MORIS DIME | FINN ARIVE YER - 1967 : Rafi vint déposer sa voix jusque dans le cœur des Mauriciens…

Après la Silver Medal que Jawaharlal Nehru remit en 1948 à Mohammed Rafi (1924-1980), l’attribution du Padhma Shri Award en 1967 fut, à son intention, comme une évidence. Le gouvernement indien auréola le chanteur de cette reconnaissance nationale, sa renommée par-delà des frontières l’élevant déjà vers la postérité depuis plus de deux décennies. Son talent, il l’interprétait en plusieurs langues et dans des styles les plus variés, excellait même au point de trôner en playback singer n° 1 de l’Inde. Peuplades, nations et pays l’enveloppaient dans leur imaginaire collectif et s’abreuvaient de ses tournées mondiales. Kotla Sultan Singh, un village d’Amritsar, fut le lieu de naissance béni de cette voix aux tonalités multiples.
L’annonce de la venue de Rafi à Maurice prévue pour le mardi 10 octobre eut un effet retentissant à travers le pays. La presse locale entreprit un suivi systématique des nouvelles autour de son arrivée – qui fit l’objet d’un aléa au tout dernier moment heureusement vite réglé par une intervention en haut lieu. Rafi, qui avait prêté sa voix en chanson à Shammi Kapoor, Dev Anand, Dilip Kumar et tant d’autres génies du cinéma indien, allait verser du baume dans le cœur des Mauriciens.

Le Mohammed Rafi Show
séduit tout Luna Park

Deux jours après l’arrivée tant attendue à Maurice de Mohammed Rafi, Anand Mulloo fit le portrait du prodigieux chanteur-humaniste et de sa troupe dans l’édition du jeudi 12 octobre 1967 d’Advance.  « When he was ten years old, Mohammed Rafi heard a thrilling voice which uplifted him into a wonder world – the song of a beggar priest outside his house. That was the day he vowed he would dedicate himself to singing. » On est au début des années 30; sa passion pour le chant qu’il disséminait volontiers à tout vent dans d’innombrables villes et villages en Inde culmina en l’enregistrement, sous la direction musicale de Shyam Sunder, de son « first playback song » au Lahore au début des années 40. Au fil des ans, et ce jusqu’aux années 60, Rafi « has established himself as the best playback singer and most popular singing artist of India », ne manqua de rappeler Anand Mulloo. Et de souligner : « His success has no precedent. He has recorded 8,000 songs. He is but 42 years old ». Il y a cinquante ans de cela, l’auteur de l’article énumérait, par ailleurs, des noms de compositeurs, que des milliers de Mauriciens – sensibles à la résonance de la culture indienne via les films du grand écran – connaissaient déjà à merveille : « Bhagat Lall, Shankar Jaikishen, Naushad, C.Ramehandra, O.P.Nayyar, Madan Mohan, Ravi, Pyare-Lal… » Aussi, qui dit Rafi ne dit pas aussi Lata Mangeshkar, Asha Bhosle, entre autres ?
Anand Mulloo, qui eut la possibilité d’interviewer le chanteur, avait la charge de la couverture du « Mohammed Rafi Show » à Port-Louis le vendredi 13 octobre 1967. La salle Luna Park était « packed with a choice audience » pour cette sublime soirée de gala restituée sous la plume très inspirée du reporter freelance, à la vue de Miss Hemlata, chanteuse hors pair de la troupe de Rafi : « …a bombshell burst upon the audience in the shape of a charming girl, dressed in a gorgeous saree, rosebuds woven round her hair. That was Miss Hemlata. She electrified the atmosphere, compelling you to sit up and listen. Her songs, rather, bird songs, revealed up her secret. Her voice carried a creamy, radiant tenderness, lifting in its effects which she showed in ‘Mera naam Rita’. The exquisite way she dropped the final ‘hoi, hoi, hoi’ lingered in a juicy cadence while her rendering of ‘Sayonara’ showed feminine delicacy at its best ».
Après cette séquence descriptive à l’attrait romanesque, Anand Mulloo passa au crible la performance de Johnny Whisky, « The Mimicry Artist », et ses talents d’imitateurs ; les pas de danse de Rajkumari Bhawna, le ‘solo drum beat’ de Leslie Gobindho… A l’abord du premier morceau interprété issu du film Kohinoor, lors de cette soirée de gala, on peut lire que « …Mohammed Rafi’s voice and articulate gestures created the atmosphere of this serenade-like song in an appropriate romantic mood ».
Cette soirée de gala prit fin sur une chanson que l’usure du temps même ne saurait en dissiper toute l’intensité. L’interprétation de « Aaja, aaja », en effet, est décrite par Anand Mulloo comme un « downright hipwriggling film hit, a synthesis of Eastern and Western tunes. The broad gestures and sweep of the hands and body synchronized with the theme of sheer joy and self-abandon… »
Anand Mulloo mettra en exergue que le « Mohammed Rafi Show will, no doubt, provide food for entertainment for the whole end-of-year-season ». Il émettra tout de même une proposition : « If Mohammed Rafi could manage to squeeze in more of classical and semi-classical stuff coupled with bits of solo tabla, the artistic and cultural effects of the show would be of lasting educational value.  » Et de nuancer son propos par la suite : « But still the show will have brought novelty in public concert, regarding both tonal variations and expressive gestures, which are sadly lacking in our local singers. »
 


Les impressions d’Anand Mulloo en 2017
À la lecture de la contribution de ‘A Mauritian Reader’, Le Mauricien a contacté récemment le freelance reporter, opinion holder, historien, romancier et poète Anand Mulloo. Âgé de 31 ans en 1967, il nous fait part de la rédaction des deux articles susmentionnés, émane le grand intérêt qu’il porte à la culture indienne. Tout ému après qu’on lui a lu des morceaux choisis de sa prose journalistique d’il y a cinquante ans, cet intellectuel et homme de terrain de 81 ans dira au Mauricien que l’impact de la visite de Mohammed Rafi demeure indélébile. Il évoque un « moment de gloire » pour le pays et Rafi, qui laissera un message aux Mauriciens à son départ après son séjour : « To you all we say Farewell and peace be with you, in your wonderful Island home, where we have had one of our most exciting and memorable tours abroad. »
 


Abdool Gafoor Hatteea, un initiateur de talent
Le jeudi 5 octobre 1967, Le Mauricien publia que le projet du Mohammed Rafi Show sur notre territoire relevait d’une initiative d’Abdool Gafoor Hatteea; grâce à lui, Manna Dey et Mukesh s’étaient déplacés à Maurice en 1961 et 1963 respectivement. Par ailleurs, Dawood Auleear – dans un précieux témoignage à lire plus loin – nous dira que M.Hatteea, en sa qualité d’importateurs de films indiens, se rendait à Bombay et suivait de près l’évolution des réalisations/productions qui allaient faire sensation au box-office. Il réalisa une inégalable entreprise de persuasion eu égard à Mohammed Rafi, qui accepta finalement son invitation à faire tourner la tête à de nombreux Mauriciens acquis à cette cause artistique. Il s’agit d’une prouesse, la persévérance d’Abdool Gafoor Hatteea en ce sens ayant été étalée sur trois ans…, apprend-on dans la presse locale d’alors.
D’ailleurs, Advance mit sous presse, le 25 septembre 1967, une photo prise aux R.K. Studios réunissant Raj Kapoor, M.A.G. Hatteea et Mohammed Rafi. Aussi, selon ce qui fut rapporté à l’époque, Raj Kapoor intervint personnellement en faveur de cette tournée à Maurice. [Le Mauricien, grâce à la bienveillance de la famille Hatteea, est en présence de la photo originale que nous reproduisons ici]