– N’est-il pas une des conditions pour passer à une autre étape de notre développement ?

« Jaidé » est un mot issu du bhojpuri (prononcez « Jaye-dé ») qui signifie littéralement « laisser-aller ». Le Jaidéisme se définit donc comme la philosophie ou la culture du laisser-

AVINASH RAMESSUR

aller. Une définition voisine pourrait être « la politique de l’autruche », mais je ne pense pas me tromper en disant que le Jaidéisme dépasse le cadre de la politique pour atteindre effectivement le stade de seconde nature ou, si vous préférez, de façon de vivre chez nous Mauriciens. Comme toute chose abstraite, il n’est pas évident d’en poser le concept avec des mots simples et cet article en est une modeste tentative. La tentation serait aussi facile d’illustrer le Jaidéisme avec des exemples concrets, présents et passés, de notre quotidien, mais je risquerais de dévier l’attention du lecteur vers des problématiques de surface en lieu et place du débat de fond. Aussi, tous ces exemples incluent simultanément le Jaidéisme et d’autres notions connectées qui ont toutefois leurs propres sphères, telles que le clientélisme politique, la corruption sous diverses formes, le népotisme, l’incompétence, la médiocrité, la résistance au changement, le réflexe identitaire, etc… En fait, le Jaidéisme va toujours de pair avec une autre notion.

Il représente notre comportement ou notre réaction lorsque nous sommes témoins directs ou indirects de la manifestation de cette autre notion. Exemples d’ordre général: – La faiblesse du père vis-à-vis du fils lorsque celui-ci a commis une infraction aux lois du pays, ceci en contravention avec son devoir de citoyen ou son devoir de commis de l’état. – Le réflexe identitaire/communautaire pour défendre quelqu’un qui enfreint les lois, la morale ou l’éthique sans tenir compte de l’intérêt général. – Notre indifférence et celle des autorités face aux transgressions à l’état de droit ou à l’ordre public. – Notre apathie envers les violences et les injustices envers les plus faibles sauf quand cela nous concerne directement ou concerne nos proches. Le Jaidéisme se nourrit du fait que ceux qui volent des bœufs dans notre pays restent souvent impunis. Cela nous conduit à une certaine apathie, y compris envers ceux qui volent des œufs car nous avons fini par intégrer en nous le fait que rien ne change en matière de bonne gouvernance ou de citoyenneté responsable dans le pays.

Il est vrai que nous conservons tous une capacité d’indignation en face d’évènements majeurs. On l’a encore vu dans le cas de la pigeonne voyageuse attirée par le côté obscur de la finance mondiale (encore que on a imposé aux citoyens l’indécence de sa présence, désormais nauséabonde, pour la fête nationale). Cependant, nous réagissons rarement devant les petites transgressions, les petites corruptions, les incartades, le petit racisme quotidien, le travail mal fait, l’intrusion de la (des) religion(s) dans notre démocratie supposée séculaire, les violences pernicieuses dans nos relations avec autrui, etc… Nous (et ceux qui nous gouvernent) avons tendance à écarter ces petites choses comme des grains de sable insignifiants et de passer notre chemin, mais voilà, ne dit-on pas qu’il suffit d’un grain de sable pour enrayer une belle machine. Il ne faut donc pas s’étonner que notre démocratie soit parasitée par le Jaidéisme et que son progrès s’en soit trouvé ralenti. On dit aussi que le diable se trouve souvent dans le détail. Le Jaidéisme, bien nourri par ce qui est décrit ci-dessus, nourrit à son tour les diables qui s’appellent respectivement incompétence, médiocrité, corruption, manque de rigueur, inconscience, barbarie, manque de patriotisme, lâcheté, etc …

Afin d’exorciser le Jaidéisme – le mot n’est pas trop fort car comme je l’ai dit plus haut, le Jaidéisme est une seconde nature en nous –, il convient de se demander quelles en sont ou ont été ses sources originelles ? Il y en a trois à mon avis. −D’abord, il existe une terrible confusion des genres entre la tolérance et le Jaidéisme. Avant de commenter ce point, la mise en garde suivante est très importante : je ne remets nullement en question la tolérance voulue et construite par les pères fondateurs de la nation mauricienne (perpétuée aussi par ceux qui ont suivi) et qui est si nécessaire pour l’harmonie dans notre pays aux couleurs de l’arc-en-ciel. Hormis les esprits rétrécis et pollués par des idées extrêmes, nous avons appris à accepter les différences.

Je concède également qu’il y a une ligne de démarcation très fine entre la tolérance et le Jaidéisme, d’où la facilité de certains à abuser de pseudo-tolérance pour 1.) faire déjouer les règles de l’état de droit applicables sans distinction à tous 2.) arriver à faire aboutir des intérêts sectaires/privés au détriment de l’intérêt général 3.) se faufiler, après infraction, entre les mailles de la police pour se réfugier derrière leurs chapelles respectives 4.) abuser de la crédulité de « lepep admirab » pour faire aboutir des intérêts personnels et égoïstes, etc… Il s’agit bien évidemment de Jaidéisme dans ces cas et non pas de tolérance. Tout ceci est bien évidemment entretenu et/ou facilité par des politiciens retors qui se nourrissent de clientélisme politique sous couvert de respectabilité. Qu’on se le dise, tant la tolérance est une valeur, tant le Jaidéisme est une contre-valeur qui nuit à notre démocratie et érode les principes de l’état de droit. Il faut donc qu’on s’en protège et qu’on cesse de lui céder du terrain. Cela commence d’une part sur le terrain intellectuel où les esprits intègres doivent s’engager, sans crainte de représailles, contre toute tentative, toute supercherie ou tout discours prétextant une fausse tolérance et d’autre part sur le terrain éducatif où nos enseignants doivent être des modèles de droiture en la matière et nos enfants doivent être éduqués sur l’exigence du respect des principes de l’état de droit et sur leurs devoirs de citoyen envers leur pays.

− Deuxièmement, la lecture de notre histoire nous apprend que le premier de nos premiers ministres fut fortement inspiré par le fabianisme. Qu’est-ce ? Il s’agit d’une doctrine initiée en Angleterre par la Fabian society à la fin du XIXe siècle pour faire infiltrer le socialisme comme force politique et économique au sein de la société britannique très inégalitaire (elle l’est toujours d’ailleurs). Cette doctrine s’inspire de la stratégie utilisée par le général romain Quintus Fabius Maximus pour combattre et vaincre le grand Hannibal à travers des méthodes de contournement ou d’évitement d’affrontements frontaux, de coups bas (!), de temporisation et de harcèlement.

Le symbole de la Fabian Society fut initialement un loup déguisé en mouton (tout un symbole!) et par la suite une tortue (encore un autre symbole!) pour signifier le progrès graduel et lent. En termes de politique économique et sociale, le fabianisme eut de nombreux succès notamment l’instauration de l’état providence (welfare state) en Grande-Bretagne. Il en est de même chez nous, reconnaissons-le. Mais n’est pas Sydney et Beatrice Webb ou Georges Bernard Shaw (quelques fondateurs du fabianisme) qui veut !

À SUIVRE