Multiculturalisme salutaire

Un ami qui m'est très cher m'a une fois parlé de 'schisme'. Alors que je pensais mes élucubrations existentielles loin derrière moi, un événement fortuit s'est produit... une sorte de catharsis.
Je ne parle jamais de religion ou si tel est le cas c'est bien souvent avec des pincettes. Comme un peu tout le monde ici d'ailleurs, dans ce melting pot fleurant les épices de l'Orient et les spiritueux de l'Europe de l'Est. La question de la religion appartient aux plus braves, au risque de passer pour un hérétique rédempteur ou un mécréant possédé par le diable. Je ne suis pas la première ni la dernière personne à daigner en parler. Je me jette à l'eau...
J'ai compris qu'ici-bas, la religion est pour la plupart davantage une question de croyance communautaire et d'appartenance groupale, voire sociale, qu'autre chose. Une évidence évidemment, me direz-vous ! Sauf que trop souvent les gens confondent croyance religieuse avec ce qu'on appelle ici “communauté”. Enn indou pa neseser kwar dan Shiva, enn kreol pa vedir li priy zezi... « L'habit ne fait pas le moine ». Nous, les Mauriciens, sommes les mieux placés pour le savoir. Et pourtant cet étiquetage, qui me gêne et qui me gratte, perdure...
C'est lors d'un dîner entre amis, autour d'histoires paranormales qui ont vite viré en pseudo-session d'exorcisme, qu'une question que je m'étais posée lorsque j'étais enfant, a ressurgi. Disons que mon enfance a été pour le moins marquée par un dédoublement de personnalité. Une 'anomalie' socio-culturelle que nous avons apprise, mes frères et moi, à maîtriser au fil des années. Une double identité culturelle que je brandis aujourd'hui haut et fort, malgré les tentatives de rapatriement des tontons, tantines et des chacha, chachi... Une brebis égarée à sauver !
Je m'explique. J'ai été confronté depuis ma tendre enfance à un certain déchirement social, religieux et culturel non pas de l'intérieur, mais de l'extérieur. Issu d'un mariage mixte, élevé dans une famille laïque libérale, j'ai appris à accepter cette dualité... qui pourtant dérangeait et semble toujours déranger.
En plus de devoir décliner ma communauté au monde, car l'homme grégaire ne peut point survivre seul n'est-ce pas ? Je devais aussi parler de mes croyances. Me dire publiquement, preuve de bonne foi et bla bla bla. Voyez-vous... comme si l'un complétait l'autre. Soit, si l'on considère que la religion n'est qu'un système social mis en place dans le seul but de gérer un groupe de personnes, alors oui ! Là, le binôme communalisme-religion prend tout son sens. Sauf que notre interculturalité nous prouve parfaitement le contraire.
Visiblement invisible ?
Bref, ce soir-là lors de ce fameux diner, devant mon bol renversé bien chinois (ce qui me rappelle une copine que me parlait un soir de biryani – ey Joe, pa zis mizilman ki manz sa ?), j'ai été confronté à la question suivante : religion et communalisme (un néologisme bien mauricien, tant et si bien que le dictionnaire tient absolument à nous le faire remarquer…), où se situe la frontière, ce barrage barbelé visiblement invisible ?
Loin du discours linguistique, voire sémiotique, je souhaite ici parler du sens que le petit Mauricien donne à ces deux notions par essence abstraites qui cohabitent pourtant “en parfaite harmonie”.
Nul besoin d'être métissé pour le voir, le vivre et le sentir. En effet, le multiculturalisme dans lequel nous baignons depuis notre tendre enfance nous pousse finalement à être en quelque sorte polythéiste, de croire en l'existence de plusieurs dieux ou du moins d'envisager cette possibilité. Polythéiste dans le sens large du terme, comprenez-moi bien.
“L'habit ne fait pas le moine”
Lorsque je passe devant une église, est-ce que je remets en question l'existence de Jésus ? Lorsque je passe devant les dévots en procession pour le cavadee, est-ce que je renie Muruga ? Nous parlons bien ici de religion, n'est-ce pas ? De manifestations religieuses pour être plus précis. Une Marie-Christine est-elle obligée de prier Marie ? Un Akshay a-t-il lui seul le droit de se rendre au Ganga Talao. Je le redis, 'l'habit ne fait pas le moine'.
Appartenir à une “communauté” ne nous définit pas religieusement ou plus encore, spirituellement. Ça, je l'ai bien compris ce soir-là.
Une évidence qui m'est apparue dans toute sa beauté diaphane. Je pense que là réside notre force, dans notre croyance commune, dans cette petite tabagie où l'on vend du camphre, des statuettes de Marie, et j'en passe.
Je ne veux pas parler de théisme ou d'athéisme. Tel n'est pas l'objectif de ce discours. Je veux simplement parler de cette expérience dinatoire qui m'a troublé au plus profond de mon être fait de farata et de “salmi ti vites”. Un être qui n'appartient à aucune religion ni à aucune communauté, si ce n'est celle du monde. Je suis toi et tu es moi.
Dans cette foi commune, dans cette croyance commune dans le divin qui anime chacun de ces Mauriciens, le communalisme n'y a pas sa place. À cette table, parmi ces jeunes de fois diverses, j'ai compris que le 'schisme' était en moi et que notre salut réside dans... le métissage… biologique ou non.