Cela me fait de la peine, mon ange, de te voir pleurer. Ce sont des larmes inutiles pour un examen qui est beaucoup moins important qu’on ne le croit. Des larmes d’autant plus inutiles que tu as eu de bons résultats. Tu es parvenue, malgré des difficultés d’apprentissage et au prix d’un effort monumental à aller au bout de ton potentiel. Durant toute une année, tu as travaillé avec acharnement et tes efforts sont justement récompensés. Tu n’as, par ailleurs, pas pris de leçons particulières, ce qui rend ta performance encore plus remarquable.
Mais je sais la raison d’être à ces larmes. Il se trouve que dans notre pays la vraie réussite est d’avoir des A + et d’intégrer les ‘star colleges’. Nous souffrons d’une grave maladie de l’âme, qui est l’obsession du paraître et des hiérarchies. Nombreux sont les Mauriciens qui croient, plus que tout, au triomphe du diplôme et à l’appartenance à une pseudo-élite qui leur permettent du haut de leur arrogance, de mépriser ceux qu’il estime être moins intelligents qu’eux. Ainsi je garderai longtemps en mémoire le silence de certains qui n’ont pas cru bon de te féliciter. Ou encore les paroles de cette personne qui, après avoir appris tes résultats, t’a poliment suggéré d’exercer plus tard un métier manuel. Ils sont parvenus à faire de ta réussite un échec.
Je suis, mon ange, un homme de peu de sagesse mais je crois savoir une ou deux choses que j’aimerais te léguer.
D’abord, que la seule hiérarchie qui vaille est celle du coeur. On peut trouver ces mots utopiques. Ils le sont. Mais je les revendique. Nous avons en partage une même humanité et nous appartenons à un même destin. Nous sommes tous égaux et dans un certain sens, soeurs et frères. Personne n’est supérieur (en fonction de sa religion, de son appartenance ethnique, de son argent, de son statut professionnel etc.) ou inférieur à un autre. Tout être mérite le plus profond respect. Et s’il y a une chose encore qui nous place au-dessus des autres, c’est notre faculté à l’humanité, qui est la faculté à cultiver les valeurs essentielles, qui sont celles du coeur.
Ensuite, il est utile d’interroger le concept de ‘réussite’. Pour nombreux de nos concitoyens cette fameuse ‘réussite’ se résume à l’accumulation de biens, à acquérir un statut social, à gagner beaucoup d’argent ou encore à acheter des bagnoles qui coûtent affreusement cher. Ces ambitions sont certes légitimes mais elles nous confinent à un horizon vide et plombé. Une vie réussie, à mon avis, est la possibilité d’aller au bout de ce qu’on est, de se transcender, non selon les mythes dominants du jour mais selon ce qui gît en nous, notre créativité, nos rêves, nos désirs, les plus fous et les plus beaux. Réussir est devenir ce qu’on est, qu’importe ce que c’est, sans pour autant perdre le sens de ses propres valeurs. Je te souhaite de réussir, mon ange, mais que ta réussite soit celle qui fasse de toi un être humain non épris d’arrogance, de mégalomanie et de médiocrité, non prêt à vendre son âme au diable pour de l’argent ou le pouvoir mais un être humain qui sache aimer et partager, un être humain profondément éthique, un être humain qui sache ce qu’il est et qui ne cesse d’aller au-delà de ses limites.
Finalement, mon ange, il nous faut repenser ‘l’éducation’. Ce mot qui est sur toutes les lèvres et qui est, à juste titre, une obsession collective. L’éducation n’est pas qu’un diplôme où figurent des lettres ou des chiffres, ni cette compétition infernale qui sert à traumatiser nos jeunes esprits, ni un examen soi-disant déterminant qui suscite une double métamorphose, celle de parents en bourreaux et celle de leurs enfants en bêtes de foires, ni un système qui crée des clones à la chaîne ou la célébration d’une pseudo-intelligence qui débouche sur le mépris de l’autre, elle est, à mon sens, ce lieu du plein épanouissement d’un être. Elle participe à son éveil en lui procurant non seulement des outils intellectuels mais aussi des outils qui lui permettent de réaliser toutes ses potentialités, quelle qu’elles soient. Un être éduqué est le canevas de la pluralité, où s’affirment et se déploient ses multiples intelligences. Il est celui ou celle qui manifeste toujours plus son humanité tout en embrasant la lumière de toutes ses potentialités, de toutes ses intelligences.
Tes larmes, mon ange, n’ont pas lieu d’être. Je suis fier de toi, je suis fier de ce que tu as accompli. Je t’aime de toutes mes forces.
Garde-toi d’une chose qui est d’oublier l’essentiel, que tu possèdes déjà le plus beau des diplômes, gravé en moi, dans mon coeur, qui me dit ta gentillesse, ta beauté et ta douceur infinie.