MGR IAN ERNEST—REMEMBRANCE DAY: « Un rappel de l’engagement pour la paix et le vivre ensemble »

Mgr Ian Ernest, évêque de Maurice, soutient que la commémoration du Jour du Souvenir, aussi connu comme Poppy Day, « n’est pas une affaire statique ». « Dans un monde divisé et empêtré dans des conflits et guerres d’ordre religieux, ethnique et politique, ce symbole nous rappelle que nous devrions tous aujourd’hui être des militants pour la paix et le vivre ensemble », explique l’archevêque de l’océan Indien. Mgr Ernest évoque aussi dans l’interview qui suit sa visite au Vatican en compagnie du Chef et d’une quinzaine d’évêques de la Communion anglicane. Cette rencontre avec le pape François et des Cardinaux a permis donc de mesurer le chemin parcouru sur la question de l’unité des chrétiens et de jeter les nouvelles bases pour aller plus loin.

L’Église anglicane invite les Mauriciens à se joindre à elle ce dimanche pour commémorer le Jour du Souvenir. Quel est le sens de cette commémoration dans un monde profondément secoué et défiguré aujourd’hui par des guerres aussi meurtrières et dévastatrices que les deux premières guerres mondiales ?
Cette commémoration nous donne l’occasion de nous arrêter pour nous rappeler des souffrances de guerre traumatisantes qui engendrent des conflits de génération en génération. Ces conflits hélas! bloquent tout développement économique, social et humain. Avec le thème choisi cette année pour cette Remembrance Day — « Soyons des graines de semence de paix » — nous invitons tous les Mauriciens, à promouvoir une éducation à la paix. Nous voulons aussi emmener les Mauriciens à reconnaître que la collaboration et le respect mutuel et l’acceptation des différences conduisent au maintien et à la valorisation de la dignité de l’individu et permettent également un développement à visage humain.
Depuis plusieurs années, nous ne commémorons pas seulement les deux guerres mondiales mais nous nous engageons à la promotion de la paix et de la justice dans un monde — comme vous le faites remarquer vous-même — divisé et empêtré dans des conflits et des guerres d’ordre religieux, ethnique et politique. Cette commémoration n’est pas une affaire statique mais il s’agit d’un événement qui nous interpelle et nous permet d’agir contre ces problèmes de société engendrant la violence, le mépris et qui risquent de réduire à néant ce que nous sommes, c’est-à-dire, des créatures de dieu, égaux et aimés.

Comment alors gagner l’intérêt des plus jeunes à l’importance de ce Jour du Souvenir ?
Il y a une indifférence latente que ce soit parmi des jeunes ou parmi des adultes d’un âge plus mûr, face aux problèmes de société. Il ne faut pas minimiser l’importance d’une éducation orientant chaque individu vers un esprit de service et d’écoute. Les jeunes ont suffisamment de potentiel et d’intérêt pour mener à bien une transformation de la société et c’est le rôle de ceux qui sont à des postes de responsabilité de les encourager à le faire. Aussi j’invite les jeunes à s’intéresser à ce Jour du Souvenir.
Il est regrettable que le port des coquelicots sur les maillots des joueurs de football de la ligue anglaise ait donné lieu à une polémique ces derniers jours. Certaines personnes dans le milieu footballistique lient le « poppy » à la religion alors que ce symbole est associé à la mémoire de ceux qui sont morts pendant la première guerre mondiale. Ce symbole nous rappelle que nous devrions tous aujourd’hui être des militants de la paix et du vivre ensemble. Je demande aux jeunes de ne pas mettre à l’écart des événements, des démarches qui véhiculent des valeurs religieuses mais qui, au fait, traduisent ce désir de vivre ensemble dans la paix pour le progrès.

Vous étiez au Vatican le mois dernier en compagnie de l’archevêque de Canterbury et d’autres évêques dans le cadre des 50 ans des relations entre l’Église catholique et l’Église anglicane. Quels sont vos sentiments après cette rencontre avec le Pape ?
Cette visite reste un événement marquant de ma vie. Mais je voudrais d’abord faire un retour en arrière pour dire les sentiments qui m’habitent. J’étais enfant quand il y a eu cette première rencontre entre les responsables de l’Église anglicane et le chef de l’Église catholique. Malgré mon jeune âge, j’étais au courant de cette rencontre et je pouvais comprendre son importance vu que je suis fils de prêtre. J’étais déjà sensible à la question de l’unité entre les deux Églises parce qu’on en parlait beaucoup autour de moi. Je me demandais quand est-ce que cela va venir parce que cette division à l’époque apportait certains heurts dans nos familles à chaque fois qu’on était confronté à un problème d’ordre religieux. En 2016 je me retrouve avec la hiérarchie anglicane, à célébrer avec le pape François et les cardinaux ces cinquante ans de collaboration. C’est un fait auquel je n’aurais jamais osé rêver et c’était un sentiment de bonheur qui m’a envahi ce jour-là et qui m’habite depuis.

Qu’est-ce qui est ressorti de nouveau par rapport justement à la question de l’unité des Chrétiens dans les discussions à Rome entre les représentants des deux Églises ?
Beaucoup a été fait déjà dans cette direction mais l’Église est appelée à s’unir davantage. Le Pape a rappelé que tous les Chrétiens sont unis par le baptême et que cette identité nous donne cette habilité d’être ensemble. Nous devons être capables de travailler ensemble. Je reviens donc dans mon diocèse avec ce désir de susciter avec les autres églises chrétiennes une collaboration plus active et plus concrète et qui soit tournée vers la souffrance humaine. Et si l’Église donne ce visage d’unité et de collaboration dans sa voix, sa proclamation évangélique serait écoutée. Voilà ce qui ressort des réflexions faites par les deux chefs de l’Église anglicane et catholique.

Vous affirmez que l’unité des chrétiens est possible ?
L’unité des chrétiens est un ordre venant du Christ lui-même et nous devons tout mettre en œuvre pour qu’elle soit réalisée par la grâce de Dieu. Il ne faut pas rêver à une unité d’ordre structurel où tous les chrétiens doivent obligatoirement être sous la même bannière. Je rêve d’une unité de cœur où je serai accepté à part entière par l’autre comme un frère en Christ. Unité veut dire reconnaissance, respect mutuel, acceptation de l’autre comme un frère et travailler ensemble pour que le règne de Dieu s’établisse dans le cœur de tous.
Dans les pays où les membres de l’Église sont persécutés, la conscience de cette unité est beaucoup plus forte et prenante. Je n’ai pas peur de le dire, à Maurice, au niveau de la hiérarchie entre chefs d’Église nous n’avons pas de problèmes pour cette acceptation mutuelle mais nous constatons qu’au niveau de la base il y a certaines réticences. Il nous faut donc sortir de la hiérarchie et travailler à la base pour faire circuler cette eau d’unité. Et mon rêve c’est d’emmener les Chrétiens à se reconnaître mutuellement comme disciple du Christ et faire un chemin ensemble.

Concrètement, à quel type de collaboration pensez-vous ?
Est-ce que le chrétien peut rester les bras croisés devant la pauvreté et l’injustice ? Je pense que c’est par rapport à ces questions que l’unité viendra. Lorsque nous verrons les choses injustes autour de nous et qui brisent la dignité de l’homme, et lorsque nous entendrons la souffrance des gens, nous allons mettre de côté nos différences pour nous unir. Je souhaite que dans un futur pas très lointain, lors d’une prochaine réunion des chefs d’Église, nous mettions en place différentes structures qui permettraient une meilleure fluidité et continuité dans les actions.

Est-ce à dire que jusqu’ici la démarche entreprise par les Églises vers l’unité des chrétiens s’est résumée qu’à des temps de prière en commun ?
Dire la prière ensemble fait partie des actions vers l’unité que nous recherchons et nous devons multiplier ces occasions. Cette démarche de travailler ensemble va au-delà de nos réunions de prière. Je vous signale qu’il y a eu des voix concordantes des Églises sur plusieurs questions sociales telles l’avortement, l’autonomie à Rodrigues, l’environnement, la drogue, la violence domestique. Les Églises travaillent déjà ensemble sur la réhabilitation des détenus et d’ailleurs nous avons un projet pour renforcer notre action dans ce domaine.

Qu’est-ce que vous souhaiteriez que le cardinalat de Mgr Piat apporte de plus à l’interreligieux à Maurice et dans la région ?
Cette nomination rejaillit sur toute la communauté mauricienne et sur la contribution de l’Église dans le développement humain. D’ailleurs, cette nouvelle a été accueillie avec joie par des personnes de différentes religions. Cela démontre que l’interreligieux est bien vivant et c’est une valeur qu’il ne faut pas négliger. Ainsi, ce serait bon de prendre le ballon au bond pour qu’ensemble nous continuons cette marche vers cette harmonie qui est notre patrimoine et qui servirait d’exemple à un monde torturé par la violence et l’intolérance religieuse. Tous les Mauriciens insistent sur la bonne gouvernance dans les affaires du pays et je suis convaincu que nos valeurs religieuses sont des ingrédients indispensables pour y arriver.