Robin Mardemootoo, l’avocat d’Olivier Bancoult, fait partie du Groupe Réfugiés Chagos depuis 1997. Il a accompagné les Chagossiens dans toutes leurs batailles juridiques et a mis en place plusieurs équipes d’avocats dans divers pays pour assister les Chagossiens dans leur quête de justice.

Comment se fait-il que vous ayez passé 21 ans de votre carrière à plaider pour les Chagossiens ?

Je pratique le droit des sociétés et le droit bancaire pour gagner ma vie. Mais je fais aussi des affaires internationales de défense des droits de l’homme “pro bono” pour nourrir mon âme. Au tout début, je faisais tout par moi-même et j’ai passé des milliers d’heures à travailler sur les dossiers des Chagossiens. Au fur et à mesure que je progressais, j’ai pu recruter et employer des avocats pour m’aider dans les affaires des Chagos. Les Chagossiens sont les plus pauvres, ils n’ont aucune voix et leur combat contre les Britanniques et les Américains est désespéré. Je me suis engagé, il y a 21 ans, dans leur lutte et je ne les laisserai jamais tomber.

On sait que les litiges sont coûteux, en particulier à Londres. Pouvez-vous donc nous expliquer comment tous ces cas sont financés ?

Nous avons mené deux séries de litiges. Une au Royaume-Uni et une autre aux États-Unis. Au Royaume-Uni, dès le début, les Chagossiens ont demandé et obtenu l’assistance de la Legal Aid Commission. C’est un processus très strict, mais ils ont obtenu une aide juridique pour fournir un paiement minimum à leurs avocats britanniques. Seuls ces derniers impliqués dans les litiges au Royaume-Uni reçoivent une aide judiciaire. Mais c’est la beauté de cette affaire. Nous avons eu les meilleurs avocats anglais pour les Chagossiens à des taux d’aide juridique très bas, par exemple, Clifford Chance, qui travaille avec les Chagossiens depuis longtemps. Pourtant, il s’agit d’un cabinet d’avocats hautement réputé dans le monde. Aux États-Unis, le litige a été mené par l’UNROW Human Rights Clinic du Washington College of Law de l’Université américaine. Ils ont financé chaque étape du litige.

Et les Chagossiens avec lesquels vous avez travaillé pendant ces 21 années.

J’ai principalement travaillé avec Lisette Talate, Rita Elysée-Bancoult, Rozemont Samynaden, Raphaël Louis, Rita David, Adeline Jaffar et Olivier Bancoult. Ils sont très forts mentalement et ont beaucoup de détermination et de volonté. Les femmes sont incroyablement fortes. Olivier, cependant, ne cessera jamais de m’impressionner. L’évolution d’Olivier Bancoult a été phénoménale. Il parlait à peine l’anglais quand je l’ai rencontré en 1997 et il est aujourd’hui devenu un véritable homme d’État. Il formule clairement ses idées et ses politiques et dans un bon anglais. C’est un leader très mature, toujours très protecteur de son peuple et dévoué à son bien-être. Je me souviens que cela n’a pas toujours été facile pour lui en tant que jeune père : il devait toujours sacrifier son temps avec ses jeunes enfants et sa femme pour le bien-être de la communauté. Au fil des ans, son discours est devenu plus fort et je suis fier de son évolution en tant que jeune leader.

Nous sommes à la veille de l’étape historique à La Haye. Comment vos clients et vous avez aidé le gouvernement dans cette affaire ?

C’est le cas du gouvernement et non du Groupe Réfugiés Chagos. Cependant, c’est un cas qui nous concerne tous. Le gouvernement et ses avocats, du Solicitor General aux principaux avocats de Londres, le professeur Philip Sands QC, ont fait un travail extraordinaire. Nous avons eu des interactions avec eux et nous leur avons partagé nos archives et notre travail. Nos clients déposeront et nous espérons que cela aidera le cas de Maurice. N’empêche que je peux vous dire qu’ils font déjà la fierté de Maurice. Tous les fonctionnaires, y compris les diplomates de carrière aux États-Unis, au Royaume-Uni et à Maurice, ont travaillé très dur pour cette affaire et chaque citoyen mauricien devrait être fier de l’équipe de Maurice. J’ai entendu Olivier féliciter le leadership de sir Anerood Jugnauth sur ce dossier et il a absolument raison. Le Dr Navin Ramgoolam avait entamé le processus avec l’UNCLOS Litigation et il faut se souvenir de cette initiative bénéfique. Cependant, on se souviendra toujours de sir Anerood Jugnauth pour son discours extraordinaire à l’Assemblée générale des Nations unies et pour son leadership énergique et intelligent et j’espère que nos livres d’histoire pourront raconter l’histoire avec exactitude à nos enfants.

Après 21 ans de procès contre le Royaume-Uni et les États-Unis, que retenez-vous ?

L’hypocrisie des gouvernements britannique et américain. J’admire le Royaume-Uni et les États-Unis pour leurs valeurs et leurs principes démocratiques. Cependant, ces valeurs et principes s’estompent dans ce cas. Comment peuvent-ils agir de la sorte comme arrêter d’apporter du lait, du sucre, de l’huile et de la farine sur les îles pour faire sortir la population plus facilement ? À quel point est-ce inhumain ? Pourtant, ils restent impunis. Le droit international a été créé par l’Occident. Ce droit sera utilisé lorsqu’il leur sera utile et sera ignoré quand cela leur portera préjudice. Malheureusement, nous ne pouvons faire grand-chose s’ils décident d’ignorer le droit international, à part la sensibilisation de l’opinion publique. Regardez le parc marin qu’ils ont créé. Un diplomate britannique a déclaré, lors d’une réunion à l’ambassade des États-Unis, à Londres, que la raison pour laquelle ils avaient créé ce parc marin était « pour empêcher les Chagossiens de vivre sur ces îles ». Vous ne pouvez pas venir chez moi, me mettre à la porte et me dire que vous m’avez mis à la porte pour protéger ma maison. Ridicule. Nous aurons tout vu avec le gouvernement britannique. Nous les avons même vus nous induire en erreur en dissimulant des documents importants. Ils ont essayé toutes les astuces pour nous frustrer, mais nous avons résisté et nous n’en avons pas encore fini avec eux.

Quelle a été la valeur ajoutée de tous ces procès intentés par les Chagossiens en Angleterre ?

Au fil des ans, il y a eu plusieurs jugements historiques en faveur des Chagossiens qui ont contribué à faire connaître les circonstances de leur expulsion et de leur exil. La première victoire a eu lieu le 3 novembre 2000, lorsque la Haute Cour d’Angleterre a déclaré que les mesures prises par le gouvernement britannique étaient répugnantes et a annulé l’ordre qui interdisait l’accès aux Chagossiens. Puis, en 2004 et 2006, il y a eu la célèbre victoire sur le décret du conseil de Sa Majesté qui avait rétabli l’interdiction. Nous avons fait l’histoire en étant les premiers à obtenir un décret du conseil de Sa Majesté déclaré illégal et à le faire annuler.

Aujourd’hui, tout le monde se sent concerné par cette bataille alors qu’en 1996, personne ne s’en souciait. Je pense que les combats juridiques d’Olivier ont joué un grand rôle dans l’obtention des résultats actuels. À la suite de ces affaires, il y a eu des documentaires sur CNN, CBS, Sky News, TF1, Canal Plus et sur Channel 5, entre autres. Tout cela n’aurait pas été possible sans les cas présentés par Olivier Bancoult et son groupe. Olivier a aussi obtenu le soutien actif de Nelson Mandela au cours de ces dernières années. Ce dernier aimait beaucoup Olivier Bancoult et a permis à l’ANC de soutenir les Chagossiens de son vivant.

Y a-t-il de la lumière au bout du tunnel pour les Chagossiens et pour Maurice ?

Je suis convaincu que Maurice gagnera. En tant qu’avocat des Chagossiens tout d’abord, j’aimerais qu’ils puissent se réinstaller sur leurs îles. Je souhaite qu’ils puissent voyager aussi souvent qu’ils le souhaitent pour entretenir les tombes de leurs ancêtres sur ces îles et le gouvernement devrait mettre en place l’infrastructure nécessaire pour rendre cela possible. Ensuite, je pense que Maurice devrait être en mesure de louer une partie de Diego Garcia aux États-Unis et obtenir un bon paiement annuel de location du gouvernement américain.

Je sais que mes amis de Lalit et de Rezistans ek Alternativ ne seront pas d’accord avec moi parce qu’ils veulent un océan Indien démilitarisé. Mais je pense qu’il serait irréaliste de s’attendre à ce que les États-Unis quittent Diego Garcia. C’est toujours l’une des bases militaires américaines les plus avancées et je suis convaincu que Maurice peut négocier un contrat d’une valeur supérieure à 100 millions de dollars par an. Cependant, Maurice devra alors trouver les moyens de réhabiliter les îles et de mettre en place les infrastructures appropriées.

Nous devrions amener les États-Unis à faire cela pour nous. Maurice devrait trouver un moyen d’amener les États-Unis à la table des négociations et de mettre au point un excellent programme financier pour notre économie.