MONSEIGNEUR IAN ERNEST : « Il faut se battre contre l’indifférence et l’égoïsme »

Monseigneur Ian Ernest est à la veille de terminer son deuxième mandat d’archevêque anglican de l’océan Indien. Nous en avons profité pour lui demander un premier bilan de son mandat et pour l’inviter à commenter des sujets d’actualité.

Sommes-nous en train de faire votre dernière interview en tant qu’archevêque anglican de l’océan Indien ?
Je ne sais pas encore. Selon la Constitution de l’Église anglicane de la province de l’océan Indien, un archevêque a un mandat de cinq ans. J’ai déjà fait deux mandats et je dois définitivement laisser le collège électoral faire son travail pour élire le prochain archevêque et me retirer pour lui céder la place.

Le faites-vous sans regret ? N’avez-vous pas le sentiment que quelques années supplémentaires vous auraient permis de mieux terminer votre travail ?
Qui pourrait avoir le sentiment d’avoir tout accompli ? Mais du moment qu’un mandat vous a été confié, vous faites tout ce qui est dans vos possibilités pour que votre travail puisse aider à faire fleurir le jardin dont on vous a confié la charge. Et il faut aussi faire confiance aux autres jardiniers pour continuer le travail commencé. Puis, je reste membre de la chambre des évêques de la province et vais continuer le travail commencé.

Que retenez-vous de ces deux mandats comme archevêque anglican de la province de l’océan Indien ?
Cette province, fondée en 1973, a été une des premières institutions de la coopération régionale. Je pense que nous avons intensifié cette coopération régionale entre les îles en créant une identité commune à travers notre église pour susciter la solidarité, la cohésion et la siavana, un terme malgache qui signifie simplement être ensemble. C’est ce que j’ai essayé d’apporter pendant ces onze ans à la tête de la province. Mais pour revenir à la question sur un troisième mandat, je pense qu’après dix ans, il est temps de passer le bâton à d’autres. Par ailleurs, je ne peux pas prêcher la justice, la solidarité, la cohésion et le partage, et penser que je suis le seul à pouvoir assumer certaines responsabilités.

Si tous les politiciens et les nominés politiques pouvaient raisonner et se comporter comme vous ! Comment sera désigné votre successeur ?
Il ne sera pas désigné, mais élu par le synode provincial, au cours duquel le collège électoral se rencontrera à Maurice, du 24 au 26 août prochain. L’élection se déroulera dans une église, dans le cadre de la prière et puisque nous sommes une communauté de foi, de vie et d’amour, nous sommes appelés à maintenir l’unité dans cet exercice électoral.

Comme vous êtes un observateur avisé de l’évolution de la société, on va profiter de l’occasion pour vous demander de commenter des sujets d’actualité. Commençons par l’annonce que l’Italie menace de fermer ses ports aux milliers de migrants qui affluent en Méditerranée en raison du manque de solidarité des pays européens pour régler ce problème. Les mots solidarité et humanité n’ont-ils plus de sens ?
Avant de répondre à cette question, j’aimerais dire que quand un homme religieux prend la parole, on pense qu’il veut donner des leçons. Ce n’est pas vrai. Je n’ai aucune leçon à donner à personne en prenant la parole. Je le fais pour remettre en perspective les éléments de base pour que la société puisse développer un visage plus humain et réponde aux besoins fondamentaux de la personne humaine. En ce qui concerne le problème des migrants en Europe, nous sommes malheureusement pris dans une course effrénée vers quelque chose de vague, de confus et ne pensons qu’à nous, nos petits intérêts, nos petites possessions éphémères, alors que l’autre est vulnérable, pris dans une situation dramatique, se retrouve involontairement marginalisé. Nous sommes de plus en plus déshumanisés, égoïstes et cela est en train de devenir une façon de vivre. Il faut se battre contre l’indifférence et l’égoïsme.

Il a été reproché aux religieux de s’occuper des choses qui ne les regardent pas. On voudrait les enfermer dans leurs églises ou temples ?
Je conviens que les hommes religieux ont une attitude, un ton de prédicateur. Nous avons toujours des mots pour faire la morale aux autres. Mais la foi ne fait pas de nous des moralisateurs, mais des instruments qui expriment la parole de Dieu. Je constate aussi que l’on sollicite la parole du religieux que quand il y a un scandale, pas pour les bonnes actions. C’est à ce moment-là que la lumière rejaillit sur le corps religieux, si je puis dire. Je vous donne un exemple : nous avons eu un beau colloque au centre Bahaï, réunissant des représentants des différentes religions locales, mardi dernier. Le sujet était le besoin de mobiliser les Mauriciens pour prendre une nouvelle direction dans la lutte contre le fléau de la drogue qui brise les familles et l’avenir des jeunes. Il faut que le citoyen mauricien s’engage personnellement dans cette lutte en appuyant les efforts des autorités et des ONG. La presse n’a pas couvert cette activité, qui s’inscrit pourtant dans un enjeu sociétal primordial.

La presse étant, quelque part, le reflet de la société, est-ce que cela pourrait vouloir dire que le Mauricien devient de moins en moins religieux ?
Je pense que, fondamentalement, le Mauricien est religieux, mais très souvent la pratique de la religion est centrée vers soi, par vers les autres. Tout le monde se dit pratiquer une religion à Maurice. Mais être pratiquant, cela ne veut pas dire faire quelques rituels ou observer quelques ordonnances. C’est arriver à briser l’indifférence, à voir l’autre comme un frère et se comporter comme tel avec lui en assumant cette responsabilité.

Revenons à l’actualité. Comment avez-vous ressenti le vote aux Nations unies sur la question des Chagos en faveur de Maurice ?
Je suis heureux de constater la grande mobilisation sur ce sujet, mais la course n’est pas encore terminée. Nous sommes dans une étape du combat qui va finalement nous permettre de retrouver notre souveraineté et redonner leur dignité aux Chagossiens.

Est-ce qu’en tant qu’archevêque anglican de l’océan Indien, vous n’avez pas parfois envie de dire à la reine d’Angleterre, qui est également le chef de votre église : Let my people go back to the Chagos ?
Précision : la reine n’est pas le chef de l’Église anglicane, mais celui de l’église d’Angleterre, qui fait partie de la communion anglicane. Chez nous, c’est chaque archevêque qui dans sa province incarne l’autorité, avec le premier d’entre nous, l’archevêque de Canterbury. J’aimerais dire que j’ai organisé l’année dernière une rencontre entre Olivier Bancoult et l’archevêque de Canterbury. Par ailleurs, l’ancien archevêque de Canterbury a déjà fait des plaidoyers pour les Chagossiens. Et d’autres initiatives ont été entreprises par l’église anglicane sur ce dossier. Je pense que ces actions ont davantage contribué au résultat du vote aux Nations unies qu’une éventuelle rencontre avec la reine d’Angleterre.

Restons dans l’océan Indien et passons des Chagos à Agaléga. Comment réagissez-vous au fait que, pour certains, la revendication de la souveraineté de Maurice sur Agaléga est une attaque contre l’Inde ?
Ce n’est pas une attaque mais une remise en perspective des choses. Nous réclamons aujourd’hui le retour des Chagos sous la souveraineté mauricienne au nom de la justice. Lors de la passation du régime colonial à celui de pays indépendant, il y a eu des accords qui n’ont pas été rendus publics. Je pense que sur la question d’Agaléga, il nous faut être capables de réfléchir avec intelligence pour ne pas refaire ce qui a été fait avec les Chagos, pour éviter de nous retrouver dans la même situation. Il ne faudrait pas que la question d’Agaléga devienne un sujet de polémique entre les différents groupes de la nation mauricienne. Il faut protéger notre territoire, notre souveraineté nationale. C’est bien d’avoir des coopérations bilatérales, mais il nous faut éviter de devenir esclaves de nos accords.

Que pensez-vous de ce que la commission d’enquête sur la drogue est en train de révéler sur les pratiques de certains hommes de loi ?
La commission d’enquête sur la drogue est en train de rendre publiques certaines réalités. Il y a même eu des religieux qui se sont retrouvés devant la commission pour des liens avec certains prisonniers. Mais il ne faudrait pas utiliser ces révélations porter un jugement sur une ou plusieurs professions avant d’avoir des preuves définitives. Laissons la commission faire son travail et que la loi s’applique à ceux qui seraient trouvés coupables. Il ne faudrait pas que les brebis galeuses salissent l’ensemble d’une profession et réduire le travail de la commission à une chasse aux sorcières. J’aimerais souligner une fois encore que l’indifférence à l’autre est un problème majeur dans le combat contre le fléau de la drogue. Nous avons trop tendance à dire que le problème de la drogue ne nous concerne pas. Tant que nous ne sommes pas concernés directement, tant qu’un membre de notre famille, qu’un de nos proches n’est pas pris dedans, nous ne réagissons pas, nous ne nous impliquons pas. C’est une erreur, c’est une faute. Il faut qu’avec les valeurs qui sont les nôtres, qu’avec notre capacité de dire non à certaines choses, nous travaillions ensemble pour diminuer l’intensité du fléau de la drogue, qui amène la violence, la corruption et tant d’autres maux.

Il n’y a pas que des membres de la profession légale sur qui pèsent des soupçons de complicité avec les trafiquants. Plusieurs officiers de police ont été pris en flagrant délit ces dernières semaines…
La situation est, effectivement, très inquiétante, mais je suis convaincu qu’elle n’est pas irréversible. Il faut revoir les lois pour lutter plus efficacement contre les trafiquants. Il ne faut pas que le petit consommateur de drogue, surtout les plus jeunes, se retrouvent en prison, mais dans un centre de réhabilitation où il va réapprendre à vivre et à retrouver sa dignité. Si le petit consommateur va en prison, il va rester dépendant de la drogue et, c’est un cercle vicieux, se retrouvera encore derrière les barreaux. Ce sont généralement des malades qu’il faut soigner et réhabiliter au lieu de les envoyer en prison.

Avec les affaires de corruption qui sont régulièrement révélées, on peut se demander si le Mauricien n’est pas habitué à une certaine dose de corruption dans son quotidien…
Ce n’est pas un problème local mais mondial. Comme je vous le disais plus tôt, l’être humain a de plus en plus tendance à protéger ses acquis, parfois à n’importe quel prix. Mais heureusement, il a en lui la possibilité de retrouver les valeurs qui peuvent l’éloigner de l’indifférence vis-à-vis de l’autre, de la tentation de se centrer sur lui-même et la défense de ses intérêts. Il faudrait, comme l’a dit le pape François, que nous devenions tous des pèlerins de réconciliation.

Est-ce que dans ce monde de l’indifférence et du chacun pour soi que vous avez décrit, ce type de discours est entendu, écouté ?
Oui, si les informations et les opinions y relatives sont publiées, diffusées.

Mais est-ce que le citoyen va faire l’effort de lire et d’écouter ces informations ? Se sent-il concerné par tout ça ?
Il le sera si depuis petit il a été éduqué à cela. Mais il n’y a pas que la drogue synthétique, mais aussi l’alcool, la cigarette qui posent des problèmes de santé physique, mentale et spirituelle. Il faudrait que dès son jeune âge, l’enfant apprenne certaines règles essentielles,comme celle qui dit que pour avoir de bonnes dents toute sa vie il faut les brosser après chaque repas.

Revenons au monde globalisé. Comment interprétez-vous le fait que, de plus en plus, les électeurs se désintéressent des élections au point de les boycotter ?
Je crois que la classe politique devrait revoir son fonctionnement, ses assises. Dans le monde d’aujourd’hui, où nous parlons de progrès dans toutes les sphères de la société humaine, il existe un manque d’idéologie, dans le bon sens du terme. Une vision des choses et une cohésion qui amène une solidarité, un partage et une destinée commune. Il n’y a plus de destinée commune, mais des destinées individuelles. Il faut que nous retrouvions tous ces éléments qui mènent à une destinée commune.

Et on fait comment pour y parvenir ?
En redonnant à nos écoles la capacité de faire réfléchir nos enfants parce que le processus passe par la réflexion. Réfléchir c’est faire appel à plusieurs philosophies et sur ce plan-là Maurice est particulièrement gâtée. Il y a trois étapes dans la vie d’un homme: l’enfance où l’on apprend ; l’adolescence où on se pose des questions et l’âge adulte. Je pense que souvent dans nos choix nous agissons comme des enfants : nous voulons seulement avoir un bonbon sans nous poser de questions. C’est là que le bât blesse. Et tous ceux qui, à travers le monde, ont voté pour un retour au nationalisme et à l’exclusion sont des gens économiquement faibles, des marginalisés de la société toujours traités comme des enfants. Ils veulent un bonbon, on le leur donne, mais on ne leur donne pas la capacité de réfléchir, de poser des questions. À la veille des cinquante ans de l’île Maurice indépendante, je fais un appel pour que les jeunes Mauriciens commencent à se poser des questions sur notre avenir. Sur ce qui va se passer dans cinquante ans. Ce n’est à moi, à vous, à nous adultes de poser ces questions, d’entamer cette réflexion. Les jeunes ont la responsabilité de faire ce travail de réflexion et je leur fais confiance.

Mais vous savez que ceux qui gouvernement ne veulent pas que les gens se posent des questions, réfléchissent parce qu’ils pourraient remettre en question leurs décisions, leurs choix…
Les choses évoluent à une très grande vitesse et les anciens systèmes sont balayés. Qui aurait pensé, il y a deux ans, qu’Emmanuel Macron, serait élu président de la France avec une majorité absolue au Parlement ? Je crois que d’autres personnes de par le monde – et à Maurice – vont émerger. De par mes rencontres, je sens que le jeune Mauricien a une passion pour son pays.

Cette passion ne se sent-elle pas surtout dans les communautés organisées, comme celle des anglicans ?
Pas du tout ? Ma fonction d’achevêque, d’évêque, de prêtre et de disciple du Christ ne m’amène pas à me fermer dans ma communauté, mais à m’ouvrir aux autres. C’est en m’ouvrant aux autres que j’arrive à comprendre leurs attentes et leurs aspirations. Je vous parle du jeune Mauricien, quelle que soit sa croyance religieuse. Aujourd’hui, un fort pourcentage de notre population est éduquée, mais elle doit être formée à réfléchir. C’est dans la réflexion que la maturité commence à prendre forme et de cette maturité nous ferons des choix appropriés et créerons une communauté pour notre pays.

Vous disiez dans notre dernière interview que tout est trop politisé à Maurice. Depuis la semaine dernière, nous avons un député qui a démissionné pour pouvoir provoquer une élection partielle à laquelle il va participer comme candidat. Une réaction ?
Il faut dédramatiser la situation et revoir le fonctionnement de notre système. Est-ce que tous ceux qui ont le désir de faire partie de l’Assemblée nationale ont la formation nécessaire ? Est-ce que l’on sait quelles sont les responsabilités et les devoirs d’un député ? Il faut, comme dans toutes les sphères de la vie, questionner, se questionner, réfléchir pour pouvoir avancer. Le problème c’est qu’aujourd’hui, au lieu de réfléchir avant d’agir, nous nous contentons de réagir…

Surtout en politique…
Je ne voudrais pas stigmatiser la classe politique. Je pense que cette manière de faire est le reflet de la société, de ce que nous sommes en tant que personnes. Chaque problème est une épreuve dans la vie et si nous savons comment gérer une épreuve, nous ne pouvons que grandir en tant que personnes, en tant que communauté pays.

Eu égard à la situation sociopolitique actuelle, est-ce qu’il y a encore de l’espoir que nous allons apprendre à réfléchir avant de prendre des décisions ?
Je ne suis pas trop optimiste, mais je porte en moi une espérance certaine. Mais attention, il ne s’agit pas, pour moi, de l’espoir qui fait vivre les imbéciles. Espérer veut dire travailler, développer une vision globale, construire un rêve mauricien à partir des richesses culturelles, linguistiques que nous possédons souvent sans le savoir ou le reconnaître. Il faut regarder dans le rétroviseur de la société mauricienne, mais ne pas y rester et apprendre à regarder devant, vers l’avenir. Il faut apprendre à sortir de la routine qui nous fait perdre les paramètres essentiels de notre vie et qui conduit au dysfonctionnement, à la frustration, à l’exclusion.

Que souhaitez-vous dire pour conclure cette interview, Monseigneur Ernest ?
Il ne faudrait pas prendre les situations auxquelles sont nous sommes confrontés pour créer des polémiques qui pourraient davantage creuser notre manque de mobilisation communautaire. Il ne faut stigmatiser qui que ce soit mais, au contraire, mobiliser nos énergies et marcher, comme le disait un séga d’avant l’indépendance — « lamé dan lamé. » Voilà le message que je souhaite partager avec les Mauriciens à la veille des cinquante ans de notre pays. J’ajoute qu’il ne faudrait pas que la célébration de cet important anniversaire soit uniquement organisée par la gouvernance du pays. Il faudrait que la célébration vienne du cœur des Mauriciens pour célébrer nos réussites, malgré nos manques de ressources. Les Mauriciens sont la ressource essentielle du pays, il faut le dire et le célébrer, tout en l’utilisant pour construire notre avenir.