Mes ancêtres les Gaulois…

Quand nous pensons à notre passé, à notre histoire globale – celle de l’humanité, nous arrivons très vite à la conclusion qu’elle est souvent plus complexe qu’on ne le pense et surprenante même. En même temps, nous ne cessons pas d’être ébahis par la résilience des premiers hommes dans leurs combats contre les calamités naturelles, les invasions, les famines, les animaux sauvages entre autres.

Nous avons souvent pensé que la population chinoise était plus ou moins homogène, que la Chine était un pays fermé et que la Grande Muraille empêchait les invasions. En réalité, même si cette population est constituée à 92 % de Han, on trouve le long de la frontière chinoise, proche du Vietnam, du Laos, de la Birmanie, de l’Inde, du Népal, du Pakistan, de l’Afghanistan, du Kyrgyzstan, du Kazakhstan, de la Mongolie, de la Russie et de la Corée, des populations de 55 ethnies différentes plus ou moins métissées avec l’ethnie principale. Le métissage, dans ces provinces périphériques, est assez commun malgré les tensions qui existaient entre la République populaire de Chine et ses minorités. Les frontières entre les pays avoisinants et la Chine, malgré les imposantes chaînes de montagnes et l’hostilité des régions désertiques, sont loin d’être hermétiques. La Grande Muraille n’a jamais pu empêcher l’invasion de la Chine par les hordes venues des steppes du nord et de la Mandchourie. Au fil des siècles, tous ces envahisseurs se sont métissés avec les populations Han ; le patrimoine génétique s’est trouvé ainsi renforcé.

Le Collège Saint-Joseph

En 1948, mon père ouvrit un deuxième studio de photographie, rue Chasteauneuf, à Curepipe. Nous nous installâmes donc dans cette ville, réputée la plus européenne du pays à cause de son climat humide et froid, dans une grande maison rue Abbé-Laval. Je fus inscrit au Collège Saint-Joseph. Ce prestigieux établissement a été fondé en 1877 par le frère Vinoch.  Ayant été reconstruit en 1933 et retapé maintes fois après chaque cyclone, le collège, avec ses nombreux terrains de sport, son gymnase, ses salles de classe spacieuses et bien éclairées ainsi que son annexe pour les laboratoires de physique, de chimie et des sciences naturelles était des plus modernes.
Nous avions des cours d’histoire, de géographie, de français, d’anglais, d’arithmétique et de religion. Lors de la lecture de la première page de mon livre d’histoire, j’appris de nouvelles choses, entre autres que nos ancêtres étaient des Gaulois et que leur chef était Vercingétorix. J’étais tout fier de ces nouvelles connaissances. J’avais donc un lien avec les vignobles français, la révolution de 1789 et Vincent Auriol ! Plus tard, quand mon père s’enquit de ma journée à l’école, je lui racontai ce que j’avais lu. Il eut un drôle d’air, fronça les sourcils et ouvrit la bouche pour me parler. J’attendis. Mais il se ravisa et partit vers son bureau. Il revint, quelques secondes plus tard, muni d’un globe terrestre. Il me pointa le centre de la France et me dit : « Bann Golwa ti res dan rezion Overgn (Auvergne), dan paraz seki nou apel Klermon-Feran (Clermont-Ferrand) zordi. »(1) Il mit ensuite son doigt à droite de l’emplacement de Madagascar et me montra le point qui représentait notre île Maurice. « Nou, ala kot nou viv ! » (2) Puis, prenant une grande inspiration, il tourna le globe et me montra l’emplacement de la Chine. « Nou bann anset pa sorti dan Lagol, ansien nom pou Lafrans. Zot sorti Lasinn, dan bann rezion kouma Henann, Shangzi e dan lenor Houbey. » (3) Et il me montra ces provinces chinoises de la Chine centrale sur le globe. Par ailleurs, il me raconta que suite aux guerres accompagnant les changements dynastiques qui eurent lieu dans les régions environnant les anciennes capitales de Luoyang et Changan à partir du IIIe siècle, nos ancêtres ont dû migrer vers le Sud. Ils ont fini par s’installer principalement dans les provinces de Guangdong, Fujian, Jiangxi et Guangxi où on les surnomma « les Hakka », qui signifie « familles invitées ».
« To liv la ti ekrir pou bann zanfan lekol dan Lafrans. Difisil pou bannla ekrir enn liv lor zistwar bann diferan kominote dan nou pei. » (4)
Des années plus tard, un ami, en poste à l’ambassade mauricienne à Paris, me raconta l’histoire suivante :
« Il y eut entre 66 avant Jésus-Christ et 217 après Jésus-Christ une série de guerres entre l’Empire parthe et l’empire romain. En 53 avant Jésus-Christ, Marcus Licinus Crassus et son fils Publius Crassus participaient à une campagne contre les Parthes. Le père, général et homme politique romain, considéré à l’époque, comme l’homme le plus riche de Rome, était membre du triumvirat avec César et Pompée. Le fils, un des légats qui secondaient César lors de la guerre des Gaules, commandait un contingent d’un millier de cavaliers gaulois. La campagne se termina par la défaite humiliante des Romains à Carrhes (Harran en Turquie). L’armée de Crassus, au nombre de 50 000, était composée de sept légions, 4000 cavaliers ainsi que des troupes auxiliaires. 20 000 hommes perdirent la vie durant la bataille et 10 000 furent faits prisonniers. »
Aujourd’hui, on trouve, dans la province de Kansu, au village de Zhelaizhai, situé à une dizaine de kilomètres au sud de Yongchang, quelques centaines d’individus ayant des traits physiques étrangers. Certains ont les cheveux châtains, roux ou bouclés, d'autres les yeux clairs ou un nez trop grand pour être chinois. Ils sont appelés "les long-nez" par leurs voisins et se disent descendants des Romains. Selon un historien chinois, Guan Yiquan et un chercheur australien, David Harris, le village de Zhelaizhai, s’appelait autrefois Liqian. À l'université de Lanzhou, chef-lieu du Gansu, l'historien Chen Zhengyi fit une découverte : Liqian doit en réalité se prononcer « Lijian » et il s'agirait de la transcription phonétique du mot latin legio (« légion »).  Song Guorong, le porte-parole de ces Chinois pas comme les autres, affirme qu’ils ont été sinisés depuis longtemps mais qu’ils sont néanmoins les descendants des légionnaires romains venus dans cette région il y a deux mille ans. Cette déclaration est surprenante !
Homer Hasenpflug Dubs, un sinologue américain, proposa en 1955, une explication fondée sur les écrits de Plutarque, Pline et le Livre des Han de l'Est (dynastie chinoise, 25-220 après J.-C.).
En 53 avant Jésus-Christ, Marcus Licinius Crassus, qui dirigeait Rome avec César et Pompée, partit en campagne contre les Parthes avec 42 000 hommes. Crassus fut tué à Carrhes, dans l'actuelle Turquie, et une partie de ses troupes, tombée aux mains de l'ennemi, fut envoyée en Asie centrale, au Turkménistan actuel, pour lutter contre les Huns. On perdit ensuite leurs traces. En 36 avant Jésus-Christ, une armée chinoise réussit pour sa part à capturer la capitale des Huns, l'actuelle Tachkent en Ouzbékistan. Leur chef, qui menaçait depuis des années le flanc ouest de l'empire du Milieu fut décapité. Les sources chinoises de l'époque décrivirent cette bataille où l’armée Han s’opposa à des combattants qui utilisaient une formation dite en écaille de poisson, très similaire à celle du « testudo », qui n’était connue que des Romains. Les Chinois acceptèrent la reddition d'un millier de combattants, lesquels avaient des physionomies différentes de celles des habitants de la région. Il semblerait aussi que l’empereur Huang Ti autorisa 145 de ces étranges combattants à s’établir dans la région de Yongchang, pas loin de la route de la soie. Pour Dubs, il n'y a pas de doute : il s'agirait des restes de la légion perdue de Crassus.
En 1995, des généticiens venus de Beijing ont prélevé des échantillons de sang de 200 villageois de Zhelaizhai. Selon l’historien Chen Zhengyi, 46% des tests ADN ont révélé une forme de lien génétique avec des Européens. Mais cela ne prouvait toujours rien. Contactés par l'université de Beijing, des généticiens italiens ont rétorqué que les légions étaient formées essentiellement de mercenaires grecs.
Nous savons aujourd’hui qu’ils n’y avaient pas que des mercenaires grecs ou romains dans les légions romaines. Il y avait aussi les cavaliers gaulois de Publius Crassus. Il se pourrait bien que certains de ces cavaliers gaulois aient migré vers le sud avec mes ancêtres Hakkas.
Ainsi, serait-il possible que la référence au lycée à nos « ancêtres gaulois » n'était pas, après tout, pure baliverne ?
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Note : Je ne crois pas à la pureté de la race ou à l’aryanisme des nazis. Je pense que plus on est métissé, mieux il en est pour notre patrimoine génétique. Mon oncle, Lin Fengmian, le peintre chinois très connu, demi-frère de mon père, avait pour mère une femme d’ethnie Miao. Les populations du Saguenay-Lac St. Jean, se mariaient entre cousins et cousines ; le métissage avec les populations amérindiennes a grandement diminué les risques de consanguinité. Pierre Renaud, l’auteur de « Les Balises de la nuit » avait demandé à mon père, François Lim, ce qu’il pensait de mon mariage à une Québécoise en 1973. Il a répondu : « J’aurais préféré naturellement qu’il épouse une Chinoise mais un mariage mixte renforce le patrimoine génétique n’est-ce pas ?! »

1. « Les Gaulois habitaient la région d’Auvergne, autour de l’actuel Clermont-Ferrand. »  
2. « C’est ici que nous habitons ! »
3. « Nos ancêtres ne viennent pas de la Gaule antique. Ils viennent de Chine, plus particulièrement, des provinces du Henan, du Shanxi et du nord du Hubei. »
4. « Ton bouquin d’histoire est sûrement destiné aux écoliers de France. Ils ne pouvaient probablement pas le rééditer pour la ribambelle d’ethnies de notre île. »