MORIS DIME—FINN ARIVE YER—1967 La disparition du bimensuel trilingue "Tamil Voice"...

Sa raison d’être
 « Malheureusement, dans la jubilation au lendemain de l’éclatante victoire du Parti de l’indépendance, on n’en entendit plus parler. » (Ramoo Sooriamoorthy à propos du Tamil Voice dans son ouvrage Les Tamouls à l’île Maurice, 1977)
La disparition soudaine du Tamil Voice après les élections de 1967 en vue de l'accession de Maurice à l’indépendance et les raisons derrière cette existence éphémère méritent d’être évoquées pour tenter de mieux saisir les enjeux de cette époque. Bimensuel trilingue anglais, français et tamoul, le Tamil Voice a paru pour la première fois le 28 janvier 1964 à l’initiative de sir Veerasamy Ringadoo (Sooriamoorthy, 1977). Un des objectifs de la publication du Tamil Voice: donner la réplique à un autre journal concurrent, Eclaireur, hebdomadaire anglais-français-tamoul. Organe du Tamil United Party, ce journal prit naissance une année avant le Tamil Voice notamment en 1963 lors des discussions pour l’indépendance à la requête du Parti Mauricien qui voulait rallier les Tamouls à sa cause. Le journal avait pour rédacteur Tanguvel Narrainen, secrétaire de ce parti. Il parut jusqu’en novembre 1966.
À sa création, Canabady Narayanan, le rédacteur en chef du Tamil Voice, écrivait que «  This is the voice ». Originaire du Ward IV, il travaillait comme comptable chez un commerçant musulman. Canabady Narayanan a signé les éditoriaux du journal quatre ans durant. Dans un éditorial en date du 21 juin 1965 et intitulé « Do we oppose independence ? », il exprima son désaccord quant au point selon lequel les Tamouls sont tous opposés à l’indépendance; Canabady Narayanan affirme que le Tamil United Party ne peut en aucun cas refléter la position de tous les membres de la communauté tamoule du pays. Dans un autre éditorial publié le 29 mai 1967 à quelques mois des élections pour l’indépendance du pays, il écrivit ceci : « C’est un bon signe, indicatif de la détermination des Tamouls d’œuvrer et de conjuguer tous leurs efforts pour l’indépendance de Maurice ».  Dans son papier, il fit aussi mention du poète Subramania Bhārathiyār parce qu’à un moment donné les élections de l’indépendance allaient avoir lieu le 11 septembre 1967 au lieu de la date désormais mémorable du 7 août 1967, jour anniversaire de la mort du poète, qui a été un fervent militant en faveur de l’indépendance de l’Inde. Dans un de ses poèmes sur la liberté ce dernier écrivit :

«  Partout l’on ne parle
Que de liberté. Le fait
Que nous sommes tous égaux
Est devenu une certitude.
Soufflant dans la conque,
Célébrons la victoire.
Proclamons-la partout
Dans le monde.
Dansons, chantons, le pallou,
La joyeuse liberté, nous l’avons acquise. » (Le pallou* de la liberté).

Cette approche de la part du rédacteur en chef du Tamil Voice démontre la manière philosophique du journal dans sa prise de position en faveur de  l’indépendance du pays sans jamais devenir une boîte à propagande pour le Parti travailliste à l’opposé du Parti Mauricien, qui trouvait en Eclaireur un de ses plus farouches défenseurs.
Loin d’être réduit à un journal propagandiste, le Tamil Voice était plutôt à caractère informatif et comprenait des pages de qualité sur la littérature, la culture et la civilisation tamoules signées Mootoocomaren Sangeelee, Vèle Govinden, Ramoo Sooriamoorthy, Bala Teeroovengadum, R. Thanacoody, B.S. Naidu, K.Ponnusamy, A.Veeriah Chettiar, le révérend Adaikalam parmi tant d’autres intellectuels de cette époque. « … il est possible d’appartenir à un journal, proche de ceux qui détiennent les pouvoirs politiques et administratifs, et de participer à la rédaction, jour après jour, d’un journalisme d’information… », pour reprendre les propos d’Yvan Martial dans un papier intitulé « Le journalisme exemplaire à plus d’un titre d’Aunauth Beejadhur » dans l'édition d'Indradhanush de juillet 2004 dédié au défunt rédacteur en chef du journal Advance. Propos qui peuvent être appliqués au journal de la rue Farquhar où le Tamil Voice avait élu domicile.
Les raisons derrière sa disparition
Selon l’historien Sada Reddi, « le Tamil Voice a été créé pour soutenir le Parti de l’indépendance et après les élections pour l’Indépendance fort probablement ses fondateurs n’ont pas cru utile de poursuivre l’aventure ».
Il est également question de financement. Le journal était soutenu par des mécènes, pour la plupart des commerçants tamouls de la capitale, et il pouvait aussi compter sur le soutien du Parti Travailliste. Le PTr n’avait aucune raison de continuer à soutenir le journal après août 1967 car n'ayant aucun gain dans ce contexte. Ce qui explique aussi en partie la disparition du Tamil Voice.
Autre raison évoquée par des citoyens et lecteurs qui ont vécu cette époque: la dépendance sur la souscription. En effet, les propriétaires du Tamil Voice envoyaient des copies, dix au total dans chaque korvil du pays. Mais ils ne recevaient leur argent que rarement.
Ce qui nous amène à l'interrogation suivante: le Tamil Voice avait-il un lectorat suffisant pour assurer sa pérennité? Selvanathan Sangeelee, fils de feu Mootoocomaren Sangeelee qui tenait une chronique dans le Tamil Voice intitulée «  Mœurs, coutumes et culture tamoules », affirme que si le journal n’a pas fait long feu, c’est aussi faute de lecteurs. « Le Tamil Voice se vendait à cinq sous. Je me souviens que les parents de mes amis tamouls n’achetaient pas le journal. Peut-être qu’ils ne se souciaient guère de l’importance de la lecture ou alors faute de moyens, ils ne pouvaient se permettre d’en acheter. Cinq sous représentaient quand même une grande part du budget familial. Idem pour les programmes tamouls qui étaient retransmis pendant une demi-heure les mardis et qui étaient animés par S. Vinayagum Pillai, force est de constater que beaucoup de mes amis ne s’intéressaient pas vraiment à la culture! » Ce manque de soutien, en particulier parmi les Tamouls qui habitaient les villages, a poussé le journal à fermer ses portes selon lui. Il se dit quant à lui chanceux d’avoir eu un père qui connaissait l’importance d’être cultivé. Mootoocomaren Sangeelee leur faisait écouter le BBC Radio Service tous les matins et mettait à leur disposition des journaux.
À vrai dire les journaux tamouls n’ont pas eu beaucoup de chance. Faute de soutien financier ou de lectorat, ils ont tous à un moment donné dû fermer à l’exception de Lumière, organe de la fédération des temples tamouls de Maurice qui a connu une plus longue existence. Citons le Mercantile Advertizer dont le premier numéro parut le lundi 14 décembre 1868. Le journal était voué à l’échec au départ car il publiait des articles qui n’étaient d’aucun intérêt pour ses lecteurs et il était aussi perçu comme l’ennemi des commerçants tamouls. De ce fait, il cessa de paraître le 20 janvier 1869. Autre publication qui disparut une année après sa parution est le Mimic Trumpeter, hebdomadaire anglais et tamoul fondé par Tulasinga Nayanar en 1911.
Mais heureusement que le Tamil Voice n’est pas mort. Du moins pas encore. Tous les numéros peuvent être consultés au cimetière des mots qu’est notre bibliothèque nationale. Des mots trop souvent oubliés. Des mots enfouis là quelque part sur les étagères de la bibliothèque en attente de lecteurs. En attendant que ces mots-là puissent un jour voler sur la toile. Vers d’autres cieux. À l’approche des 50 ans de l’indépendance, notre souhait le plus cher est que tous ces journaux de l’époque soient digitalisés et mis à la disposition des Mauriciens. C’est notre patrimoine à tous. D’autres journaux qui sont également tombés dans l’oubli méritent aussi que l'on parle d’eux.

* Chant à caractère folklorique