Mário Soares (1924-2017), le Radical pragmatique

L'ancien président du Portugal, Mário Alberto Soares, est décédé ce samedi à l'âge de 92 ans. Né à Lisbonne le 7 décembre 1924, Mário Alberto Nobre Lopes Soares est considéré comme le père de la démocratie portugaise, qu’il avait contribué à fonder après la « révolution des œillets » du 25 avril 1974. Figure socialiste de la lutte contre la dictature salazariste, il fut nommé deux fois Premier ministre (1976-1978 et 1983-1985) et élu deux fois président du Portugal. Il avait conduit son pays sur la voie de l’adhésion à la Communauté européenne, obtenue en 1986, puis il avait été élu deux fois président (1986 et 1991) avant de quitter le pouvoir en mars 1996. L’action politique de Mário Soares pourrait être considérée comme de la « radicalité pragmatique ».
Les premiers pas en politique
Dans un de ses entretiens à la presse internationale, il raconta ce qui l’a motivé à entrer en politique : « Mon père a été emprisonné à cause de la dictature, et depuis que j'étais petit j'allais le voir en prison. J'ai donc compris l'existence de cette dictature et qu'elle était mauvaise. Et à 14 ans, j'ai commencé à être républicain, socialiste et laïc ». C’est sous la conduite d’un de ses anciens professeurs de lycée, Alvaro Cunhal, futur dirigeant du Parti communiste portugais (PCP) – qui deviendra son adversaire –, qu’il fait ses premiers pas dans la politique. En 1945, le PCP crée une organisation pour la jeunesse universitaire, dont Mário Soares devient le principal responsable. Un an après, il est arrêté pour la première fois. Et le sera à 12 reprises. En mars 1968, il est déporté à Sao Tomé-et-Principe en raison de ses propos contre la guerre coloniale. Il prend position pour les mouvements de libération en Afrique et surtout dans les colonies portugaises. Après quatre ans d’exil en France, Mário Soares opère un retour triomphal à Lisbonne au lendemain de l’opération militaire en 1974 destinée à mettre fin à la dictature héritée de Salazar (1889-1970). Mário Soares sera une des figures acclamées par la multitude en liesse et s’imposera comme la personnalité clé d’une douce transition à la portugaise. Il fut la figure d’un «  radical pragmatique ».
Le radical pragmatique
Le terme « radical pragmatique » provient de l’universitaire française Irène Pereira pour ses travaux de recherche en science politique dans le milieu syndical. Elle définit la « radicalité pragmatique » comme un attachement à la fois à des principes et à une adaptation à la situation. Dans ce sens, le pragmatisme ne serait pas de revenir sur des fins et des principes, mais plutôt de chercher à obtenir des résultats concrets et significatifs, des améliorations immédiates. Militer de manière pragmatique permet ainsi d'exprimer des conceptions morales ou politiques, mais en les adaptant à la situation. Dans le courant de pensée ‘beyond marxism’, la « radicalité pragmatique » renvoie à un socialisme qui cherche à « métisser » différents courants de pensée de la gauche radicale avec une vision pluridimensionnelle des dominations, loin d'un marxisme réducteur qui voit souvent le capitalisme comme le principal, voire le seul système d'oppression. Ainsi pour le « radical pragmatique », l’engagement est au niveau des luttes idéologiques et culturelles, les rapports aux institutions politiques et étatiques, entre autres. C’est ce que Soares entreprit dans les années 70’.
Décoloniser, démocratiser, développer
Revenant sur les événements de 1975, Soares déclara ceci: « Et moi, j'avais trois idées : la décolonisation, avant tout, avec l'indépendance à tous les pays, puis démocratiser et développer le pays. » La première action qu’il entreprit en tant que ministre des Affaires étrangères : engager le processus de décolonisation de l’Angola, fixant même la date de l’indépendance avec les parties concernées pour le 11 novembre 1975. La démocratisation survint quand il s’opposa à ses alliés communistes qui voulurent que le Portugal bascule dans « la dictature du prolétariat ». Nettement vainqueur aux élections pour l’Assemblée constituante du 25 avril 1975, Mário Soares opposa sa « légitimité électorale » à la « légitimité révolutionnaire » du Parti communiste portugais. Le 25 novembre, les officiers modérés du Conseil de la révolution prennent le contrôle de la situation. Le PCP est écarté du gouvernement. Le 25 avril 1976, le PS remporte les législatives et Mário Soares devient dirigeant du premier gouvernement constitutionnel du Portugal après la dictature des salazaristes. Ses réformes économiques sont habilement alternées par la nationalisation et les privatisations. Au fil des années, il émergea comme une autorité morale internationale. Mário Soares était docteur honoris causa de 40 universités à travers le monde. En 1998, Federico Mayor, alors directeur général de l’Unesco, voyait en lui « l’homme de tous les combats pour les droits de l’homme, la dignité des peuples, la justice et la paix ».


Références
Mort de Mário-Soares, le plus européen des Portugais, http://www.la-croix.com/Monde/Europe, 2017

Mário Soares,  « il fallait d'abord décoloniser puis démocratiser et développer le Portugal », https://www.franceculture.fr
Le pragmatisme critique. Action collective et rapports sociaux. Paris, L'Harmattan, coll. Logiques sociales, 2016

Gallagher, T., The 1979 Portuguese General Election. Luso-Brazilian Review, Vol. 18, No. 2, pp. 253-262, 1981