MORIS DIME | FINN ARIVE YER – 1967: Petits plans et plaisirs du cinéma d’autrefois…

Phoenix Palace (Phoenix), Astoria (Goodlands), Sirsa (Castel), Majestic (rue Poudrière, Port-Louis), Plaza (Rose-Hill), Rio (Quatre-Bornes), Royal (Rose-Hill), Buckingham (Stanley, Rose-Hill), Savoy (Vacoas), Mahé (Mahebourg), Lido (Route Royale, Beau-Bassin), Luna Park (rue Pope Hennessy, Port-Louis), Novelty (Curepipe), les trois ‘R’ – Ritz (Curepipe), Rex (rue Desforges, Port-Louis), Roxy (Beau-Bassin) –, Odéon (Mahebourg), Paris (Belle-Rose), Cinema Hall (Rose-Hill), B.D.C.(Quatre-Bornes), Anand (route royale, Triolet), Baroda (Rivière du Rempart), Roshni (Fond du Sac), Venus (Port-Louis), Modern (Vacoas), Doorga Paradise (Flacq), Eros (Plaine des Papayes), Florida (Souillac), Globe (Lalmatie), Vogue (Flacq), Naz (St-Pierre), Cinéma des familles (rue Mère Barthélémy, Port-Louis), Sunray (Coromandel), Kings (Goodlands), Opera House (Route des Pamplemousses, Port-Louis)...
Autant de salles de cinéma dans les années 60 et 70 qui attiraient la grande foule. Et la ribambelle de films avec… Le mercenaire de minuit (visa A), Trois filles à Madrid (X), Simbad contre les 7 Sarrasins, Robinson Crusoë sur Mars, Topkapi, La nuit du loup-garou, Hôtel International, et l’incontournable péplum Spartacus (1960), réalisé par le jeune Stanley Kubrick, avec dans des rôles-clé les inimitables Kirk Douglas, Laurence Olivier et Tony Curtis.
En « Matinée »/« Soirée »
Des Mauriciens bien vêtus se gavaient de films occidentaux et indiens de toutes sortes et l’une des expressions bien de chez nous à l’époque pour une virée au ciné se déclinait ainsi : Nou al « Matinée » ou « Soirée ». Il convient de souligner qu’on s’y rendait en Matinée « Enn er » en jours de semaine et Matinée « 9 er » les samedis et dimanches. Dans le cadre de visites scolaires, quelques Matinées « 9 er » étaient programmées pour enfants et adolescents, indique un interlocuteur, âgé de 12 ans en 1967. Le début des soirées, en général, variait entre 20h et 21h.
À l’époque, la masse populaire dans des salles de cinéma faisait preuve d’une expressivité qui tranche avec le comportement plus ou moins bon enfant dans nos salles de nos jours. Lors de certaines scènes spectaculaires ou autres des films qu’on allait bien souvent voir à leurs « débuts », des applaudissements nourris, avec en prime certains standing ovations à l’intention des principaux protagonistes, fusaient dans des salles pleines à craquer. Certains faisaient également claquer des pétards. De surcroît, bon nombre de cinéphiles s’octroyaient le droit de griller une clope en pleine séance – pratique qui était considérée « normale » en ces années-là, ce qui ne manquera pas de choquer le féru du grand écran de 2017.
Pour quelques sous – précieux pour bon nombre de Mauriciens il y a cinquante ans – le plaisir d’une escapade cinématographique était assuré. Parmi une kyrielle d’avis réguliers parus dans Le Mauricien, on relève dans son édition du 29 septembre 1967, un focus sur un film sorti dix ans plus tôt Les criminels de Londres, avec dans les rôles principaux l’Ecossais Sean Connery et Margaret Rawlings.
Et si l’on consultait le programme « Le Cinéma » du Mauricien le 1er septembre 1967, on pouvait le plus tranquillement du monde se poser par la suite au Pathé Palace à Curepipe pour visionner trois films, dont Le gendarme de Saint Tropez (visa A), qui, rappelons-le, était en pôle position du Box-office en France en 1964 ; film qui, d’ailleurs, boosta la carrière de Louis de Funès. Avec deux roupies en poche, on pouvait accéder au « Balcon » du Pathé Palace, une roupie pour se nicher en « Première - « sous-balcon » ; et les 50 derniers petits sous ouvraient la voie à des places plus (trop?) près de la toile blanche de la salle obscure. À signaler que certains établissements prévoyaient même des « loges » et un « Parterre », très utile par temps de grande foule…



D’où vient le terme « Al enn Lekay (l’écaille) » ?
Nous avons interrogé quelques Mauriciens sur l’usage de ce terme qui se rapporte sans conteste à un film joué au cinéma. D’aucuns, laissant libre cours à l’interprétation, ont répondu que l’écran même de la télé ressemblait à une ‘écaille’ ; d’où la transposition d’une telle perception vers le grand écran…. Certains autres, extrapolant davantage, ont avancé que la légèreté de « lekay » (l’écaille) se rapportait à la déconcertante facilité avec laquelle le héros du film allait accomplir quelque prouesse dans des scènes d’action, dont soulever avec aisance des objets en réalité très durs à déplacer … Néanmoins, Devarajen Kanaksabee, un connaisseur de mille et une choses du vécu mauricien, expliquera tout simplement ceci : « Le mot ‘Lekay’ se réfère à la pellicule enroulée autour du noyau de la bobine du film à des fins de projection. »
Par ailleurs, il existe tout un questionnement sur l’époque à laquelle on a commencé à utiliser le mot « lekay ». Des interlocuteurs affirment l’avoir entendu bien avant l’Indépendance alors que d’autres parlent de la période post-indépendante. De quoi engager un débat-partage parmi les cinéphiles des années « milnefsan...lontan ».


‘JE ME SOUVIENS’… Dhurmanund Betchoo : « L’ambiance festive dans les salles obscures en 1967 »
Dhurmanund Betchoo, le père d’un des fidèles collaborateurs de la page Forum du Mauricien, Nirmal Betchoo, a bien voulu faire part, au quotidien, de ses réminiscences.
Ce mordu de cinéma nous raconte que les salles obscures constituaient dans les années 60, entre autres périodes, « le loisir privilégié » des Mauriciens bien que la télévision venait de faire son entrée dans les foyers locaux. « Il fallait économiser pour ce faire et c’était le grand engouement, en particulier les dimanches, les salles en matinée et soirée étant bondées de cinéphiles venus en famille à dix, voire quinze personnes. Je me souviens de ces taxis qui faisaient le va-et-vient entre Bon-Accueil, le village où j’habite, et Lalmatie, là où se trouvait le cinéma Globe. »
Cet ancien instituteur affirme avoir vu au ciné en 1967 le film ‘Upkar’, réalisé par Manoj Kumar, et se remémore une chanson à caractère patriotique et libertaire, ‘Mere desh ki dharti’, qui faisait songer à notre indépendance à venir. « Des mélodrames, tels que ‘Taqdeer’ et ‘Milan’, tout comme les films de Shammi Kapoor et de Dev Anand emplis de belles mélodies » nourrissaient davantage sa passion pour le Septième Art. Étaient plus que comblées ses attentes de cinéphile quand, nous dit-il, « l’acteur Pran faisait la moue, une très particulière dans chaque rôle qu’il interprétait ». Et celui-ci de poursuivre : « Sortant leurs mouchoirs, les gens riaient et pleuraient. D’ailleurs, chaque actrice indienne versait beaucoup de larmes…»
Pour des fêtes de fin d’année précédant l’accession de Maurice à l’Indépendance, Dhurmanund Betchoo se rendait au cinéma Vogue à l’avance pour réserver des places, et il empruntait le taxi pour s’y rendre avec sa famille nombreuse par la suite. Et il nous mettra dans la confidence de l’anecdote qui suit : « Nous étions allés voir ‘Jaal’ en 1967 en famille bien que le film portait un visa ‘A’, donc destiné qu’aux adultes compte tenu des scènes d’action et de suspense haletant. Après quelques minutes de projection, on vit sur l’écran, l’écrasement d’un navire allié à l’image d’un personnage défiguré. Pris de frayeur, un de mes jeunes fils hurla et bondit de son siège. On mit fin, séance tenante, à cette petite liberté et toute la famille, amusée de la frayeur du jeune fils, rentra à la maison, y compris mon père, feu Sreekissoon, qui, étant lui-même un amateur du grand écran, nous avait bien transmis le virus du cinéma…»


Gros plan d’Issa T. Asgarally sur le cinéaste et l’écrivain
« Le Cinéaste et l’écrivain », texte que Le Mauricien héberge dans son édition du 16 septembre 1967, ouvre des avenues pertinentes quant à la démarche créatrice qui sous-tend la production de certaines œuvres. «… un film ressemble beaucoup à un livre. Dans chacune de ces deux œuvres d’art, on peut déceler la même structure. C’est ce qui a poussé Alexandre Astruc, le metteur en scène de La longue marche, à comparer la caméra à la plume. ‘Caméra-stylo’, disait-il à juste raison », écrit Issa T. Asgarally.
Son papier est truffé de références afin d’établir un parallèle entre l’œuvre du cinéaste et l’ouvrage de l’écrivain. Il met à contribution un texte de Wilkie Collins,  «  The woman in white », et un film d’André Cayatte, La vie conjugale, pour indiquer comment procèdent ces deux semeurs de sens pour mettre en lumière les points de vue subjectifs des différents personnages.  
Sans prétendre à l’exhaustivité, Issa T. Asgarally interroge également dans les grandes lignes le style du cinéaste et celui de l’écrivain : « Mais, tout comme en littérature, ce style dépendra de l’usage que le cinéaste fera des éléments qui constituent le style cinématographique : angle de prise de vue, mouvement de la caméra, montage, etc. » Qui plus est, l’auteur met en relation deux monstres sacrés pour justifier un autre volet de son argumentation : « Si Camus peut nous faire sentir graduellement les sentiments contradictoires qui commencent à envahir et à écraser un caractère, Ingmar Bergman peut aussi le faire par la mobilité de la caméra. On ne peut pas nier ce fait après avoir lu La Peste et regardé Les fraises sauvages ».
Dans son rapprochement « entre le travail de l’écrivain et celui du cinéaste », Issa T. Asgarally fera ressortir la présence dans l’œuvre cinématographique de « métaphores », de « litotes », « d’anachronismes », de « pléonasmes vicieux » et de « clichés ».  Plus loin, il écrira : « C’est que le cinéma, tout comme la littérature, a ses écoles de pensée. Au cinéma, il y a eu le naturalisme, le réalisme, l’expressionnisme et le surréalisme. Il y a eu l’Avant-Garde de Canudo. Il y a eu la Nouvelle Vague.  Aujourd’hui, les cinéastes sont devenus des ‘révolutionnaires’. Ainsi Chris Marker pratique le Cinéma-Vérité : son film, paraît-il, ressemble à un documentaire. Ainsi, Richard Lester, qu’on pourrait appeler le Henri Michaux du cinéma, essaie de détruire le langage cinématographique afin de construire un autre : son style consiste à improviser.»
Et ce n’est pas un hasard si Issa T. Asgarally cite Canudo dans son papier. Rappelons aux lecteurs que si le terme de ‘Septième Art’ désigne le cinéma,  c’est bien grâce à l’Italien Ricciotto Canudo, doté d’une connaissance étendue des arts littéraires et cinématographiques.
La contribution d’Issa T. Asgarally témoigne de l’attention critique et de l’amour même qu’il porte, outre les livres, à l’impact grandissant du cinéma dans le monde. Cela donne également à se rendre compte du degré de pénétration du Septième Art dans les cultures mauriciennes.