L’interview du dimanche 15 avril était assez particulière. C’était celle de Mme Rajambal Sangeelee, plus connue sous le prénom d’Aden, qui se retrouve dans l’obligation de se séparer de son entreprise familiale. Dans l’interview qui suit, elle explique comment le gouvernement a manoeuvré pour créer une situation de monopole pour un de ses protégés en poussant à la liquidation une petite industrie centenaire employant plus de 200 personnes : les ferrailleurs.

Vous êtes ce que l’on appelle dans le langage courant « enn ferrailleur », c’est-а-dire que votre travail c’est de récupérer de la vieille ferraille et de les exporter.

— Permettez-moi de vous corriger. J’ai été jusqu’en juin 2016 un de ces Mauriciens qui travaillaient dans le secteur de la vieille ferraille. C’était jusqu’à cette date une petite industrie rentable qui faisait vivre deux mille Mauriciens et leurs familles. La société Runghen, dont j’étais une des responsables, est une petite entreprise de récupération qui a été fondée par mon arrière-grand- père, il y a plus de quatre-vingts ans. Mon grand-père, puis mon père ont assuré la relève, ensuite mon frère et moi, et nous avons continué à diriger cette petite entre prise prospère. A cause des mesures prises par le gouvernement en 2016, nous avons été contraints d’arrêter de travailler et de fermer notre entreprise.
C’est toute une profession qui a été condamnée par le gouvernement. En quelque
sorte, le gouvernement a fait disparaître les ferrailleurs. Et puis, en ce qui concerne la société familiale, nous sommes maintenant arrivés au dernier acte de son existence : nous sommes mis en receivership par la banque, parce que nous ne pouvons pas rembourser les prêts que nous avions contractés dans le passé. Et pourtant, nous avions un stock de cuivre, qui une fois vendu, nous aurait permis de faire face à nos engagements à la banque.

Avant d’arriver à l’histoire de votre société, quelle a été l’évolution de l’industrie de la vieille ferraille à Maurice ?

— La récupération de vieille ferraille existe depuis que Maurice utilise des machines, c’est-à-dire depuis les débuts de la colonisation. Dans les années soixante du siècle dernier, le marché était dominé par trois compagnies : Scrap Supplies, Still Scrap et la société Runghen. Nous achetions directement, ou à travers des courtiers, les grosses pièces usagées des moulins, les vieux fils des telecoms et du CEB, ainsi que les pièces usagées des usines de la zone franche pour les exporter tels quels, en tant que vieille ferraille. Le tout avec des reçus et des certificats du vendeur local. On pouvait exporter plus de 20 000 tonnes métriques par an achetées en devises étrangères et nous payions des taxes au gouvernement. Les choses se sont déroulées sans problèmes, jusqu’aux débuts des années 1990 avec l’arrivée d’une nouvelle entreprise : Samlo, dirigée par le politicien Mahen Gowressoo.

C’est effectivement un membre du PTr qui « obtient » du ministère de l’Agriculture l’ancienne usine de thé de Belle- Rive, qu’il va transformer, plus tard, en fonderie pour vieille ferraille. Ce qui va provoquer beaucoup de protestations, mais pas beaucoup de sanctions.

— On n’a pas compris pourquoi le gouvernement de l’époque avait donné l’usine de Belle-Rive à Gowressoo qui, jusqu’alors, était un marchand de grains secs. Curieusement, malgré toutes les protestations, Samlo n’a jamais été vraiment inquiétée par les autorités. On pourrait même dire qu’elle était protégée. On l’a découvert quand, pendant le premier gouvernement travailliste de 1995, le ministre Jeetah, qui voulait soi-disant mettre fin au monopole sur l’importation des fers de construction, a fait aux ferrailleurs une drôle de proposition. Il nous a demandé de donner une partie de notre stock de vieille ferraille à Samlo qui allait les fondre pour en faire du fer de construction. Pourquoi fallait-il faire cadeau d’une partie de notre stock à Samlo ? Nous avons refusé. On n’arrivait pas à comprendre pourquoi le gouvernement intervenait directement en faveur d’une entreprise dans une petite industrie qui en comptait plus d’une douzaine. Mais ce n’était que le début des protections. Durant le premier mandat du gouvernement travailliste, beaucoup d’efforts ont été déployés pour que Samlo obtienne le monopole de l’exportation de la vieille ferraille à Maurice. Toutes les autres entreprises du secteur se sont mobilisées et ont réussi à faire capoter ce projet.

Vous êtes en train de dire que tous les malheurs des ferrailleurs sont dus au patron de Samlo ?

— Comme tous ceux qui connaissent le secteur de la vieille ferraille, je dis que tout a changé avec l’arrivée de Samlo. Il y a eu d’abord les pressions pour qu’il obtienne le monopole, mais avec lui sont aussi arrivés les nouveaux petits acheteurs avec des brouettes et les vols de ferraille. Jusqu’alors tout se déroulait sans problèmes et les entreprises se partageaient le marché, il y avait du travail pour tout le monde et surtout pas de vols. Et puis, il y a eu l’arrivée de Samlo et des Indiens sur le marché, ce qui a cassé les prix et cela a coïncidé avec une poussé de la consommation de la drogue. Beaucoup de toxicomanes sont tombés dans le vol pour pouvoir acheter leur dose quotidienne de drogue. Les brouettes sont apparues, les vols se sont multipliés, les gens ont pensé que c’étaient les ferrailleurs qui étaient les responsables. Ce n’était pas vrai. Les entreprises qui sont sur le marché depuis des années achètent de la vieille ferraille au lieu de les voler.

Comment est-ce que les Indiens arrivent dans cette histoire trés mauricienne ?

— Avec la multiplication des vols — souvent on dévalisait des maisons de leur antivols, et des poi- gnées de portes et des fenêtres — le gouvernement a cru que la solution était la multiplication des entreprises dans le secteur de la vieille ferraille. Les opérateurs se sont multipliés à tel point qu’à un moment il y en a eu plus d’une centaine, dont des Indiens. Il y a aussi eu une interdiction de l’exportation du cuivre que nous avons combattue, parce que nous avions déjà des tonnes de cette matière en stock et que nous pouvions prouver la provenance de notre marchandise. Nous nous sommes battus pour obtenir un permis afin de pouvoir exporter notre stock de cuivre acquis depuis longtemps, mais nous n’avons pas eu gain de cause. Nous avons quand même continué à travailler tant bien que mal, en exportant d’autres matières que le cuivre, jusqu’aux élections de 2014.

Quels étaient les rapports des ferrailleurs avec le ministre du Commerce ?

— Nous avons toujours été mal reçus, pour ne pas dire maltraités, au ministère du Commerce, peu importe le gouvernement en place. A un moment, le ministère du Commerce a agi comme un employé de Samlo et a envoyé aux ferrailleurs les propositions de Samlo sur le papier officiel du ministère ! Nous avons passé des journées entières à supplier pour obtenir un rendez-vous avec des responsables pour expliquer notre cas et obtenir les permis d’exportation qui nous auraient donné l’occasion d’écouler notre stock. Pour vous donner une idée de la manière dont nous étions traités, laissez-moi vous raconter ce qui suit. Un jour, après avoir attendu des heures dans le couloir, je vois un haut responsable du ministère devant l’ascenseur et lui demande de me donner dix minutes pour lui expliquer mon cas. « Dix minutes ou pé dimandé, m’a-t-il répondu. Mo napa enan enn minute pour donne ou ! » Est-ce ainsi que l’on traite les petits entrepreneurs mauriciens à Maurice ? Mais alors que nous n’avions pas de rendez- vous, Samlo et les exportateurs indiens étaient traités de manière différente, presque avec déférence par le ministère du Commerce. Je n’ai jamais compris comment un ministère, donc un gouvernement, pouvait maltraiter les citoyens de son pays en favorisant des étrangers.

Attention, on va vous accuser de faire de l’hindu bashing.

— Je ne fais que demander pourquoi le gouvernement a autorisé des étrangers d’investir dans un secteur où travaillaient déjà et depuis des dizaines d’années des Mauriciens. Croyez-vous que j’aurais facilement un permis d’investisseur si demain je décide d’aller faire ce commerce en Inde ? Dans cette histoire, je ne comprends pas comment le gouvernement MSM/ML/PMSD a pu laisser disparaître une profession pratiquée par des Mauriciens au profit d’étrangers. Même si certains de ces étrangers ont épousé des Mauriciennes.

J’aurais cru que vos malheurs auraient pris fin avec le changement de gouvernement en 2014.

— Nous aussi, mais entre-temps les choses avaient changé. A la veille des élections, Mahen Gowressoo avait changé de camp politique, avait quitté le PTr pour le MSM. Selon certaines rumeurs une des conditions de son ralliement avait été que le MSM lui donne ce que le PTr lui avait refusé : le monopole de l’exportation de la vieille ferraille à Maurice.

Cette promesse a été tenue, selon vous ?

— Au-delà des espérances de Gowressoo ! Ce qu’il n’a pas pu

obtenir du gouvernement PTr, malgré toutes ses pressions, il l’a eu du gouvernement MSM/ML/PMSD quasiment sur un plateau. Et en plus, avec une décoration pour la fête de l’indépendance ! N’oubliez pas qu’il est devenu la star witness du gouvernement dans l’affaire Betamax. Quand le nouveau gouvernement est arrivé au pouvoir, il a non seulement maintenu l’interdiction sur l’exportation du cuivre, mais il a également voté une loi pour interdire toutes les importations de vieille ferraille. Soi-disant pour arrêter les vols, alors qu’on ne volait que du cuivre. Savez-vous qui a l’autorisation d’importer la vieille ferraille ? Les entreprises qui ont une fonderie pour les transformer. Or, qui a une installé une fonderie dans l’ancienne usine de thé de Belle-Rive ? Samlo. Donc, il a obtenu du gouvernement actuel ce que le précédent lui avait refusé : le monopole de l’exportation de la vieille ferraille.

Un monopole qu’il partage avec les deux autres fonderies qui existent à Maurice.

— Il existe deux autres fonderies installées en quatrième vitesse par des Indiens dans des régions habitées, dont celle de Pointe-aux- Sables, où les habitants protestent contre les risques que cette fonderie leur fait courir. Aux vieilles personnes et aux petits enfants surtout. En dépit des plaintes, des pétitions et des articles de journaux, ces fonderies continuent à fonctionner sans déranger qui que ce soit au gouvernement.

Le gouvernement a décidé en janvier 2016 qu’il allait imposer l’interdiction d’importation des toutes les vieilles ferrailles à partir du 1er juillet. Est-ce que ce moratoire ne vous a pas donné le temps de vendre le stock que vous avez constitué dans le passé ?

— Non. L’interdiction d’exporter du vieux cuivre n’a jamais été levée et notre stock est constitué essentiellement de ce matériau. Après des supplications, nous avons obtenu en trois fois un permis pour exporter du cuivre, mais au compte-gouttes, une toute petite quantité de notre stock, dont, je le répète parce que c’est important, nous pouvons prouver la provenance. Malgré tout cela, nous, c’est-à-dire les entreprises du secteur, avons continué à lutter pour avoir le droit de travailler comme avant. Nous avons tenu des conférences de presse, frappé à toutes les portes possibles et porté l’affaire en Cour contre le gouvernement, Samlo et les deux autres fonderies.

Pourquoi avez-vous lié les deux autres fonderies dans votre plainte ?

— Pour pouvoir poser la question suivante devant la justice de notre pays : d’où vient le cuivre qu’elles utilisent ? Tous les Mauriciens le savent : il n’existe pas de mine de cuivre à Maurice. Alors d’où vient le cuivre que les fonderies fondent et exportent comme étant des new copper ingots ?

Pour vous, quelle en est la réponse ?

— Comme je vous l’ai dit, puisqu’il n’existe pas de mine de cuivre à Maurice, la matière première qui alimente les fonderies ne peut venir que du marché local.

Vous voulez dire des vols de cuivre qui continuent ?

— Je dis simplement que depuis 2012, l’interdiction d’exporter du vieux cuivre devait mettre fin au vol de ce matériau. Je dis que les vols de cuivre continuent de plus belle. Pas plus tard que cette semaine la presse a fait mention de deux vols de plus de 1000 mètres de fils de cuivre de Mauritius Telecom. Est-ce que des voleurs continueraient à voler une marchandise qu’ils ne peuvent pas écouler ? Je me demande à qui les voleurs vendent le cuivre qu’ils volent. Ces questions ont été posées dans l’affaire qui est devant la Cour

depuis 2016 au nom de la société Runghen et qui suit son cours. Je dois dire qu’il y a un deuxième procès que les autres sociétés du secteur de la vieille ferraille font au gouvernement. En ce qui concerne le nôtre, il y a eu échange de documents et d’affidavits, des audiences et des plaidoiries et nous attendons le jugement depuis des mois. Nous pensions que ce jugement allait nous donner raison, ce qui nous aurait permis d’obtenir les permis pour vendre notre stock et faire face à nos obligations vis-à-vis de la banque. Nous étions d’autant plus confiants que l’ensemble des ferrailleurs avait obtenu gain de cause devant la Competition Commission où nous avions traîné le gouvernement.

Les ferrailleurs ont eu gain de cause en décembre 2016 devant cette commission, mais le gouvernement a fait appel…

— Vous vous trompez. Ce n’est pas le gouvernement qui a fait appel contre les recommandations de la Competition Commission, mais Samlo ! Cette compagnie a fait appel contre les recommandations de la commission présidée par l’ex-chef juge Pillay qui avait donné tort au gouvernement d’avoir institué l’interdiction d’exportation de vieille ferraille créant les conditions d’un monopole pour Samlo. C’est exactement ce que disent les ferrailleurs depuis des années. Samlo a donc fait appel pour bloquer les procédures et nous avons dû attendre presque une année que la Cour suprême se prononce sur cet appel. Elle l’a fait en rejetant l’appel de Samlo dans la mesure où la CCM a fait des recommandations et n’a pas donné un jugement. Mais malgré cela, le gouvernement n’est pas revenu sur sa décision et nous, société Runghen, puisque nous étions en plein dans notre procès, nous avons préféré attendre le jugement.

Et puis est arrivé, ces jours-ci, une lettre de la banque.

— Pour améliorer notre travail et moderniser la manière de procéder, nous avons investi dans des machines. Pour ce faire, nous avons dû contracter des emprunts bancaires que nous avons remboursés sans problème aussi longtemps que nous avons pu travailler. Mais depuis juillet 2016, avec l’interdiction d’exporter, nous avons été obligés de remercier notre personnel et fermer l’entreprise et n’avons pas été en mesure de respecter nos engagements auprès de la banque. Elle vient de lancer les procédures pour mettre notre société en receivership et lancé un appel d’offres pour tous ses actifs afin de récupérer ce que nous lui devons. Voilà où nous en sommes aujourd’hui : une petite entreprise mauricienne créée il y a plus de quatre-vingts ans se trouve dans l’obligation de vendre ses actifs en raison d’une décision, d’une mau- vaise décision du gouvernement.

Aurait-il été possible d’éviter à votre entreprise de se retrouver dans cette situation ?

— Oui. Il suffisait au ministère du Commerce de nous accorder un permis spécial pour exporter notre stock. Tous les documents sont déjà au ministère du Commerce. Le prix de vente nous aurait permis de rembourser la banque et de ne pas mettre la clé sous le paillasson en attendant le jugement. J’ai supplié presque à genoux pour obtenir ce permis. On n’a pas voulu nous le donner. On a préféré laisser mourir une société mauricienne en privilégiant les intérêts d’étrangers.

Que voulez dire pour conclure cette interview ?

— Tout d’abord, je voudrais préciser que j’ai accepté de raconter ce qui est arrivé à l’entreprise familiale, et au secteur de la vieille ferraille, car il faut que les Mauriciens soient au courant de ce qui se passe dans leur pays. Je suis fatiguée, en colère et révoltée de constater que le travail de plusieurs générations va être effacée. Pourquoi fallait-il à tout prix faire disparaître une petite industrie prospère employant deux mille personnes ? Juste pour res- pecter une promesse électorale ? Le gouvernement nous a obligés de fermer. J’espère que le jugement de la Cour nous donnera raison. Mais même si c’est le cas, ce sera trop tard. Ce sera comme la tisane après la mort.

JEAN-CLAUDE ANTOINE