ME JACQUES TSANG MAN KIN (président du Bar Council) : “Les avocats doivent assumer leurs responsabilités”

Vous faites partie de la profession légale depuis plus de trente-cinq ans et c’est la première fois que vous avez été candidat à la présidence du Bar Council. Qu’est-ce qui vous a poussé à cette candidature ?
Arrivé à un certain âge, la soixantaine, on se pose des questions, on regarde en arrière. Je l’ai fait et je me suis dit que j’ai eu beaucoup de chance dans ma vie. Beaucoup de personnes ont contribué pour que je devienne ce que je suis aujourd’hui. Je suis de la génération née avant l’indépendance qui a vécu des périodes difficiles dont une certaine forme de pauvreté, les bagarres raciales et la dépression économique. Mais en dépit de tout ça, nous avons réussi à avoir une bonne vie. J’ai décidé de rendre à la société un peu de tout ce qu’elle m’a donné au cours de ma vie professionnelle. C’est pour cette raison que j’ai décidé de me porter candidat, pour permettre à mes pairs de me dire si je peux servir la profession en présidant leur association.
 Cette élection est-elle l’aboutissement de votre carrière d’avocat ?
Je n’ai pas envisagé cette élection comme une affaire personnelle, mais comme un travail collectif. Je sais que des membres du barreau n’ont pas posé contre moi et ont voté pour moi par amitié. Je l’ai dit dans mon discours de remerciements, quand j’ai prononcé mon serment d’avocat, je n’ai pas pensé qu’un jour je pourrais devenir le président du Bar Council, mais je suis heureux d’avoir été élu pour représenter l’ensemble de la profession et je compte sur le soutien de chacun d’entre eux pour bien faire mon travail. Mon succès va dépendre de leur contribution, parce qu’il faut jouer collectif.
Il y a eu la présidence très engagée, très médiatisée de Me Antoine Domingue. Elle a été suivie par celle plus tranquille, discrète même, de Me Raymond d’Unienville. Comment sera la présidence de Me Jacques Tsang Man Kin à la tête du Bar Council ?
J’espère que cette présidence sera marquée par le travail et l’intégrité. En tout cas, je vais tout faire pour atteindre cet objectif. Le travail ne me fait pas peur et l’intégrité m’impose de connaître mes capacités et mes limites. Je ne vais pas attendre que les avocats viennent me voir, c’est moi qui irai à leur rencontre pour resserrer les liens entre les membres du barreau qui, il faut le souligner, sont en majorité des jeunes.
Vous venez d’insister sur vos soixante ans passés. Est-ce que cela ne va pas générer un problème de communication avec cette majorité de jeunes avocats ?
Non, parce que j’ai le cœur jeune et que je m’intéresse à tout. J’espère pouvoir ouvrir un dialogue avec les plus jeunes de mes confrères. J’ai des choses à transmettre après ma longue expérience du barreau.
Beaucoup de critiques ont été émises contre certains avocats, ces temps dernier : ceux soupçonnés par la Commission sur la drogue d’avoir eu une trop grande proximité avec leurs clients trafiquants de drogue, ceux qui ont accepté d’être nommés à des postes sans détenir les spécifications nécessaires et des honoraires très élevés réclamés par certains de vos confrères à leurs clients. Vous vous êtes préparé pour gérer ces dossiers ?
Chacun d’entre nous a une conscience et il doit vivre avec et assumer ses choix professionnels. Il faut laisser la commission sur la drogue faire son travail et surtout éviter de faire des commentaires avant qu’il n’ait rendu publiques ses conclusions. Cela étant, il ne faut pas oublier que la drogue est en train de faire des ravages dans ce pays, de détruire des familles entières. Au niveau de la lutte contre la drogue et les trafiquants, chacun doit assumer ses responsabilités et ses décisions. En ce qui concerne les nominations, je sais qu’une d’entre elle a été réglée au niveau du Bar Council. Mais dans chacun de ces cas, l’avocat en question doit faire face à sa conscience et au respect de son serment. En ce qui concerne les honoraires, c’est un peu compliqué. Je sais quels sont mes honoraires mais pas ceux des autres avocats.
Certains ont suggéré l’institution et la publication d’un barème...
C’est une question délicate. Personnellement je pense que les honoraires des avocats doivent être au niveau des salaires ou des revenus des clients. Il ne faut pas qu’une personne doive s’endetter pour pouvoir avoir accès à la justice. Mais il faut également se rendre compte que l’avocat a besoin d’un bureau, d’une secrétaire, d’assistants et des moyens pour se déplacer vers les différentes cours de justice. Je ne suis pas pour un barème mais je crois que les honoraires devraient se situer dans une fourchette. Mais les clients vont plus volontiers vers un avocat qui a une réputation. En parlant de réputation, il y des avocats qui s’en établissent une en étant souvent cités dans la presse, alors que ce n’est pas le cas pour les autres. Je crois que les avocats ne peuvent pas être les porte-parole de leurs clients dans la presse. Tout ce que dit l’avocat au nom de son client dans la presse n’est pas la vérité, tout comme ce qu’affirme lepolitique n’est pas que des faussetés. La réputation d’un avocat s’établit sur son travail devant une cour de justice, pas sur le nombre d’articles de presse où son nom figure.
Que pensez-vous des avocats parlementaires ?
Je l’a déjà dit dans le passé : quand un avocat est élu comme député, il doit choisir entre le barreau et le Parlement parce qu’il ne peut pas bien faire les deux métiers en même temps. Il ne peut pas travailler un peu ici, un peu là-bas, demander des renvois de ses affaires quand il est au Parlement. Ce n’est ni dans l’intérêt du Parlement ni dans celui de ses clients. Je poursuis plus loin cette réflexion pour dire qu’il faut abolir le cumul des fonctions qui peut privilégier quelques-uns aux dépens de beaucoup d’autres.
Quel est, pour vous, le grand défi du Bar Council en 2017 ?
Travailler pour gagner le respect et l’estime du public en général. On entend beaucoup de choses, parfois troublantes, sur la profession. S’il y a des avocats qui n’ont pas respecté leur serment, est-ce que nous ne devons pas nous interroger et prendre les mesures qui s’imposent ? Il faut que ceux qui sont à la tête du Bar Council donnent le bon exemple — comme devraient d’ailleurs le faire tous ceux qui occupent des fonctions importantes et des responsabilités dans le pays. Le bon exemple doit toujours venir d’en haut.
Un mot sur la Procesecussion Commission qui a provoqué la cassure du gouvernement ?
L’ancien bureau du Bar Council, dont je faisais partie, s’est déjà exprimé sur cette question. Nous avons déclaré qu’on ne pouvait pas toucher à la Constitution n’importe quand. Mais cela ne remet pas en cause la possibilité de remise en question, à condition que ce soit fait dans le cadre d’un débat d’idées. Nous sommes un pays jeune et avant d’apporter des changements, je crois qu’il faut faire appel à ceux qui ont plus d’expérience que nous dans des domaines précis. Il faut tenir en compte les travaux de ceux qui ont déjà réfléchi sur des questions similaires. Je ne suis pas en train de dire qu’il faut copier ce que les autres ont fait, mais qu’il faut s’inspirer de leurs expériences et de leurs arguments.
La MRA s’intéresse aux revenus de certains membres de la profession légale. Est-ce une bonne chose ?
Nous sommes, nous aussi, des citoyens qui doivent respecter la loi. Plus que n’importe qui d’autre, un avocat qui défend la loi ne peut pas la violer. Tous les avocats responsables doivent remplir la fiche de la MRA et payer ce qui est dû. La MRA doit faire son travail et ceux qui font partie de la profession légale doivent assumer leurs responsabilités et respecter la loi.
Peut-on parler de baisse de niveau dans la profession légale ?
Il ne faut pas généraliser. Je crois qu’il y a de jeunes avocats qui ne sont pas encore prêts pour plaider devant certaines juridictions. Un avocat tout juste qualifié n’est pas prêt pour aller plaider devant la Cour suprême. Je suis sûr que les concernés en sont conscients et savent tirer les leçons que la situation impose. En ce qui concerne la baisse de niveau, on parle souvent de renvois des affaires devant la cour. Sans vouloir défendre qui que ce soit, il faut quand même rappeler que ce n’est pas toujours le fait des avocats. Il arrive souvent qu’une affaire ne peut pas être prise parce qu’il manque des documents ou que des témoins sont absents.
Finalement, êtes-vous heureux d’avoir été élu président du Bar Council ?
Je suis un homme qui se contente de ce qu’il a, de ce que la vie lui donne et je crois qu’il n’y a pas de hasard. Je n’ai pas présenté ma candidature avant parce que je ne me sentais pas prêt. Aujourd’hui, je le suis. J’ai rencontré des collègues qui, d’une façon ou d’une autre, étaient indifférents au Bar Council. Beaucoup d’entre eux m’ont dit qu’ils sont revenus au Bar Council pour pouvoir voter pour moi. Ces témoignages d’amitié et de chaleur humaine ne peuvent que me rendre heureux et m’inciter à bien faire le travail de président pour lequel j’ai été élu.