ME PRAMILA PATTEN, nommée sous secrétaire du SG de l’ONU : J’espère continuer à faire honneur au pays

Me Pramila Patten vient d’être nommée sous-secrétaire du nouveau Secrétaire Général de l’Organisation des Nations unies. À ce poste, l’avocate mauricienne conseillera le patron de l’ONU sur les questions de Sexual Violence in Conflicts. Dans l’interview qu’elle nous a accordée, samedi dernier, Me Pramila Patten revient sur son parcours professionnel et la lutte pour la parité hommes/femmes, un des grands combats de sa vie.

Après une brève incursion en politique dans les années 1980 où vous avez été une élue MMM à la municipalité de Rose-Hill, vous avez surtout fait une carrière à l’international. Est-ce parce que vous estimez que Maurice n’est pas suffisant pour vous?
Non, mais cette ouverture à l’international a été pour moi l’occasion de mettre en valeur mes compétences. Depuis que je suis rentrée à Maurice après mes études, j’ai toujours été engagée dans les activités d’ONG qui œuvrent pour les Droits de l’homme. Mon parcours est naturel. J’ai commencé à travailler sur le plan régional et après, en 2002, le gouvernement mauricien a présenté ma candidature pour l’élection comme experte sur le comité pour l’élimination des toutes les formes de discrimination envers les femmes des Nations unies, le Cedrow. J’ai été réélue trois fois de suite, ce qui n’est pas évident pour la représentante d’un petit pays comme Maurice.

Est-ce qu’à ce niveau international, le fait de venir d’un petit pays comme Maurice a de l’importance?
Aujourd’hui, c’est aussi un avantage que j’utilise en mettant l’accent sur le fait que je viens d’un petit État du grand Sud qui a une autre perspective à offrir. Un autre argument a aussi été utilisé pour le poste auquel je viens d’être nommée: il est temps que les petits pays occupent des postes de ce niveau. Dans le passé, des Mauriciens ont siégé sur des comités comme experts, mais c’est la première fois qu’une Mauricienne devient fonctionnaire à ce niveau de la hiérarchie des Nations unies.

Est-ce que le fait d’être une Mauricienne joue autant que l’expérience professionnelle pour ce type de poste?
Non. Au sein du comité contre les discriminations, je me suis intéressée à la question de Femmes, Paix et Sécurité. Je suis presque la doyenne du comité où je siège depuis 15 ans en terminant mon 4e mandat, alors que mes collègues ne font qu’un ou deux mandats.

Comment expliquer votre longévité au sein de ce comité?
C’est le travail. C’est une élection qui a lieu tous les quatre ans et j’ai eu à faire campagne en mettant l’accent sur mes réalisations. Le travail consiste à examiner les rapports des pays dont les représentants travaillent avec moi et reconnaissent mes compétences, mon indépendance et mon expertise. Depuis 2003, j’ai toujours interpellé les États sur le fait que leurs rapports ne sont pas toujours complets. Et puis, dans la progression de ma carrière, en 2009, j’ai été nommée par le Secrétaire Général de l’ONU pour siéger sur une commission d’enquête internationale à Conakry en Nouvelle Guinée. Là-bas, le 28 septembre 2009, en moins de deux heures, des milliers d’hommes ont été tués et au moins 200 femmes ont été violées au grand jour par l’armée, sur les instructions du Président du pays. Ces femmes faisaient partie d’une marche pacifique de 126 partis de l’opposition pour contester la volonté du Président Dadis Camara de se présenter aux présidentielles, alors qu’il avait accepté de se retirer.
Avec mon expérience de la commission Cedrow, j’ai rencontré les victimes et, en dépit de beaucoup d’opposition et de réticences, fait un rapport qualifiant ce qui s’était passé à Conakry de crime contre l’humanité. Ce rapport a été qualifié d’exceptionnel par le Secrétaire General de l’ONU. Il m’a demandé de rédiger une recommandation pour les États sur la question des violences faites aux femmes en cas de conflit et m’a donné toutes les facilités nécessaires pour faire ce travail qui a abouti en une recommandation générale adoptée par l’ONU en octobre 2013. Ce rapport et cette recommandation font partie de ma carte de visite internationale. Par la suite, j’ai été invitée à m’adresser au Conseil de sécurité sur la  question de Femmes, Paix et Sécurité. Depuis 2014, je suis sur un High Level Advisory Group du conseil de sécurité sur la mise en application de cette résolution.

C’était l’aboutissement d’un parcours  professionnel?
Absolument.

Vous avez dit: mes compétences sont reconnues. Vous avez le sentiment que ce n’est pas le cas à Maurice?
 Oui. J’ai l’impression que je n’ai eu justice à Maurice. J’ai passé 35 ans au barreau mauricien, je crois que je n’étais pas une avocate minable et je considère que mes compétences n’ont pas été reconnues à leur juste valeur. J’ai été parmi les premières à avoir une maîtrise en droit commercial et je n’ai jamais pu me faire un chemin dans le monde des affaires.

À quoi attribuez-vous cette non-reconnaissance de vos compétences professionnelles?
Il y a toujours beaucoup de préjugés à Maurice. Aujourd’hui, les femmes sont en nombre, dominent la profession, mais je pense qu’elles sont toujours victimes de discrimination. Il y a aussi d’autres barrières, des chasses gardées pour certains.

C’est une situation locale ?
Non, cette situation est internationale. Ceci étant, rassurez-vous, je ne dis pas tout cela avec amertume. Je ne regrette rien et je n’ai aucune frustration.

Je vous écoute et je suis un peu effaré. Il faut aux Nations unies créer des commissions, rédiger des rapports en insistant pour faire admettre que la violence envers les femmes en temps de conflit est un problème?
Ce n’est pas à l’Organisation des Nations unies qu’il faut faire admettre cela mais aux États membres qui la composent, les 189 pays qui ont ratifié la Convention. C’est aussi une question d’expertise et de mise en pratique. Dans les années ‘90, on a beaucoup utilisé cette Convention pour faire des recommandations au Congo et au Rwanda, mais après il y a pas eu de suivi. C’était business as usual, on a laissé faire. Certains ne comprennent pas la portée et l’intérêt de la Convention pour la défense des femmes.

Ils ne peuvent pas ou ils ne veulent pas comprendre?
Ils ne comprennent pas, par exemple, que les mesures temporaires ne sont pas discriminatoires envers les hommes, mais qu’il s’agit d’une stratégie pour accélérer les choses vers l’égalité. À ce jour, vous avez beaucoup de pays, comme Maurice, qui ne comprennent pas cette manière de penser. J’ai eu de grandes discussions avec des ministres de la Justice mauriciens qui disent que l’égalité ne peut s’accommoder de mesures temporaires. Il faut faire comprendre que l’égalité ne veut pas automatiquement dire traitement égal. Il faut dire et insister que ces mesures sont spéciales pour augmenter la représentation des femmes dans toutes les sphères de la vie publique et privée. Il y a un seuil qu’il faut atteindre et une fois que c’est fait et soutenu dans le temps, vous enlevez les mesures spéciales. Il faut expliquer, convaincre et faire mettre en pratique. Ce soir (samedi de la semaine dernière), je vais en Azerbaïjan pour rédiger un plan d’action sur Femmes, Paix et Sécurité.

Je voudrais revenir à la parité. D’après ce que vous venez de dire, tout reste à faire dans ce domaine…
Ah oui, et dans tous les secteurs. Que ce soit la santé, l’emploi, l’éducation, la traite des femmes ou la violence. Le chemin est encore long

Pourquoi est-ce que ça ne va pas plus vite?
On avance, mais il y a aussi du recul. Aujourd’hui, il y a la question de violence, le terrorisme, l’extrémisme. C’est un des défis majeurs d’aujourd’hui et j’espère pouvoir contribuer au combat au nouveau poste que je vais occuper. Il faut revoir les outils pour faire face à l’extrémisme et au terrorisme religieux qui sont de nouvelles formes de violences faites aux femmes. Vous allez me dire qu’il y a toujours eu des violences en temps de guerre, mais là aujourd’hui, c’est autre chose.

Mais est-ce que ce que l’on appelle l’évolution n’aurait pas dû faire disparaître ou sérieusement diminuer ces formes de violence qui s’apparentent à la barbarie?
Aujourd’hui, c’est peut-être pire! Il faut comprendre que la guerre a différentes formes. Ce n’est pas forcément pays contre pays, elles ont aussi lieu à l’intérieur d’un même pays, entre groupes appartenant au même État. Les acteurs qui sont impliqués ont énormément changé. Aujourd’hui, vous avez des actes de barbarie qui sont perpétrés par des États mais aussi des groupes au sein des États. Nous avons des situations d’États fragiles, complètement dépassés par ce qui se passe à l’intérieur de leurs frontières. Le rôle des Nations unies est de dégager des stratégies pour aider ces États à mieux s’équiper pour faire face à la situation.

On dirait que les Nations unies sont de plus impuissantes pour trouver des solutions aux conflits qui se multiplient de par le monde
En même temps, il y a des progrès qui sont enregistrés et c’est ce qui nous motive à continuer. Tout récemment, le Secrétaire Général des Nations unies est venu avec un plan pour lutter contre l’extrémisme. Notre rôle c’est vraiment d’encourager les États à avoir un plan d’action au niveau national. Il y a quelques années,  qui parlait du rôle spécial de la femme victime dans la guerre? Il n’y a pas si longtemps, la guerre était la guerre, les victimes étaient des civils, hommes et femmes. Ce n’est qu’en 2000 que le Conseil de sécurité a réalisé pour la première fois que l’impact de la guerre sur les femmes était différent et qu’elles souffraient davantage que les hommes.

Mais est-ce qu’en temps de guerre, il n’y a pas de violence sexuelle sur les hommes?
Cela existe aussi, même si les femmes sont beaucoup plus ciblées. Aujourd’hui, on a réussi à rendre visible cette forme de violence subie par les hommes en détention en Syrie, en Irak et ailleurs. Aujourd’hui, la violence sexuelle n’est plus une tactique de guerre, c’est une tactique de terreur, de terrorisme, et il faut trouver des solutions appropriées.

Vous disiez à l’instant qu’il est possible que, par rapport au passé, les choses aient empiré dans ce domaine…
Oui. C’est ce que nous démontre Boko Haram, l’état islamique, Al Qaida et certains autres mouvements extrémistes. Nous travaillons actuellement sur 19 pays où on étudie les méthodes utilisées par ces groupes. J’ai découvert cette violence incroyable, cette brutalité jamais vue quand j’ai fait mon rapport sur Conakry. Ordonner à des soldats de violer des femmes qui participent à une manifestation pacifique, c’est de la barbarie!          

Est-ce que cette violence s’exerce plus au nom de la politique que de la religion, ou vice versa?
C’est les deux. C’est l’extrémisme culturel, social et religieux. Par exemple, on empêche les filles d’aller à l’école. Il y a des régions où des hommes ciblent les femmes et les filles et c’est leur forme d’extrémisme. Ils veulent contrôler la manière les femmes s’habillent, leur interdisent d’aller à l’école. Au Pakistan, on a beau construire des écoles,  elles restent vides parce que les enseignants et les élèves filles sont les cibles des extrémistes.

Est-ce que ce type de violence est uniquement islamiste?
Oui et non. Dans certains pays du centre de l’Afrique, au Burundi, en Somalie, au Yémen et au Soudan, on a commencé à attaquer les écoles. Mais il y a des nuances, des degrés de violence entre les groupes et c’est pour cela qu’il faut équiper, soutenir et accompagner les pays en fonction de leurs spécificités. Aujourd’hui, les Nations unies  ont augmenté le type des sanctions pour inclure les violences sexuelles et pour faire face à tous les types de situation. Dans certains pays, on accuse les casques bleus des Nations unies de violences sexuelles. Nous devons être exemplaires sur ces cas et combattre l’impunité.  

Est-ce que malgré tout ce que vous êtes en train de lister comme violence, vous êtes optimiste pour l’avenir ?
Je pense que la violence sexuelle n’est pas un produit inévitable de la guerre et elle est de plus en plus visible. Cette visibilité aide à la combattre et il faut aider les pays à prévenir, à travailler avec les femmes, à être informés le plus possible, à travailler avec la société civile et les instituts de recherche, et à établir un dialogue constructif.

Comment êtes-vous accueillie dans les pays où il existe des zones de conflit?
J’ai eu beaucoup de chance. On m’a beaucoup sollicitée et j’ai été souvent envoyée en mission par les Nations unies dans les zones de conflit en raison de mon expérience. J’ai travaillé dans les pays arabes, des pays africains en conflit. Je suis accueillie comme une experte qui vient partager et apprendre.

Comment êtes-vous arrivée au poste de sous-secrétaire du secrétaire Général des Nations unies?
Les Nations unies ont un nouveau Secrétaire General, M. Antonio Gueterres, qui a son cabinet. Il est composé de son adjoint et sept ou huit sous secrétaires s’occupant chacune ou chacun d’un dossier particulier. Il y avait une demande pour une sous-secrétaire responsable de “sexual violence in conflicts.” C’est un sujet que je maîtrise et comme le nouveau Secrétaire Général avait dit qu’il allait faire appel à des gens avec une expertise reconnue, j’ai donc demandé au gouvernement mauricien de présenter ma candidature. Cela a été fait.

Fallait-il faire campagne pour obtenir ce poste?
Non. En tout cas, je n’en avais pas les moyens. J’ai appris que certains pays et des organisations avec qui j’avais travaillé soutenaient ma candidature. Fin mars, j’ai reçu un coup de fil du chef de cabinet du SG des NU qui m’a dit que j’étais short listed pour le poste et que je devais être télé interviewée par un panel de spécialistes au début d’avril, chose que je n’avais jamais faite avant. Et puis, la semaine dernière, j’ai eu un coup de fil du chef de cabinet du SG des NU m’informant que ma candidature avait été retenue.

C’est la consécration de votre carrière professionnelle?
Oui. J’ai 59 ans, j’ai fait huit ans comme experte au Cedrow et je suis aujourd’hui sous secrétaire du Secrétaire Général des Nations unies. C’est pal mal comme aboutissement de parcours, vous ne trouvez pas?

Quel sera votre job et quelle sera sa durée?
C’est un contrat de quatre ans renouvelable, attaché à celui du secrétaire général. Je vais conseiller le Secrétaire Général dans mon domaine d’expertise. Je vais avoir un cabinet, un secrétariat, une équipe d’experts avec un budget, et je vais gérer une agence des Nations unies. Je vais annuler mes engagements en tant qu’experte du Cedrow et commencer mon nouvel emploi au début de juillet prochain.

Est-ce que même au niveau des instances internationales, c’est plus difficile pour une femme que pour un homme de grimper dans la hiérarchie?
C’est clair qu’il n’y a pas de parité au niveau des postes de décisions aux Nations unies. Ban Ki Moon, le précédent SG, avait promis d’instaurer la parité mais n’y est pas parvenu. Le nouveau Secrétaire Général veut de cette parité. On est sur la bonne voie.

J’ai l’impression que vous êtes en train de faire une réponse très diplomatique…
Non. Le nouveau Secrétaire Général a déclaré qu’il veut que pour chaque poste, il y ait au moins une femme sur la liste des sélectionnés. C’est un bon départ.

Est-ce que le système de quotas en faveur des femmes que l’on parle d’imposer n’est pas plus en faveur de la quantité que de la qualité?
Je ne le crois pas. C’est une proposition temporaire pour accélérer la voie vers la parité. Il y a des hommes et des femmes compétents, et d’autres qui ne le sont pas. Dans tous les pays du monde, il est prouvé qu’en termes de performance académique, les filles sont supérieures aux garçons. Ça, c’est l’article 10 sur l’éducation. Mais quand vous passez à l’article 11 sur l’emploi, vous pouvez constater à quel point il y a une grosse disparité hommes- femmes, que ce soit dans le secteur public ou privé. Le système patriarcal, profondément ancré dans nos sociétés, est la cause de cette disparité depuis la nuit des temps. Et cela continue. Les stéréotypes du modèle patriarcal sont l’obstacle numéro un à la parité. Il y a des lois correctes mais elles sont appliquées par des juges qui sont biased dans leur manière de penser.

Est-ce également le cas à Maurice?
Je ne veux antagoniser personne mais il faut que l’on sache qu’il y a des problèmes dans l’application des lois sur la violence domestique à Maurice. Nos magistrats ont été appelés, du jour au lendemain, à appliquer cette loi sans formation préalable. Il faut qu’ils soient formés pour éviter d’appliquer cette loi avec une manière de penser trop masculine. L’autre jour, un juge a renvoyé une affaire de violence domestique au mois de septembre. Comment protéger la femme qui a fait cette application et qui doit habiter dans la même maison que son mari qu’elle a dénoncé, en attendant septembre? Pour aller plus vite, il faudrait qu’elle entre d’autres actions devant d’autres cours. Où va-t-elle trouver les moyens pour payer les avoués et les avocats qui vont la défendre? Il y a dans la gestion de la violence domestique à Maurice, comme dans le monde entier, beaucoup d’injustice qui continue.

Que pensez-vous de ces nominées politiques mauriciennes qui se retrouvent à la une de l’actualité pour avoir auto augmenté leurs salaires?
Je n’ai pas eu beaucoup de temps pour suivre l’actualité mauricienne, ces temps derniers. Mais j’ai entendu parler de cette affaire et je trouve que c’est malheureux. Ceci étant, il me semble qu’on a toujours tendance à cibler les femmes plus que les hommes dans ce genre d’affaires. Le traitement est visiblement différent. Ceci étant, des enquêtes sont en cours et il faut attendre leurs conclusions.

Que pensez-vous de l’affaire de la Présidente de la République?
Je pense qu’elle est en mauvaise posture dans l’affaire Sobrinho. Mais je n’en dirai pas plus parce qu’on a prétendu que mon fils était, lui aussi, mêlé à cette affaire. J’ai appris à Genève qu’il aurait roulé dans une Jaguar impliquée dans ces affaires, alors que je viens de lui offrir une petite voiture pour son anniversaire Depuis je suis rentrée en mars, j’ai vu beaucoup de voitures s’arrêter devant ma maison pour voir s’il y a bien une Jaguar dans mon garage!

Que voulez-vous dire pour conclure cette interview?
J’espère que je vais continuer à faire honneur au pays, car je suis le premier Mauricien à accéder à ce poste de porte-parole des Nations unies sur la question de violences sexuelles en situation de conflit. C’est un grand honneur parce que je viens d’une famille modeste, mais avec un père qui n’a fait aucune discrimination entre ses quatre filles et ses deux fils. Ce n’était pas courant, il y a 50 de cela à Maurice.