ME YOUSOUF MOHAMED : “À Maurice aujourd’hui, chacun cherche son «ti-bout»”

Me Yousouf Mohamed, ancien politicien et qui compte plus de cinquante ans au barreau mauricien, nous offre son analyse de la situation politique et sociale, du fonctionnement du gouvernement et de ses institutions. Le tout avec la liberté de ton de l’observateur politique qui n’a pas peur de dire les choses et de mettre les points sur les «i».
Un ancien chef juge qui poursuit des juges pour une histoire de nomination à l’étranger. C’est un grande première dans le judiciaire mauricien, n’est-ce pas ?
J’ai fait plus de cinquante ans au barreau mauricien et je n’aurais jamais pensé qu’on ferait face à de telles situations un jour à Maurice. Je crois qu’il y a une dérive non seulement dans le judiciaire mais dans l’ensemble du pays. Nous sommes engagés dans un «rat race» pour l’argent, les positions, les nominations, les protections. Autrefois, nous avions aux postes de responsabilité des gens de classe, de calibre qui savaient faire respecter le décorum. Soyons francs, les valeurs qui avaient cours autrefois dans la société mauricienne et ses institutions ont disparu ou sont en train de disparaître. Cela donne une mauvaise image qu’un ancien chef juge poursuit ses ex collègues pour une affaire de nomination. Je trouve cela dégueulasse. Il semblerait que le plaignant pensait que le poste qu’il occupait à l’étranger lui avait été offert de façon permanente. Il est vrai que la justice est ouverte à tous, mais tout de même !

Mais la situation n’est pas meilleure chez les avocats. Exemple : un membre du barreau accepte d’être nommé dans des corps paraétatiques sans avoir les compétences nécessaires.
 Je vois à quelle affaire vous faites précisément référence et je ne vais pas seulement blâmer l’avocate mais aussi ceux qui ont recommandé sa nomination, c’est-à-dire des politiciens. Je me demande si on a recruté cette demoiselle pour son statut d’avocat ou comme membre d’un parti politique. À Maurice aujourd’hui, chacun cherche son ti-bout et dès qu’on offre à quelqu’un un privilège, il ferme les yeux sur beaucoup de choses. Profiter du système semble être devenu une règle générale. Le sens de l’éthique est en train de disparaître et je me demande ce qui va se passer avec le nombre grandissant d’avocats.

Il y en a trop, selon vous ?
 Oui. Il y a trop d’avocats pour un petit pays comme l’île Maurice, et pas assez de cours, de magistrats et de juges pour rendre la justice rapidement. Le niveau baisse, les affaires sont mal préparées, même par des Senior Councel, comme l’a fait ressortir récemment le chef juge.
C’est également la pagaille dans la police. Le commissaire vient d’admettre qu’il ne savait pas ce que faisaient certains officiers du CID. Comment expliquez-vous cela ?
 Je suis surpris de cette déclaration du commissaire de police dans la mesure où pour certaines arrestations, dont celle de mon fils Shakeel, la police disait que les ordres venaient d’en haut, c’est-à-dire du commissaire lui-même. J’aimerais savoir qu’elles sont les sanctions qui ont été prises contre ces officiers. S’ils sont libres de faire ce qu’ils veulent, d’aller interpeller qui bon leur semble, sur instruction ou pas de ministres, les Casernes ont été transformées en cour du roi Pétaud ! Le problème c’est que tout le monde a peur et fait ce qu’il faut pour être dans les bons papiers du gouvernement du jour et ne pas rater les promotions.

Comment fonctionne le gouvernement, selon vous ?
Il est clair que ce gouvernement n’a pas de direction, chacun de ses membres faisant à sa guise. Prenons le cas de Pravind Jugnauth, qui est allé en Inde discuter de finances, de métro léger, d’infrastructures, de diplomatie, dont des sujets supposément gérés par des ministres respectifs. Pourquoi empiète-t-il sur les plates-bandes de ses collègues ? Lalians Lepep ne s’attendait pas à remporter les élections. C’est un ramassis de tout ce qu’on a pu rassembler à la veille des élections pour faire face à Navin Ramgoolam. Ces gens sont arrivés au pouvoir par défaut. Ils n’avaient aucun programme et jusqu’à maintenant, ils n’ont aucune direction, ils font des essais. En deux ans, nous avons eu trois ministres des Finances et peut-être un quatrième dans quelques semaines.

Le gouvernement s’est engagé dans des affaires légales sans maîtriser et préparer ses dossiers, et avoir mesuré leurs implications. Est-ce que le State Law Office ne fait pas son travail ou est-ce que ses avis ne sont pas respectés ?
 Je ne sais quels sont les conseils donnés par le SLO et s’ils sont écoutés. Ce gouvernement a fait des erreurs légales graves  contre ceux qu’ils visaient pour faire de la politique spectacle, pour donner l’impression qu’il était entrain de «nettoyer» le pays. Le problème c’est que ce sont les Mauriciens qui auront à faire les frais de ce prétendu nettoyage.

 Passons à la politique. Quelle est votre réaction au fait que sir Anerood Jugnauth offre — ou cède — le poste de Premier ministre à son fils Pravind ?
 Je vais répéter ce que j’ai déjà dit : Lalians Lepep était une alliance électorale enregistrée avec comme leader Anerood Jugnauth et comme adjoint Xavier-Luc Duval. L’électorat a voté cette alliance et, logiquement, celui qui doit remplacer Anerood Jugnauth comme leader c’est Xavier-Luc Duval, pas Pravind Jugnauth. Anerood Jugnauth est en train de faire une escroquerie politique et d’instaurer sa dynastie politique à Maurice, avec la complicité de Xavier-Luc Duval et d’Ivan Collendavelloo.

N’êtes-vous pas en train de reprocher aux Jugnauth ce que les Mohamed ont essayé de faire ?
 Ce n’est pas du tout la même chose. Mon père, mon fils et moi sommes entrés au Parlement par les élections, à des périodes différentes. J’ai quitté la politique active en 1987, alors que mon fils était encore étudiant. Il est revenu au pays, par la suite a posé sa candidature aux municipales où il a été battu, puis a été élu en 2005, 2010 et 2014. Nous sommes entrés au Parlement par le vote du peuple dans un système démocratique, pas par une transmission de père à fils, pas comme un roi qui transmet son pouvoir, ou son trône, à son fils, le prince.

 Au niveau légal, rien ne semble pouvoir empêcher cette transmission du prime ministership .
 C’est légal puisque les deux autres leaders de Lalians Lepep ont abdiqué. Pour ce qui est de la morale, c’est autre chose.

 Qu’est-ce qui va se passer lors de ces prochaines élections, selon vous ?
 Je prévois une victoire du Parti travailliste et je souhaite qu’il aille seul aux élections. Je crois qu’il serait sain pour le pays qu’il n’y ait pas d’alliance avant les élections, mais après si la situation l’exige. L’Alliance Lepep avait promis la fin des passe-droits, le règne de la méritocratie, de la justice et de la transparence. La situation est pire aujourd’hui. Avec l’économie qui stagne et les hommes d’affaires qui disent ne pas avoir confiance dans l’avenir, comment voulez vous empêcher Ramgoolam de redevenir populaire ? Mais il faut empêcher l’opportuniste Xavier Duval de devenir le jouisseur permanent de la politique mauricienne.

 Qu’est-ce que vous avez contre le leader du PMSD ?
 Je n’ai rien contre lui personnellement, mais il change de bord pour toujours rester au gouvernement. C’est pour cette raison que je le qualifie d’opportuniste et de jouisseur. Tous les péchés d’Israël sont sur Ramgoolam, et Duval est un saint, une grande sainte-nitouche, alors qu’il faisait partie de son gouvernement en tant que ministre des finances.

Étonnamment, vous ne parlez pas du MMM et de son leader, votre adversaire de toujours. Ils n’existent plus pour vous ?
J’ai du respect et de l’admiration pour Paul Bérenger. J’apprécie son travail comme leader de l’opposition et je souhaiterais même qu’il continue à occuper cette fonction, comme il le fait ces jours-ci. Mais il y a eu des cassures au MMM avec le départ de Collendavelloo, de Ganoo et d’autres qui ont diminué la force de ce parti. Pour l’avenir la question est la suivante : est-ce qu’on peut avoir un MMM sans Bérenger ? Ma réponse est non, mais on peut avoir un PTr sans Ramgoolam.

 On pourrait envisager un PTr avec Shakeel Mohamed comme leader avec l’évolution, le changement de mentalités, les nouvelles manières de penser de la jeunesse?
Non. Shakeel ne pourra jamais être le leader du PTr pour des raisons ethniques évidentes. Des raisons qui n’ont rien à faire avec la compétence ou l’intelligence. Il faudra attendre encore longtemps pour que disparaisse cette loi ethnique non écrite.
Je ne suis pas sûr qu’elle disparaîtra de mon vivant, en tout cas pas avant les prochaines élections.

Donc, pour vous, l’avenir politique va se jouer entre le PTr et le MSM, avec le PMSD en retrait.
 Je me demande si le MSM a un avenir politique

 N’oubliez pas que ce parti a 33 députés au Parlement et le poste de Premier ministre.
Ça, c’est la situation d’aujourd’hui. Mais n’oubliez pas ce qu’était le MSM deux ans avant les élections de 2014 : rien du tout. On disait même qu’il ne représentait que cinq sous et qu’il en fallait encore quatre-vingt quinze pour faire une roupie. Le MSM n’a déjà plus la popularité et la faveur du peuple qu’il a eues avant et pendant les dernières élections. On verra peut-être un autre parti politique émerger sur la scène. Je n’ai pas confiance en Alan Ganoo, qui a été élu grâce à Paul Bérenger et au MMM, et ne sera pas réélu sur son propre nom. Le même raisonnement s’applique à Ivan Collendavelloo, qui est déjà impopulaire et qui fait partie des one-term elected. Je vous ai déjà dit que de cassure en cassure, le MMM est réduit à quelques députés. Il ne reste donc que le PTr et le PMSD, qui est en train de ratisser large pour sortir de la catégorie de parti créole.
 
Ce qui irrite au plus haut point Showkutally Soodhun .
Qui dans ce pays prend au sérieux ce que M. Soodhun peut dire, surtout quand il se déguise en Arabe ?
 
Vous croyez dans l’avenir de Maurice, Yousouf Mohamed ?
À ce jour, avec tout ce que je vois et j’entends, je suis obligé de vous répondre non. Maurice a pris un recul de plusieurs années avec les derniers gouvernements et l’actuel a empiré la situation.
L’économie ne va plus, les valeurs sont en train de disparaître, le chômage d’augmenter, sans compter le non respect de son adversaire politique. Il n’y a plus d’adversaire aujourd’hui mais des ennemis qu’il faut ruiner, salir, emprisonner à n’importe quel prix, même celui des accusations fabriquées.
 
Tel n’était pas le cas avant ?
Certainement pas. Il ne reste que trois députés issus des élections de l’indépendance : Raouf Bundhun, Jeetah père et moi-même. Anerood Jugnauth n’était pas candidat aux élections de 1967. À cette époque, il avait déjà quitté l’Independent Forward Block pour se joindre au Hindu Congress. De mon temps, celui de Ramgoolam (père), Bissoondoyal, Lesage, Rivet et Gaëtan Duval, nous étions des adversaires qui se respectaient. La meilleure preuve : j’ai défendu en tant qu’avocat Gaëtan Duval, qui était mon adversaire politique. Il avait confiance en moi en dépit du fait que je l’avais combattu politiquement pendant des années. Avec ce que je viens de dire sur la perte des valeurs, je conclus que l’avenir ne sera vraiment pas facile à Maurice…