MARIO MADARBACCUS : Les habitants de la cité ont été les otages des fausses promesses des politiciens

Éboueur et travailleur social, il sillonne son quartier à bicyclette, à n’importe quel moment de la journée ou de la soirée, pour aller à la rencontre de ceux qui ont besoin de son soutien. Des problèmes sociaux, en tout genre, il n’en manque pas dans cette cité qui a connu bien des drames. Fragilisée par la précarité économique, la région assiste, impuissante, aux dégâts causés par la drogue synthétique.

Vous habitez une cité qui est malheureusement devenue un concentré de problèmes sociaux. De nombreux résidents et leurs foyers sont touchés par la précarité économique et du logement, par le chômage, la drogue, l’alcool, la prostitution, la fragilisation de la cellule familiale Que ressentent les habitants de la cité ?
Je dirai qu’il y a de l’amertume. Commençons par le logement. Quand une famille vit dans une maison de la cité composée de quatre chambres, parfois elle n’a d’autre choix que de l’agrandir : mont la-o, devan, derier, sir le-kote, kot gagne pour accommoder de nouveaux membres. Au final, on se retrouve avec quatre familles avec leurs lots de problèmes respectifs, dans une maison. Pendant longtemps, les habitants de la cité ont été en otages des fausses promesses des politiciens. Ils ont cru que les conditions du logement et d’infrastructures allaient s’améliorer. Certes, tout n’est pas de la faute des politiciens. Mais quand on dit que l’éducation est obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans, et qu’on présente le Nine-Year Schooling comme une réforme qui fera que tous les enfants seront égaux en classe, qu’on nous explique, alors, pourquoi les autorités de l’éducation ne font pas le suivi de ceux qui sont déscolarisés avant l’heure et qui errent dans la cité ? Sont-elles au courant que de nombreux jeunes de moins de 16 ans sont sous l’emprise de la drogue synthétique ? Les chômeurs sont pour la plupart des hommes qui ont purgé une peine de prison et qui ne sont pas encadrés pour réinsérer la société ! Quant aux parents pauvres, le gouvernement n’a trouvé mieux que de leur donner de l’argent pour remplacer le matériel scolaire, sans faire aucun suivi sur l’utilisation de cette aide financière. On pense à tort pouvoir résoudre le problème de la pauvreté par l’argent. Malgré toute cette amertume, il y a des choses positives qui passent inaperçues. Notre cité a un beau terrain de foot synthétique, une école de boxe française avec des champions du monde, il y a des enseignants, des fonctionnaires, un instructeur sportif, des étudiants qui font notre fierté. 

Vous parlez d’éducation, avoir une école primaire classée en Zone d’Education Prioritaire (ZEP) au coeur de Richelieu n’est pas pour déstigmatiser la cité !
On ne nous a jamais donné des explications sur les objectifs que l’école doit atteindre pour sortir de la ZEP. Pourquoi est-ce que des enseignants qui n’occupent pas toujours leur poste par plaisir et passion voudraient travailler pour améliorer la performance de l’école et ne plus toucher leur allocation de Rs 4 000 ?

Quand une nominée politique, notamment Vijaya Sumputh, ancienne directrice du Trust Fund for Specialised Medical Care, Cardiac Centre, touche un salaire de Rs 323 000 et que vos voisins doivent compter sur l’aide sociale pour survivre, comment cela est-il perçu dans votre quartier ?
Vous savez, nous avons beaucoup parlé de cette affaire. Il y a comme un sentiment de révolte. Cette dame peut devenir millionnaire en seulement quatre mois. Je suis éboueur. Tous les jours je me réveille à 4h30, je quitte la maison à 5h30 pour toucher Rs 9 500 par mois. Je ne suis pas envieux, car Mme Sumputh travaille également. Mais la question que je me suis posée est : Komie mo saler bizin pou fer so saler. Pour joindre les deux bouts, ma femme tient une petite tabagie. Grâce à cela, et avec l’aide des enfants qui travaillent, nous arrivons à payer nos factures.

La cité n’est pas épargnée par la drogue. Si les 135 kg d’héroïne et d’autres encore, n’avaient pas été saisis dans le port, pensez-vous qu’ils auraient pu arriver jusqu’à votre quartier ?
Il y aurait une centaine de consommateurs d’héroïne dans la région, pas uniquement dans la cité, mais aussi dans les quartiers qui sont avoisinants. Je ne sais pas si cette héroïne aurait pu être revendue dans la cité. Par contre, je vois à quel point la drogue synthétique fait des dégâts chez des jeunes de 13 ans et plus de la cité. Quand des adolescents de 13, 14 ans deviennent subitement incontrôlables et sont envoyés au Rehabilitation Youth Centre comme ultime recours et qu’on apprend que la drogue synthétique est à l’origine de leur comportement, on ne peut qu’être inquiet. Tout comme on peut aussi s’inquiéter quand des jeunes de 13 ans commencent à voler pour se payer du synthétique. Et quid des filles ? Que ne feront-elles pas pour s’acheter cette drogue si elles n’ont pas d’argent ? On sait pertinemment qu’une fois essayée, la drogue synthétique est une addiction non sans conséquence ! Je profite pour dire que nous saluons le retour de la méthadone !

Des habitants craignaient d’être délogés à cause du passage du Métro Express à Richelieu sont rassurés. Ils ne s’en iront pas.
Non, ils ne s’en iront pas. Toutefois, pour les besoins du dépôt, il est dit que d’autres terrains pourraient être réquisitionnés. Le développement est une bonne chose. Mais Richelieu a aussi besoin d’être développé. Pourquoi ne pas construire des maisons, une foire et d’autres facilités communautaires à Richelieu ? Une maison sociale coûte environ Rs 400 000 et le Métro Express, Rs 17 milliards. Par ailleurs, nous sommes ravis que le drain qui nous a été promis depuis longtemps sera enfin construit et nous évitera d’être victimes des inondations en temps de pluie.

Vous parlez de maisons sociales. Paradoxalement, l’homme d’affaires angolais, Alvaro Sobrinho, très controversé aurait, lui, acheté 131 villas à Maurice. Il serait bien à l’abri, contrairement aux 16 familles de la cité qui vivent dans les maisons ex-CHA et dont le plafond est sur le point de s’écrouler !
Oui ! Nous avons bien évidemment entendu parler des acquisitions d’Alvaro Sobrinho. Le mercredi le député et ministre de l’Intégration Sociale, Alain Wong, reçoit ses mandants de la région. A sa dernière rencontre avec nous, il nous a demandé de lui soumettre tous les documents sur les 16 maisons ex-CHA, sans colonnes, et qui sont sur le point de s’écrouler sur les familles. Alain Wong avait même pris des photos des maisons. Il a dit qu’il verrait ce qu’il pourrait faire. De même le ministre des Terres et du Logement, Showkutally Soodhun. Des propositions avaient été faites aux familles, dont la rénovation de la dalle, ce qui est absurde. Le ministre Wong nous avait promis d’envoyer un ingénieur pour voir l’état des maisons. On attend toujours. Entre-temps les familles ont accroché des bâches en plastique à leur plafond pour se protéger de l’eau lorsqu’il pleut ! Dès qu’il pleut, les familles doivent couper l’électricité pour éviter tout risque d’électrocution et autres problèmes. Des dossiers sur les conditions de vie dans ces maisons, nous en avons. Qu’attendent les autorités ? Que les maisons s’écroulent sur adultes et enfants ? Ne pas assurer un logement décent et sécurisé à des enfants n’est pas là une entorse à leur droit ? Proteksion zenfan pa zis kont bate !

Les discussions sur le salaire minimum sont en cours. Quel serait le montant idéal, selon vous, et qui conviendrait à un foyer type de la cité Richelieu ?
La majorité des résidents de la cité sont propriétaires de leur maison. Pour arriver à vivre correctement et payer les factures, un salaire de Rs 15 000 serait convenable. Mais, malheureusement, cela n’endiguera pas la problématique de la pauvreté. J’ai en tête le cas d’une mère de six enfants, et elle n’a que 24 ans. Elle a connu la précarité et aujourd’hui c’est au tour de ses enfants de vivre dans la même situation. Ce cercle vicieux touche plusieurs générations. L’absence de planification familiale et de prévention sur la grossesse précoce est aussi un problème à résoudre.