MARICELA GUZMAN: « Diego Garcia a réveillé l’activisme en moi »

Maricela Guzman, ancienne militaire américaine ayant servi à Diego Garcia, était l’une des invitées à la conférence de Lalit sur la base militaire le week-end dernier. Dans l’entretien qu’elle nous a accordé, elle revient sur son passage dans l’île, où elle a pris conscience de la véritable histoire cachée derrière Diego Garcia. Ce qui l’a poussé à remettre en cause son engagement. Elle évoque également son viol, dans un « bootcamp », et son combat pour que ce crime soit reconnu comme traumatisme subi au sein de l’armée.

Pourquoi avez-vous choisi de venir participer à cette conférence sur Diego Garcia ?
En tant que militaire, j’étais postée à Diego Garcia de 1999 à 2000. À cette époque, j’étais jeune et comme d’autres, j’étais tout excitée de rejoindre le service, de servir mon pays. Sur place, j'ai rencontré d’autres jeunes militaires américains, comme moi, mais il y avait aussi des travailleurs étrangers. Pour la plupart des Philippins. J’ai vu comment ces travailleurs étaient traités. Ils avaient un salaire très bas. Certains soldats les maltraitaient. Cela m’a fait penser à mes parents, à la manière dont ils ont été traités eux aussi, en tant qu’immigrés.
En fait, mes parents sont des immigrants du Mexique. Pendant de nombreuses années, ils ont été maltraités, justement parce qu’ils étaient des immigrés. Ils ont obtenu la résidence dans les années 80’. Nous avons vécu dans des conditions très pauvres. Ils subissaient de mauvais traitements dans leur travail et avaient un salaire très bas. C’est l’une des raisons qui m’ont poussée à rejoindre le service, car je pensais que cela pourrait aider la famille financièrement. Sans cela, je n’aurai pu aller à l’université.
À partir de ce que j’ai vu à Diego Garcia, j’ai commencé à me poser des questions sur l’armée, sur mon engagement, sur l’uniforme, pourquoi on était là, à Diego Garcia. J’ai commencé à faire des recherches sur l’histoire de cette base militaire américaine et là, j’ai eu un choc terrible.

Quand vous avez été engagée, on ne vous a jamais parlé de Diego Garcia ?
Ce n’est pas le genre de chose dont on vous parle. Vous savez simplement qu’on vous envoie sur une base, à l’autre bout du monde, et vous ne savez pas ce qui vous attend. Quand j’ai appris la vraie histoire de Diego Garcia, je me suis dit : « Comment peut-on faire une chose pareille ? Comment peut-on chasser des gens de leur île pour en faire une base militaire ? » C’est quelque chose dont on ne nous a jamais parlé.
À partir de ce moment-là, j’ai décidé qu’à la fin de mon contrat, j’allais m’engager contre cette oppression. Je ne pouvais quitter l’île en restant insensible à ce qui s’est passé ici. Je peux dire que Diego Garcia m’a fait prendre conscience de ce qui se passait autour de moi. J’ai pu renaître comme une activiste là-bas.

Cela a été facile de s’engager pour une telle cause ?
En fait, quand j’ai quitté le service, en 2001, j’ai d’abord commencé à m’engager aux côtés des autres vétérans, car le gouvernement ne s’occupait pas suffisamment de nous. À cette période, je passais par des moments très difficiles. Je subissais des traumatismes liés à l’armée, mais cela n’était pas reconnu. En fait, si on m’a envoyé à Diego Garcia, c’est parce que j’avais été violée dans le « bootcamp ». J’ai essayé d’en parler, mais on m’a fait taire. Quand je suis arrivée à Diego Garcia, j’étais comme un fantôme. J’étais meurtrie de l’intérieur. Mais je me suis accrochée. Après le service, j’ai continué à souffrir de cela. Je ne pouvais dormir, j’ai même pensé à en finir…
Je me suis alors tournée vers l’administration pour être considérée pour le Post Traumatic Stress Disorder. Mais le viol n’était pas reconnu en tant que tel. Seuls ceux qui ont combattu sur le terrain sont considérés. Or, de nombreuses femmes quittent le service traumatisées, même en étant loin des champs de bataille. Pour nous faire reconnaître, nous avons fondé le Service Women’s Action Network. Nous menons campagne pour nos droits, pour sensibiliser les jeunes et contre la militarisation. C’est dans ces campagnes que nous en profitons pour parler de Diego Garcia.

Est-ce que vous avez été dédommagée pour le viol subi dans l’armée ?
J’ai dû me battre, cela a été très difficile. Heureusement, en 2009, j’ai eu un avocat pour me représenter. Cela nous a pris des années pour nous battre contre le gouvernement. Finalement, j’ai obtenu une compensation en 2011, et ce parce que le Service Women’s Action Network a fait pression. Des vétérans ont commencé à prendre position pour dénoncer ce qui arrivait à des femmes et des hommes, qui se faisaient violer au cours de leur service. Nous avons fait pression pour qu’on change les règlements et qu’on reconnaisse le mal fait aux victimes. Par ailleurs, j’avais aussi un bon avocat. Parallèlement, j’ai dû suivre une longue thérapie. Mais je lutte encore contre le traumatisme. Par exemple, je suis une personne assez inquiète, nerveuse par moments.

Comment réagissent les gens quand vous parlez de Diego Garcia, aux Etats-Unis ?
De manière générale, ils n’ont aucune idée de ce que c’est ! À chaque fois, je dois expliquer la vocation de l’île, ce qu’on fait là-bas, mais je ne manque pas non plus de révéler ce qui s’est passé avec la population locale. J’en parle également quand j’interviens dans des universités, par exemple. Il a deux mois, j’avais été invitée au CLA de Californie pour une réflexion sur la campagne présidentielle, à quoi allaient servir nos votes. Il y avait plusieurs intervenants sur différents aspects et je devais parler de la manière dont les immigrés sont traités. Mais finalement, j’ai modifié mon discours pour aborder l’impact des Etats-Unis sur le monde. Et j’ai parlé de Diego Garcia. Il y avait une centaine de personnes. J’ai demandé s’ils savaient où se situait l’île et une quinzaine de personnes ont levé la main. J’étais assez étonnée. Je me suis dit qu’il commence à avoir une prise de conscience, que les gens commencent à comprendre ce qui se passe avec Diego Garcia. Je crois que c’est important que les Américains sachent comment on dépense notre argent, ce qu’on fait de nos élections…

Comment, justement, la présente campagne peut-elle aider à mieux faire connaître le cas de Diego Garcia ?
Je crois que celui ou celle qui sera élu (e) à la présidentielle devra assumer ses responsabilités par rapport à cette question. Mais de manière générale, je dis qu’il ne faut pas compter sur les politiciens pour cela. On sait qu’ils ne tiennent pas parole. L’actuel président, par exemple, avait promis de fermer Guantanamo et de revoir les politiques de l’immigration, entre autres. Où en est-on ? C’est au peuple, aux Américains, de s’intéresser à la cause de Diego Garcia et de prendre position. Nous travaillons pour cela, et contre le militarisme, de manière générale.

Vous avez dit plus tôt que vous étiez l’une de ces jeunes « excitée » de rejoindre le service. Pensez-vous que vous avez été induite en erreur ?
Oui. Il y a des choses que j’aurais aimé savoir avant de m’engager pour le service. Mais ça, on ne vous le dit pas. On m’avait vanté l’honneur de servir mon pays, la possibilité d’aider mes parents financièrement. C’est ce qui m’a poussé avant tout à m’engager, car ma famille était pauvre et ne pouvait payer mes études. Aujourd’hui encore, il y a ces grandes campagnes de recrutement auprès des jeunes. C’est pour cela qu’avec l’American Friends Service Committee, nous œuvrons auprès des jeunes, pour les sensibiliser. J’interviens en tant que Peace Education Coordinator.

Comment votre participation à cette conférence peut-elle aider à faire avancer la cause chagossienne ?
Je suis ici surtout pour écouter, pour apprendre et j’adhère à ce qu’a dit le professeur David Vine : en tant qu’Américaine, j’ai aussi une responsabilité de ce qu’a fait mon gouvernement. Et je dois me mettre debout pour parler pour faire connaître la vérité. Il faut surtout travailler en réseau avec les autres organisations à travers le monde, militant pour les causes similaires. C’est en unissant nos forces que nous allons pousser les gouvernements à assumer leurs actes.