MGR ALAIN HAREL: « La consolidation de l’autonomie passe par la démocratie participative »

Mgr Alain Harel fête ses 15 années comme évêque de Rodrigues. L’occasion de faire le point sur le rôle de l’Église dans la société rodriguaise et d’analyser les 15 années de l’autonomie. Tout en reconnaissant qu’il y a eu beaucoup de progrès dans l’île, notamment dans le domaine des infrastructures, il est aussi d’avis qu’il y a de nombreux défis à relever, avec les grandes mutations dans la société. Il cite notamment l’attention aux plus pauvres, l’écologie et l’aménagement du territoire, ainsi que la démocratie participative. Ce dernier élément, dit-il, est important pour consolider l’autonomie. Quant à savoir s’il a des chances de succéder à Mgr Maurice Piat, il répond tout simplement que sa mission à Rodrigues n’est pas terminée.

Cela fait 15 ans que vous avez été nommé évêque de Rodrigues, quel est votre regard sur ce parcours ?
J’ai pris comme devise épiscopale « Vous êtes sel de la terre et lumière du monde ». C’est aussi la devise de l’église de Rodrigues qui a été érigée comme vicariat apostolique, après le passage à l’autonomie. Cela nous invite à prendre au sérieux toute la réalité humaine. Et au cœur de ces réalités, de donner le goût de l’Évangile au cœur de nos actions. C’est dans ce sens que j’essaie d’aider l’Église à progresser.
Cela se traduit de plusieurs manières. La première concerne l’engagement auprès des plus pauvres. Cela se fait principalement à travers l’œuvre de Caritas. Nous avons toute une équipe de volontaires qui font un travail extraordinaire. Caritas Rodrigues a depuis toujours mis l’accent sur trois points : aider les personnes à se prendre en main par de petits projets économiques, de même que l’aide au logement ; favoriser l’éducation des enfants et des jeunes à travers tout un projet alimentaire – nous aidons chaque jour plus de 300 élèves du primaire et du secondaire pour avoir un repas et nous avons également tout un plan pour aider les étudiants au bas de l’échelle à poursuivre leurs études universitaires et techniques à Maurice ; enfin, la troisième dimension de l’aide caritative concerne les aides d’urgence.
La deuxième dimension pour être sel de la terre et témoin de l’Évangile au sein de la société rodriguaise concerne tout le projet éducatif. Feue Antoinette Prudence et Irlande Alfred ont lancé le projet pédagogique connu comme l’Inclusive Pedagogy. Cet effort se poursuit aujourd’hui avec une jeune manager, Dr Annick Tolbize, une spécialiste en pédagogie qui a fait ses études aux États-Unis, et toute une équipe. Nous visons le développement intégral de chaque enfant qui nous est confié.
Un troisième axe est à travers le mouvement d’actions catholiques qu’est le centre Carrefour, dont la cheville ouvrière a été Antoinette Prudence. Nous continuons cette intuition qu’elle a eue. À l’occasion des 15 ans de l’autonomie, il y a eu toute une réflexion menée par le centre dont le thème était « Comment remplissons-nous le panier de l’autonomie ? » Cela a été un temps pour évaluer les avancées et identifier les difficultés. Au cours de la messe marquant les 15 ans de l’autonomie, j’ai fait une présentation de cette réflexion. Comme vous le savez, nous avons une grande préoccupation ici, c’est l’eau. La semaine dernière, les forces vives se sont réunies au centre Carrefour pour réfléchir à ce sujet et ont fait des propositions concrètes au commissaire de l’eau. Bien sûr, le travail se fait également dans les paroisses à travers les prêtres et la présence des religieuses. Par exemple, elles ont pris depuis peu ce qu’on appelait auparavant le shelter et qui accueille les enfants en difficultés. Voilà autant d’exemples qui montrent comment l’église essaye d’apporter son petit grain de sel dans la société rodriguaise. Bien sûr, nous n’avons pas le monopole de l’action, mais nous apportons notre contribution.

Sur le plan pratique, qu’est-ce qui change maintenant que Rodrigues a son propre évêque ?
De tout ce que j’ai partagé, il y a bien des choses qui avaient commencé avant moi et qui se poursuivront bien après moi. Mais, je pense que le fait que le Pape Jean Paul II ait institué le vicariat est une reconnaissance pour l’Église à Rodrigues. Cela démontre qu’elle a une certaine maturité. Cela se traduit concrètement pour nous au sein de la CEDOI, où nous avons beaucoup à partager et à recevoir. Cette reconnaissance nous invite également à prendre des responsabilités et à prendre notre mission plus au sérieux.

Quel constat faites-vous des 15 années de l’autonomie ?
Il est toujours dangereux de faire des jugements globaux sur une société. La situation est complexe et c’est facile de tomber dans les slogans. Néanmoins, ce qui est évident, c’est que la société rodriguaise vit de grandes mutations. Et cela a des conséquences sur les personnes, les mentalités et notre manière de vivre en société. Je prendrais deux exemples : aujourd’hui, chaque Rodriguais a un téléphone portable. Et même si le débit est lent, la grande majorité des personnes sont connectées aux réseaux sociaux. Cela a des conséquences très positives car Rodrigues n’est plus cette petite île isolée, nous avons accès à l’information. Mais il y a aussi l’aspect négatif. Par exemple, toute la question de pornographie, le palabre institutionnalisé et surtout, l’information brute, sans le filtrage d’une analyse journalistique.
La deuxième grande mutation est que nous sommes entrés, à Rodrigues, dans la société de consommation. Là encore, il y a le côté positif, avec l’accès à des biens et le confort. Mais il y a aussi le côté négatif avec le surendettement des familles. Certaines institutions siphonnent nos familles par les emprunts frisant l’illégalité. Je crois qu’il faut situer l’autonomie dans tout ce contexte-là.
Pour répondre plus directement à la question, je pense qu’il y a eu beaucoup de progrès réalisés. Tant dans le domaine des infrastructures et de l’environnement. Par exemple, il y a eu l’interdiction des sacs en plastique, la fermeture de la pêche à l’ourite et aussi, il y a une conscience écologique générale. Beaucoup de visiteurs disent que Rodrigues est une île propre.
De même, je dois faire ressortir le progrès sur le plan de l’éducation. Les jeunes Rodriguais sont de plus en plus nombreux à poursuivre leurs études jusqu’en HSC et au-delà. Sur le plan culturel, il y a une grande affirmation de l’identité rodriguaise. Mais je pense que nous sommes aussi en face de nombreux défis. J’en mentionnerai quatre : le plus grand défi, c’est toute la question de l’écologie et de l’aménagement du territoire. Deuxième défi, c’est l’attention aux plus pauvres. Alors qu’une partie importante de la population rodriguaise vit dans une certaine aisance aujourd’hui, il y a encore au moins 10 000 personnes qui vivent de la Sécurité sociale. Un autre défi est le civisme dans le quotidien de la vie. Et enfin, il y a toute la question de la démocratie participative. J’avais souligné ce point dans ma lettre pastorale l’an dernier, intitulée Politique et miséricorde. Comme je le disais : la démocratie ne consiste pas uniquement à faire appel au vote tous les cinq ans, mais à permettre aux citoyens de donner leurs avis, de participer pleinement aux décisions, bien évidemment, en tenant compte du choix politique de la majorité.
Je pense qu’en nous appuyant sur une solide tradition de volontariat, nous sommes invités tous à favoriser la participation à tous les échelons. Je crois que c’est un grand défi pour continuer à poursuivre, à favoriser la consolidation de l’autonomie. De même, le captage et la distribution d’eau demeurent un grand challenge. Pour ce qui est de l’emploi, actuellement l’industrie du bâtiment tourne à plein régime, mais ce qu’il nous faut, c’est la création d’emplois stables.

Comment avez-vous réagi à la réponse brutale du ministre mentor, sur la question de l’eau, lors de sa visite à Rodrigues récemment ?
Je préfère ne pas trop commenter cela, car je ne sais pas dans quel contexte exactement il a fait cette déclaration.

Revenons à l’emploi. Est-ce que l’exode des Rodriguais vers Maurice est toujours aussi important ?
C’est difficile à dire car il n’y a pas de statistiques à ce sujet. Et par ailleurs, comme je le disais, il y a une grande demande de main-d’œuvre dans le secteur de la construction. J’aurais plutôt tendance à dire qu’actuellement, il y aurait peut-être un ralentissement de l’exode des Rodriguais vers Maurice, en ce qui concerne les adultes. Mais je pense tout de même qu’il y a encore beaucoup de jeunes terminant leur scolarité à Rodrigues qui vont chercher un emploi à Maurice. Le profil a probablement légèrement changé. Mais ce n’est qu’une impression que je ne peux confirmer.

À Maurice, on est en pleine réforme du système éducatif. Comment Rodrigues se situe par rapport à cela ?
Personnellement je pense que l’idée de la réforme est une bonne chose car on ne peut à la fin de six années de primaire décider de l’avenir d’un enfant. C’est bien de donner un temps plus long à l’enfant de développer ses compétences et aller au moins jusqu’à la Form 3. Mais par contre, je me demande comment des enfants qui terminent le cycle primaire, sans maîtriser les éléments fondamentaux comme la lecture, l’écriture et les mathématiques – et il y en a beaucoup – vont réussir en quatre ans ce qu’ils n’ont pas réussi au primaire. Deuxièmement, je me pose la question s’il ne faut pas proposer comme une école de la deuxième chance pour ceux en échec scolaire. Pour le moment, je n’ai pas les éléments prouvant que cette réforme va aider ces enfants.

Les écoles catholiques à Maurice ont aussi le projet Kleopas qui est entré en vigueur. Est-ce qu’à Rodrigues vous avez un projet similaire ?
Notre programme à nous, comme je l’ai mentionné plus tôt, c’est la pédagogie inclusive. Nous continuons à creuser dans ce sens. Bien sûr, avec des idées nouvelles. En même temps, nous travaillons pour un renouvellement de la catéchèse au niveau du primaire.

Est-ce qu’il y a la nécessité pour un collège catholique à 100 % à Rodrigues ?
Comme vous le savez, nous avons un collège œcuménique, avec le diocèse anglican et qui marche très bien. Il y a une très belle collaboration entre les deux Églises. Mgr Ian Ernest et moi travaillons en étroite collaboration. Le manager est un révérend anglican. Le recteur est catholique, le président du board aussi. Il y a une bonne entente. Je crois que c’est un beau témoignage d’œcuménisme. À travers cette œuvre, nous faisons vivre à nos jeunes, les valeurs de l’Évangile.

Vous avez représenté Mgr Piat au Synode de la famille à Rome. Quelles en sont les retombées pour la famille rodriguaise ?
Je voudrais d’abord faire part d’un constat : dans cette île Rodrigues en mutation, la famille traverse une crise. Il y a moins de mariage et davantage de divorces. Entre autres causes du divorce, il y a le fait qu’aujourd’hui les femmes sont plus indépendantes économiquement et certaines n’acceptent plus le machisme de certains hommes. Ce qu’elles subissaient avant n’est plus acceptable aujourd’hui.
Il faut aussi reconnaître que les grandes mutations au sein de la société brouillent nos repères traditionnels. Il faut bien le reconnaître, il y a aussi un laxisme au niveau des mœurs sexuelles. Par rapport à toute cette crise, j’ai écrit une lettre pastorale dont le titre est La beauté du mariage. Beaucoup de personnes me disent que cette lettre a été l’occasion pour une prise de conscience de l’importance de la famille comme base de la société. Nous avons eu dans beaucoup de paroisses des rencontres de couple, des partages. Je pense que cette lettre peut aussi être un signal pour un nouveau départ. Car je constate également avec joie qu’il y a beaucoup de jeunes qui se préparent pour le mariage, qui veulent s’engager.
Nous avons aussi à Rodrigues de nombreuses familles monoparentales. Comme c’est le cas dans le monde entier, elles sont les plus vulnérables, touchées par la misère. Il y a des mamans qui font grandir plusieurs enfants seules, souvent dans des conditions héroïques. C’est aussi le travail de l’église de savoir valoriser, encourager ces mamans. Ce n’est pas la forme de famille que nous souhaitons, mais ce sont des familles qui sont là. Il y a toute une approche humaine, d’empathie, qu’il faut avoir envers elles pour les encourager dans leurs tâches éducatives. Ce sont un peu des deux grands axes des retombées de ma participation à Rome. D’une part, diagnostiquer la crise des couples et proposer des réflexions pour une prise de conscience ainsi que des actions pour consolider. Et le deuxième axe, c’est d’être au service des familles en difficultés et non pas les stigmatiser. C’est pour cela que j’aime dire : tou fami se fami.

Il y a eu récemment un premier cas d’écart d’un prêtre rodriguais. Comment avez-vous vécu cela ?
Je l’ai vécu avec beaucoup de peine. Un jeune homme que j’avais ordonné prêtre a quitté le ministère. Cela a été une souffrance pour moi et pour l’église à Rodrigues. Mais je trouve que c’est important de ne pas juger. J’ai cheminé avec ce prêtre et je souhaite de tout cœur qu’il trouve sa place dans la société et l’église. Nous n’avons pas le droit de juger ce qui se passe dans son cœur. Il est important qu’il n’y ait pas de stigmatisation.

Votre nom a été cité dans certains milieux comme l’éventuel successeur de Mgr Maurice Piat. Comment réagissez-vous à cela ?
J’ai été nommé par Jean-Paul II au service du vicariat apostolique de Rodrigues. C’est une grande responsabilité et une mission très dynamisante pour ma personne. Je travaille avec une équipe de prêtres, de religieuses, de laïcs formidables et je pense que ma mission n’est pas terminée. Je souhaite de tout cœur poursuivre cette mission à Rodrigues.

Votre mot de la fin ?
Pour situer la mission de l’Église, il nous faut situer la mission du Christ. Autrement, l’Église serait un peu comme une ONG. J’ai beaucoup de respect pour les ONG, mais l’Église n’en est pas une. Elle est appelée à se laisser guider par son fondateur. Plus je médite l’Évangile, plus je prends conscience que Jésus ne correspond pas à l’image que nous nous faisons habituellement d’un « religieux », dans le sens d’un professionnel de la religion. Dans son enseignement il n’y a pas de rubrique concernant le déroulement de la liturgie, de la prière ou encore concernant des règles de pureté. L’impureté pour Jésus vient du cœur, là où se complotent les coups tordus ! Dans l’enseignement de Jésus, il n’y a pas non plus un catalogue de règlements pour régenter nos vies. L’intérêt de Jésus est ailleurs. Ce qui le passionne, c’est de mettre l’homme debout en inventant une nouvelle manière de vivre avec Dieu et entre nous. Pour reprendre une phrase d’un beau chant de Brel, ce que Jésus nous propose, c’est de construire « un monde où l’Amour soit roi ! » Dans son langage Jésus appelle cette réalité le « Royaume de Dieu ».


JOUR DU SOUVENIR—MGR ERNEST: « Prendre un engagement permanent
d’œuvrer pour la paix »

L’Église anglicane invite les Mauriciens à se joindre à elle demain à 9 heures en la Cathédrale St James à Port-Louis pour commémorer le Jour du Souvenir, connu aussi comme le Poppy day. Cette cérémonie que présidera Mgr Ian Ernest, évêque de Maurice, se déroulera en présence de la présidente de la République et diverses personnalités de la société civile.
L’évêque de Maurice, qui prononcera l’homélie à cette occasion, croit que le Rememberance Day ne doit pas se limiter aux événements du passé. C’est l’occasion, selon lui, d’un rappel aux citoyens de la République de Maurice, pour « prendre un engagement permanent à œuvrer pour la paix et pour le vivre ensemble », et cela quel que soit le groupe d’âge.
Le thème choisi cette année par l’Église anglicane est « Peace is who we are and what we make ». Mgr Ernest indique qu’il mettra l’accent demain dans son homélie sur « la nécessité de notion de service de manière désintéressée » afin que tous les citoyens agissent comme « de vrais artisans de paix ». « Nous sommes appelés à être des instruments et des artisans d’une paix qui témoigne du règne de dieu », dit l’évêque de Maurice.
Soulignons que les anciens combattants sont invités chaque année à cette cérémonie de commémoration. Mais très peu peuvent faire le déplacement en raison de l’âge avancé et des problèmes de santé. Selon le registre du Mauritius Ex-Servicers Trust Fund, il y a, valeur du jour, 1 300 anciens combattants dont 110 résidant à Rodrigues. « Ils sont tous âgés de plus de 85 ans et la plupart d’entre eux ont des problèmes de santé. Environ 400 d’entre eux sont bed-ridden. Une cinquantaine d’entre eux, accompagnés de leurs proches, sont présents aux cérémonies de commémoration », indique Naden Armoogum, secrétaire de cette association.