MORIS DIME (FINN ARIVE YER – 1967) — BIOT : l’exercice de communication du général britannique Carver...

Au matin du 26 septembre 1967, six mois avant que Maurice n’accède au statut de pays indépendant, le commandant en chef des forces britanniques en Extrême-Orient, entre autres territoires, le général Sir Michael Carver, s’entretient avec Sir Seewoosagur Ramgoolam et d'autres responsables, lors d’un déjeuner à l’hôtel du gouvernement. Venu inspecter le H.M.S. Mauritius, le militaire (qui était à la tête de certaines unités des King’s African Rifles), indique-t-on dans l’édition du Mauricien du lendemain, aura abordé la question de la sécurité intérieure du pays mais pas que.
Ce séjour donne une idée de la portée des manœuvres britanniques au plan militaire et diplomatique – stratégiques dans l’océan Indien – durant la Guerre froide, en particulier à la suite du British Indian Ocean Territory (BIOT) Order de 1965. Qui plus est, celles-ci auront de graves conséquences sur le sort des Chagossiens et l’intégrité territoriale de Maurice. La titraille principale en une du Mauricien du 27 septembre 1967 avance que la bombe atomique est « en transit dans l’archipel de Diego Garcia ».
Selon le compte-rendu de la conférence de presse du général Carver à cette date-là, ce dernier fait comprendre dans les grandes lignes « qu’il n’est un secret pour personne que la Grande-Bretagne se sert des territoires britanniques de l’océan Indien pour faciliter le déplacement de ses forces de sécurité. Aucune base anglo-américaine n’y sera établie, autant qu’il le sache… »
Étalant son exercice de communication, le général britannique prend le soin d’opérer une distinction entre une « base » militaire et un « staging post », défini dans le vocabulaire militaire comme un point de rassemblement des troupes en transit vers un lieu d’opérations. Le Mauricien indique : « Le commandant en chef britannique ne nie pas que des avions transportant des armes nucléaires pourraient passer par les territoires britanniques de l’océan Indien. Il donne toutefois l’assurance qu’aucune arme nucléaire ou conventionnelle n’y sera stockée. »
Par ailleurs, l'article met en exergue la conviction du général Carver quant à la conclusion d'un  « accord de défense » entre Maurice, une fois indépendante, et le Royaume Uni; « Cet accord prévoirait des facilités de défense extérieure et des mesures de sécurité sur le territoire mauricien », indique-t-on, sans mentionner lesquelles, dans la couverture de cette conférence de presse qui restera dans les annales.
Et maintenant
Cinquante ans après la conférence de presse en question, et à la lumière de nombreux articles dans la presse locale depuis plusieurs décennies venant de journalistes chevronnés, les lecteurs du Mauricien en 2017 doivent continuellement interroger ce passé, qui demeure sous les feux de l’actualité; en particulier concernant cette « assurance » du général Carver en 1967 au regard des « territoires britanniques de l’océan Indien », avec en filigrane la ruse au sommet de la hiérarchie quelques années plus tôt.
Dans un Briefing Paper (Number 6908) en date du 26 juillet 2017 signé Jon Lunn, et portant le titre Disputes over the British Indian Ocean Territory (July 2017 Update), il est indiqué officiellement sur le site web hébergeant la House of Commons Library que « the base was first established in 1966… ». Il convient tout aussi bien de souligner, ici, l'énoncé du jugement d'une Cour britannique en 2000 dans une affaire mise en branle par Olivier Bancoult : « Discussions between the governments of the United Kingdom and the United States concerning the establishment of defense facilities in the Indian Ocean were held in February 1964. »
Cependant, la série Diego Files (sous la plume d'Henri Marimootoo) publiée dans Week-End entre mai et septembre 1997 n'avait-elle pas déjà établi que les administrations britannique et américaine avaient plus tôt caché la décision d'ériger une base militaire à Diego Garcia (sous l’égide du BIOT en 1965) sous couvert d’une Communication Station… ?
Donc, toute la rhétorique britannique sur le « staging post », entre autres volets, relèverait du bluff diplomatique. De par l'accueil qu'il a reçu, le général Carver a eu une opportunité en or d'imposer publiquement le point de vue britannique en 1967; il a été présenté officiellement à toute la presse locale par le ministre de l'Information d'alors, R. Jeetah, en personne. La question de la 'naïveté' des dirigeants locaux se pose en effet.
Par ailleurs, le combat dans l'affaire Chagos se poursuit : pas plus tard que le 9 août 2017, Le Mauricien publiait que le Komite Diego, sous la férule de l’infatigable Lalit, a réclamé – dans un souci de faire triompher la vérité – une « inspection nucléaire de Diego Garcia » sous le Pelindaba Treaty… Cela, dans le sillage de la déculottée des Britanniques aux Nations unies dans la recherche, de la République de Maurice, d'une Advisory Opinion auprès de la Cour internationale de justice. Avec en toile de fond à nouveau, une éventuelle contestation de la Grande-Bretagne et des États-Unis…


P. S :
David Vine indique dans Island of Shame (Princeton University Press, 2009) à la page 105, que ce n'est qu'en 1970 que les États-Unis annoncent publiquement leur intention « to build a joint US-UK military facility on Diego Garcia »: “At 10 h 00 a.m. Washington time, on Tuesday, December 15, the Nixon White House for the first time publicly announced the United States’ intention to build a joint US-UK military facility on Diego Garcia. The State and Defense departments provided embassies with a list of anticipated questions and suggested answers to handle press inquiries, including the following :
Q : What is the purpose of the facility ?
A : To close a gap in our world-wide communications system and to provide communications support to US and UK ships and aircraft in the Indian Ocean.
Q : Is this part of a US build-up in the Indian Ocean ?
A : No.
Q : Will other facilities be built in this area ?
A : No others are contemplated.
Q : What will happen to the population of Diego Garcia ?
A : The population consists of a small number of contract labourers from the Seychelles and Mauritius engaged to work on the copra plantations. Arrangements will be made for the contracts to be terminated at the appropriate time and for their return to Mauritius and Seychelles.”