MARJAANA SALL, ambassadrice de l’Union européenne à Maurice : « L’Union européenne est une nécessité »

Mardi prochain, l’Europe célébrera sa journée annuelle ainsi que les 60 ans de la signature du Traité de Rome. Après le Brexit et avant le deuxième tour de l’élection présidentielle, qui a lieu ce dimanche, nous avons interrogé  Marjaana Sall, ambassadrice de l’Union européenne à Maurice et dans l’océan Indien. Citoyenne finlandaise et diplomate de carrière, Mme Sall a représenté son pays aux Nations unies, en Asie, en Afrique et en Europe, avant d’être postée à Maurice en 2015.

Est-ce que l’existence de l’Union européenne est menacée par l’éventuelle élection de Marine Le Pen comme présidente de la République française, ce dimanche ?
J’espère que nous irons vers une Europe avec plus de solidarité, une Europe plus solidifiée, plus unifiée, que celle, divisée, après les résultats de cette élection. C’est tout ce que je peux dire, car je ne peux faire des commentaires sur la politique intérieure d’un des pays membres.

Peut-on dire que l’issue de cette élection pourrait poser un problème à l’Europe ?
Cette élection est très importante pour l’Europe.

Le bilan des 60 ans de l’Europe, dont vous avez fait un résumé dans le quotidien Le Mauricien avec l’ambassadeur de France, est plus que positif. Mais comment expliquer l’impopularité, la méfiance grandissante que suscite l’Europe, surtout dans les pays européens ?
L’Europe a réussi beaucoup de choses au cours des premières années de son existence. Cette impopularité est sans doute due au fait que globalement elle n’a pas suffisamment expliqué à ses citoyens tout ce qui a été réalisé au cours de son demi-siècle d’existence. Je ne parle pas seulement de manque dans l’institution européenne, mais aussi de celui de chacun de ses vingt-huit pays membres. Quelque part, les citoyens de notre union ont pris l’Europe comme quelque chose d’acquis, de définitif alors qu’elle doit continuer à se construire chaque jour. L’absence de guerre, la prospérité, le marché unique et ses avantages semblent des choses normales, mais c’est le résultat du travail de l’Europe et de ses états membres. Tous ces efforts et leurs résultats n’ont pas été suffisamment expliqués aux citoyens européens par les leaders de leurs pays respectifs. Le fonctionnement de l’Europe, de ses différentes institutions, commissions et instruments et les résultats obtenus ne sont pas suffisamment soulignés au niveau national. C’est ce qui explique, en partie, cette méconnaissance de l’Europe. Il faut donc se saisir de l’opportunité qu’offre la célébration des 60 ans du Traité de Rome et du jour de l’Europe pour procéder à cette explication. Il faut rappeler ce qui a été déjà fait et souligner que pour avancer, l’Europe doit être unie, forte, une approche cohérente pour maintenir la paix, la stabilité, la prospérité. Le sentiment anti-européen s’explique par le fait que nous vivons dans un monde globalisé, dont certaines pratiques suscitent des réticences et des interrogations. Ce n’est pas seulement en Europe que se font jour les mouvements populistes qui exploitent ces situations, ces mécontentements, mais partout dans le monde. La globalisation a marginalisé des catégories d’individus qui, de ce fait, n’obtiennent aucun bénéfice ou avantage de cette nouvelle organisation économique du monde.

Ces mouvements font campagne sur le thème de la globalisation et vise plus particulièrement l’Europe, et dénoncent que l’Union ne profitent qu’aux riches, pas aux pauvres. Ce qui n’est pas totalement faux quand on compare le niveau économique des pays européens…
Je ne suis pas d’accord avec cette affirmation. Pour ce qui est de l’Europe, le marché unique a apporté la prospérité à l’ensemble des pays européens, mais la répartition des richesses et son utilisation pour l’amélioration des conditions sociales relèvent de la compétence des dirigeants de chaque pays. Il revient à chacun d’entre eux de définir ses priorités et de redistribuer les avantages que lui apporte l’Europe. Il faut expliquer ce qu’est l’Europe et ses réalisations.

C’est quand même extraordinaire que soixante ans après sa création l’Europe ait encore besoin de donner ces explications basiques aux citoyens de ses pays membres !
Cela est nécessaire parce que les pays européens vivent en paix et dans une prospérité relative depuis soixante ans. Les jeunes générations n’ont vécu que dans ce système et ne savent pas dans quel état se trouvait l’Europe dans les années 1950 du siècle dernier, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. C’est parce qu’elles n’ont pas connu hier que ces générations demandent toujours plus et ne mesurent pas tout à fait les progrès accomplis, ces dernières années. Aujourd’hui, on vit dans les résultats, mais on a oublié que l’Europe s’est construite pas à pas, parfois au rythme d’un pas devant et de plusieurs pas en arrière. L’Europe d’aujourd’hui est le résultat d’un long cheminement dont on a oublié les différentes et parfois difficiles étapes. L’Europe ne s’est pas créée en un jour et cette construction a connu beaucoup de difficultés et  d’oppositions dont elle a réussi à sortir à chaque fois forte et unifiée.

Les valeurs sur lesquelles a été construite l’Europe, ont-elles aujourd’hui la même importance, la même signification ?
Vous venez de le dire : l’Europe a été bâtie sur les valeurs comme la démocratie, les Droits de l’homme, l’égalité, la solidarité: les principes de base de la société moderne. C’est sur le respect de ces valeurs que l’Europe continue à se construire et je pense que les Européens en sont conscients et les respectent. Le dernier baromètre sur les sentiments des Européens indique qu’une majorité d’entre eux pense que l’Union doit s’impliquer, comme elle le fait déjà, dans des programmes de coopération avec les pays moins développés de la planète, donc plébiscite la valeur de la solidarité. Sept Européens sur dix sont d’accord que l’impôt des Européens sert à des actions dans les pays moins développés.

Est-ce que la crise économique actuelle n’a pas modifié ce sentiment des Européens vis-à-vis de la solidarité pour les pays du Sud ?
Non, puisque les résultats du baromètre dont je vous parle ont été publiés il y a quelques semaines seulement.

Le cliché selon lequel l’Europe est dirigée par des technocrates qui, à Bruxelles, se préoccupent plus de la véracité de leurs thèses économiques que des réalités sociales, a-t-il un fond de vérité ?
Vous avez bien fait d’utiliser le terme « cliché » dans votre question ! Je voudrais redire la chose suivante : l’Europe, ce n’est pas seulement Bruxelles et ses technocrates, mais vingt-huit pays avec leurs gouvernements. La politique commune est faite par les ministres de ces vingt-huit pays à la suite de consultations des différentes commissions des pays membres avant d’atteindre  différentes commissions européennes où elle fait l’objet de consensus avant d’être adoptée. C’est comme ça que fonctionne l’Europe où les décisions sont prises à la fin d’un processus qui implique les représentants de tous les pays membres. Ce ne sont pas les technocrates qui décident, mais les représentants démocratiquement élus des pays membres. Ils appliquent les décisions prises par les représentants des 28 pays. Mais je suis d’accord avec vous sur un point : il faut expliquer davantage aux citoyens européens le fonctionnement des diverses institutions et instruments européens pour dissiper les malentendus et faire disparaître les clichés. Ceci étant, alors que dans nos propres pays on questionne le fonctionnement de l’Europe, ailleurs dans le monde, nos partenaires sont en faveur de plus d’Europe, soutiennent les valeurs sur lesquelles elle repose et la considèrent comme un modèle à suivre.

La crise des migrants et la montée ou le réveil des populismes ne représentent pas un danger pour la construction de l’Europe ?
Il est vrai que la migration massive de réfugiés à travers les pays d’Europe a créé une situation inquiétante. Mais je m’empresse de dire que des solutions ont été trouvées et que la situation n’est plus la même. C’était un énorme défi pour l’Europe, car il s’agissait de trouver une solution pour plus d’un million de réfugiés se déplaçant à travers les vingt-huit pays de l’Union européenne. C’était également un énorme défi pour chacun des vingt-huit pays membres. C’était également un énorme défi pour l’unité européenne. Des décisions ont été prises et mises en action, les frontières ont été mieux protégées, mais surtout, nous avons réussi à sauver des centaines de vies avec nos pays membres, mais également avec l’aide de nos partenaires non européens. La situation est aujourd’hui sous contrôle.

Mais la mentalité anti-migrants, qui a été très forte à certains moments en 2016, a-t-elle diminué ?
Je crois qu’il faut dissocier le discours des partis populistes et la manière de penser des citoyens des pays européens: ce n’est pas la même chose. Je voudrais vous donner en exemple de ce que je suis en train de dire ce qui vient de se passer lors des élections aux Pays-Bas. Il avait été annoncé que le parti populiste anti-européen allait remporter la victoire. C’est le contraire qui s’est produit, comme en Allemagne où ce sont des candidats des partis traditionnels, pro-européens qui l’ont emporté. Je crois que la majorité des citoyens européens est convaincue de la nécessité de travailler ensemble pour avancer dans ce monde globalisé avec de multiples défis. Un pays isolé ne peut faire face aux défis que sont le changement climatique, le terrorisme, la crise migratoire, entre autres. Plus que jamais, la nécessité de l’union entre les pays pour faire face à la situation nouvelle s’impose. Quand on analyse l’action de l’Union européenne, on ne peut qu’être convaincu de son importance, de sa nécessité.Je crois que cela est établi au niveau de la raison. Ce qui reste à faire, c’est de convaincre les citoyens européens au niveau de l’émotion.

Les critiques contre l’Union européenne ne se sont pas cristallisées autour de la monnaie unique, cet euro qui suscite tant de polémiques ?
Voyons les faits autour de cette question. Dix-neuf pays membres de l’Union, représentant plus de trois cent millions de personnes, utilisent l’euro comme monnaie nationale. L’euro est, par ordre d’importance, la deuxième monnaie mondiale. Prenons le cas d’un citoyen finlandais qui doit faire une transaction avec un citoyen belge. En utilisant l’euro, cela est fait dans l’heure. Si ce même finlandais veut aller voir son ami belge, il prend la route et le fait directement sans avoir à s’arrêter à de multiples frontières. Ça, ce sont des opérations que n’importe qui peut faire en Europe. L’euro n’est pas réservé pour les grandes institutions ou les grandes banques : c’est la monnaie de tous les citoyens européens. Les citoyens européens peuvent étudier, travailler, résider ou vivre leur retraite dans n’importe lequel des pays européens. Se rappelle-t-on encore le nombre de visas qu’il fallait obtenir autrefois avant de voyager dans plusieurs pays d’Europe ? A-t-on oublié les difficultés pour changer de devise chaque fois qu’on changeait de pays en Europe ?

Oui, mais les adversaires de l’Europe soulignent que tous leurs habitants ne sont pas logés à la même enseigne. Ils donnent pour preuve la récente crise économique vécue par la Grèce, le Portugal, L’Espagne, l’Irlande et l’Italie.
Je vous l’ai dit : l’Europe se construit pas à pas. On ne le réalise pas assez à mon avis : l’Europe est faite de vingt-huit pays avec chacun ses coutumes, ses spécificités, ses problèmes et sa manière de les résoudre. Il y a eu la crise économique mondiale qui a touché tous les pays, mais plus particulièrement certains d’entre eux en Europe. Depuis, nous avons tiré les leçons qui s’imposaient et mis en place des instruments pour que pareille situation ne puisse plus se reproduire. D’ailleurs, les derniers baromètres indiquent que la situation économique européenne est bien meilleur qu’elle ne l’a été depuis longtemps. Globalement la croissance augmente et le chômage diminue, mais, je le précise, pas de façon unique, car il faut tenir compet des situations et des spécificités de chaque pays. Des progrès ont été enregistrés.

Parlons du Brexit. Comment l’avez-vous vécu ?
Comme tout le monde: avec surprise. C’est un vote qu’on peut peut-être regretter, mais qu’il faut respecter puisque nous sommes dans un espace démocratique. C’est une situation imprévue, triste pour la Grande-Bretagne, pour l’Europe et pour le monde. Mais nous devons accepter la décision des Britanniques et suivre les procédures pour qu’ils se retirent de l’Europe.

En payant pour ce retrait  ?
Il ne s’agit pas d’un prix à payer par la Grande-Bretagne pour sortir de l’Europe, mais d’un règlement financier qui découle de cette décision. Dans le passé, le gouvernement britannique a signé un certain nombre d’accords et pris l’engagement de participer à un certain nombre de programmes européens qui vont jusqu’à 2020. Il faut donc régler ces questions avant le départ de la Grande-Bretagne. Ce n’est pas un paiement pour quitter l’Europe, mais une mise à jour des accords et des dédommagements prévus.

Peut-on dire que le Brexit a été la plus grande épreuve de l’Union européenne ?
C’était une situation à laquelle l’Union européenne n’avait jamais été confrontée. Les dirigeants de l’Europe ont dû faire face à cette situation inédite en essayant de minimiser ses conséquences sur le devenir de l’Union.

Mercredi soir, à la télévision française, Marine Le Pen a déclaré que si elle remportait les élections, la France allait se retirer de l’Union européenne. Votre réaction ?
Je ne peux pas faire des commentaires sur la politique intérieure d’un Etat membre.

Est-ce qu’il vous est possible de réagir aux propos d’un, peut-être, futur membre de l’Union ? Cette semaine, le président turc Erdogan a déclaré que si l’Union ne respectait pas ses promesses, la Turquie retirerait sa demande de candidature. Une réaction.
C’est la Turquie qui demande à devenir membre de l’Union européenne. Pour cela, elle doit respecter un certain nombre de procédures et démontrer qu’elle respecte les valeurs prônées par l’Union européenne. Ces conditions sont les mêmes pour tous les pays qui souhaitent devenir membres de l’Union.

Continuons avec Maurice qui regarde, avec appréhension, la baisse des quotas sucriers et des prix du sucre sur le marché européen.
L’Union européenne est aux côtés de Maurice depuis des années et l’a assistée dans sa réforme du secteur sucrier, suivant la fin du protocole sucre pour laquelle elle a reçu une aide conséquente de plus de 300 millions d’euros. Maurice est aujourd’hui dans une position beaucoup plus forte pour affronter la compétition dans le domaine sucrier sur le plan mondial. Par ailleurs, l’industrie sucrière, qui s’est beaucoup diversifiée, se trouve dans une situation plus confortable. C’est le résultat du soutien dont elle bénéficie pour se réformer.

Les Mauriciens sont-ils mieux informés sur l’Europe que ne le sont les Européens ?
Depuis que je suis à Maurice, j’ai reçu beaucoup de feedback politique sur notre action, pas seulement des membres du gouvernement, mais aussi de beaucoup d’associations dont nous avons soutenu les programmes. Pour revenir à la communication sur l’Europe, j’aimerais terminer en signalant que mardi prochain, le 9 mai, nous allons célébrer comme d’habitude le Jour de l’Europe. Mais cette année, nous allons également organiser au Caudan, le 27 mai, une journée de l’Europe avec beaucoup d’activités pour parler de son action à Maurice. Mais avant, nous allons célébrer le Jour de l’Europe et ses valeurs fondamentales — la paix, l’unité et la prospérité. J’aimerais aussi dire qu’en novembre nous aurons le Sommet UE-Afrique qui se tiendra en Côte d’Ivoire et réunira tous les chefs d’Etats africains.

Pardon de vous ramener à la réalité politique : ne craignez-vous pas que le Jour de l’Europe de cette année soit mal célébré en raison de ce qui pourrait se passer ce dimanche à la présidentielle française ?
Je ne peux qu’espérer que l’Europe irait vers plus de solidarité, moins de divisions, et que les valeurs de la démocratie et de la défense des Droits de l’homme triompheraient

Compte tenu des menaces,  êtes-vous personnellement optimiste pour l’avenir de l’Europe ?
Je suis une optimiste. Personnellement, en tant que citoyenne européenne, je pense qu’il n’y a pas d’autre voie que l’Europe. Pour moi, l’avenir passe par l’unité, le renforcement de nos liens et l’appartenance à l’Union pour avoir voix au chapitre sur la scène internationale et dans tous les domaines. Sans l’Union nous ne pouvons pas faire entendre notre point de vue sur les défis mondiaux. Pour moi, je crois que l’Europe n’a pas d’avenir sans l’Union européenne.