n’existe pas de neutralité à l’égard du langage dans lequel nous sommes en immersion ».
Les professeurs de philosophie à l’initiative des Mardi Philo ont alors éclairé les différentes lignes de force qui structurent l’ouvrage Le degré zéro de l’écriture. Pour ce livre particulièrement dense et théorique — plus en tout cas que Fragments du discours amoureux ou L’empire des signes — l’exposé oral et les échanges de ce Mardi Philo ont donné les clés qui pouvait en faciliter la lecture et la compréhension, choses impossibles à transmettre ici de manière complète.
« Nous avons des intentions de dire sans avoir en vue l’outil dont nous nous servons. En réalité, toutes les formes sont significatives alors que nous n’en sommes pas conscients ». Geneviève Ginvert a ouvert la séance en s’appuyant sur ce préambule. « Ainsi permet-il par exemple de réaliser que l’arbre n’existe pas, mais que ce terme est en fait un mot générique sous lequel sont regroupés une quantité astronomique d’objets ».
Hystérie du langage
Emmanuelle Soubou a montré qu’à travers Barthes, on comprend à quel point la forme du langage n’est ni innocente ni neutre, et que la langue est indissolublement liée à la notion de pouvoir. Le philosophe fait notamment référence à Vaugelas qui a codifié la langue française, constatant qu’après lui, la littérature est clairement devenue un exercice du pouvoir. La Révolution puis la conscience bourgeoise qui s’est développée au XIXe siècle ont amené un éclatement de la littérature. Il redéfinit les notions de style, de langue et d’écriture, présentant par exemple la langue comme un ensemble de conventions héritées, et le style comme une poussée florale, une pulsion organique venue de l’inconscient et dont l’écrivain hérite aussi… Il montre comme le langage devient un espace d’enfermement, un ordre où la langue impose, classe et ordonne. Elle est policière et policée non par ce qu’elle interdit de dire, mais par ce qu’elle oblige à dire. Dans cet ensemble, le sémiologue donne cependant une place à part aux écritures décalées et à l’écriture poétique, cet artisanat du style.
Joseph Cardella a ensuite par exemple montré comment Barthes décortique le roman, le considérant comme une forme obsolète à partir du milieu du XXe siècle, et s’interrogeant sur son rapport à la réalité, et le désignant comme « le seul genre qui montre du doigt ce qu’il construit comme faux ». Aussi lorsqu’il prône « le degré zéro de l’écriture », expose-t-il une quête suprême, qui consisterait à trouver une écriture qui serait la plus proche possible de la vie. Il évoque l’écriture blanche, neutre (à ne pas confondre avec objective) d’auteurs tel qu’Albert Camus avec L’étranger, ou encore Jean Cayrol (Nuit et brouillard). Pointant du doigt les jugements de valeur continuellement présents dans l’écriture, les postures et tout ce qu’il appelle « l’hystérie du langage », il recherchait une forme capable de signifier la vie dans ce qu’elle a de profondément matériel. Lorsqu’il publie à la fin de sa vie L’empire des signes, il loue notamment dans l’art de vivre japonais, cette culture où l’individu assume pleinement l’idée d’être lui-même, et l’absence de clivage entre surface et profondeur…