NADEN VYTHELINGUM: « Je ne fais pas de politique pour ma gloire personnelle »

Conseiller municipal à Armentières, dans le nord de la France, Naden Vythelingum, enseignant de Maths et de Sciences à l’Institut Nicolas Barré, dit devoir son élection aux municipales de 2014 à son travail de longue date dans la vie associative, notamment en faveur des handicapés. Ce Mauricien, qui a quitté le pays en 1982, dit « ne pas faire de politique pour (sa) gloire personnelle ». Très engagé au niveau social à Armentières, notre intervenant vient de se voir confier la responsabilité de la page Facebook du Parti socialiste de sa localité. Dans cet entretien, il nous parle de son travail en tant que conseiller municipal, mais aussi de son émotion face à la redécouverte de sa terre natale.

Vous êtes conseiller municipal à Armentières depuis plus de deux ans. Quel est l’esprit qui vous guide dans votre mission ?
J’apporte ce que tout citoyen peut apporter. La richesse de ma différence est un éclairage singulier devant toute question collective. Par ailleurs, j’appartiens à une sensibilité avant tout humaniste et républicaine. C’est à partir de ces valeurs que je vois mon engagement : au seul bénéfice de l’intérêt général et au profit du sens commun. Le maire d’Armentières, Bernard Haesebroeck, m’a honoré de sa confiance en me mandatant spécialement sur le handicap. À ce titre, je participe et accompagne de nombreuses actions relatives, souvent portées par la municipalité ou par les nombreuses associations du territoire d’Armentières. Ainsi, par exemple, je m’investis dans la Commission armentiéroise pour l’accessibilité. Dans cette commission, on travaille sur plusieurs projets. Le projet « Sensibilisation », qui travaille sur l’accessibilité et l’accueil dans le service public. Le projet « Signalétique », qui a permis notamment la création du label « Armentières, Ville accessible ». Ensuite, nous avons le projet « Charte Ville Handicap », qui crée un répertoire téléphonique et des adresses des institutions d’accueil. Enfin, un projet qui a principalement répertorié les bâtiments devant être mis en accessibilité.
Toujours par rapport au handicap, nous participons à d’autres instances consultatives, locales, mais aussi plus élargies, au niveau du territoire et du département, dans le but d’échanger sur nos pratiques et d’apporter des échanges sur des problématiques rencontrées aussi dans notre ville. En somme, l’idée principale qui préside ma mission est celle du partenariat avec mes collègues et avec d’autres instances.

En termes d’accessibilité, des actions concrètes ont-elles été réalisées dans votre ville au niveau des bâtiments ou des infrastructures routières par exemple ?
La loi a été votée en 2005 et l’État avait donné dix ans pour mettre en œuvre ce programme d’accessibilité. Or, en 2015, plus de 60 % des organismes n’avaient pas fait le travail de mise aux normes. Ce qui fait qu’il y a eu un délai supplémentaire de neuf ans. Si l’organisme finit ses travaux dans un délai de trois ans, il ne paye pas d’amende. Au-delà, il y a une amende à payer. Ma mission consiste aussi à porter mon opinion dans les différentes formes d’accompagnement. On a des activités d’accompagnement qui concernent le grand public avec, par exemple, des actions comme le Téléthon, la Pyramide des Chaussures, la Semaine de l’Autisme, le Sport adapté et l’Accès à l’emploi. Une autre forme d’accompagnement concerne le milieu scolaire, qui a permis l’an dernier, par exemple, à 35 classes de l’enseignement primaire d’être sensibilisés au handicap via des temps d’échange, des visites… Ensuite, il y a l’accompagnement de personnes handicapées avec, pour enjeu, leur autonomie.

Ces projets proviennent de vous ou est-ce une collaboration avec d’autres conseillers ?
Comme je l’ai dit, c’est un chantier qui est ouvert depuis 2005 et que la ville a décidé de remettre en œuvre depuis 2012 et, à partir de là, je suis missionné par le maire dans ce domaine. Je travaille en collaboration avec Martine Cobbaert, adjointe au maire. Et, dernièrement, l’objectif a été de sensibiliser le personnel de l’accueil des services de la ville.

Comment avez-vous vécu les deux premières années en tant que conseiller municipal ?
Durant les premières semaines, j’ai été comme sur les bancs de l’université. Il y avait tellement d’informations à emmagasiner. Mais, petit à petit, une vision globale de cette mission a germé en moi. En parallèle, nous avons d’autres activités, telles des représentations dans des écoles, étant donné que nous gérons les écoles de la ville. J’ai des représentations dans des associations, dans l’accès à l’emploi. A chaque fois, il faut prendre la parole, il faut donner son point de vue. Il faut être au courant de tous ces dossiers.

Vous êtes aussi responsable de la page Facebook du Parti socialiste d’Armentières…
Je suis très actif sur ma propre page et, juste avant de venir, on m’a confié cette responsabilité. Nous avons une mission d’information par rapport au travail engagé localement. Tout ce qui est politique et engagement social constituent pour moi une passion. Et trouver du temps pour m’y consacrer n’est donc pas difficile.

Que représente pour vous le fait d’être Mauricien et d’avoir pu réaliser une percée au niveau politique dans votre pays d’adoption ?
C’est une grande fierté en tant que Mauricien de siéger comme conseiller municipal dans la ville d’Armentières et, à travers moi, l’ensemble de la communauté mauricienne de Lille et partout ailleurs en France. Maurice est une île trop belle. Durant ce court séjour que je viens de passer, j’ai encore vu à quel point elle relève d’une beauté exceptionnelle. Je compare Maurice à un Jardin de Pamplemousses élargi. De nombreux Mauriciens sont allés en Europe dans les années 70’parce qu’il y avait une vague de départs et, aujourd’hui, quand on revient vers l’île, cela nous fait un grand déchirement. Maurice reste notre « motherland ». On est très déchiré quand on est en Europe, quand il neige. Notre pays nous manque. Mais du fait d’être accepté pleinement par la République, on se sent à ce moment-là pleinement Français, tout en étant Mauricien. Le déchirement est donc moins évident. On se sent mieux intégré. Du coup, il y a une forme d’épanouissement. Et la chance qu’on a, c’est que notre Association des Mauriciens organise depuis plus de 20 ans l’ensemble des fêtes religieuses et culturelles de l’île.

Y a-t-il beaucoup de Mauriciens dans cette région française ?
Une centaine de familles mauriciennes vivent au Nord de la France, mais beaucoup plus à Paris et à Strasbourg. Je gère aussi la page Facebook de la communauté mauricienne.

Pensez-vous que des qualités liées à vos origines mauriciennes vous ont mené là où vous êtes aujourd’hui ?
Je pense que ce qui m’a aidé, c’est d’avoir milité de longue date dans la vie associative. J’ai milité pendant longtemps dans l’Association Espoir et Amitié. Quand je venais d’arriver en France en tant qu’étudiant, on a créé des ateliers d’animation pour des personnes en situation de handicap. Je connaissais le père de Mr le maire, Gérard Haesebroeck, qui a été aussi maire d’Armentières pendant 40 ans. Dans mon très jeune âge, j’étais membre du Castors Club avec Rama Valayden. Et avec Rama Sithanen, on avait créé le club Alcatraz. C’est là où j’ai commencé à parler parce que chacun devait dire quelques mots sur l’actualité locale et internationale. C’était dans les années 1975.

Vous avez quitté Maurice en 1982. Y êtes vous revenu souvent ?
Au début oui, mais aujourd’hui, pas très souvent. Avec trois enfants, ce n’est pas évident. Mon dernier séjour remonte à 2010.

Vous avez évoqué plus tôt la beauté de l’île. Quel sentiment plus précisément vous anime par rapport à votre terre natale aujourd’hui que vous êtes de retour pour un court séjour ?
Il y a quelque chose d’inexprimable. J’ai voyagé dans beaucoup de pays, mais ce qui se vit à Maurice se ressent dans l’air. C’est dans la végétation, dans le climat. Mais ce n’est pas tout.

Cette beauté provient des paysages ou de ses habitants ?
Les deux. C’est comme une métamorphose, une beauté qu’on ne peut décrire. Comme un bouquet. La beauté ne vient pas des fleurs, mais de la variété des fleurs qui composent le bouquet… Ensuite, ce que je vois dans beaucoup de familles, c’est qu’on se lève à 4h du matin pour être prêt pour le réveil des enfants à 6h. Il y a ensuite l’enrichissement de la classe moyenne, où les gens utilisent le Bluetooth en voiture. Le débit de l’Internet est considérable pour une île comme Maurice. Je trouve par ailleurs qu’il n’y a pas de désordre au niveau des constructions et les nouveaux bâtiments respectent les distances entre les structures. Je déplore par contre deux choses : d’abord l’impolitesse au niveau de la conduite automobile. Tout le monde est pressé. On ne cède pas le passage à une personne qui en a besoin. Il y a un effort à faire concernant le comportement humain. Par ailleurs, au niveau du traitement des ordures, il y a encore des familles qui jettent leurs déchets en vrac. Sinon, le peuple mauricien est devenu très pratiquant. Pour moi, il y a presque une compétition à Maurice pour dire qui prie le plus. Il y a tous ces kovils qui ont été construits et des églises rénovées. Pour moi, c’est une bonne chose, parce que quand ils prient, ils ne se laissent pas aller. Cela crée une forme de paix que je ne ressens pas en Europe. En France, nous avons une épée de Damoclès du terrorisme qui pèse constamment sur nos têtes. Quand on organise des fêtes, il nous faut la présence d’agents militaires pour parer à toute éventualité. Maurice a un rôle à jouer. Elle a toujours été une terre où existe le vivre-ensemble. Et nous, à Armentières, nous avons un devoir d’ambassadeur de ces valeurs mauriciennes auprès de la France.

Pourquoi aviez-vous décidé de quitter Maurice à l’époque ?
C’était pour mes études. Ensuite, je suis resté parce que ma sœur allait venir pour des études. Je ne regrette pas d’être resté en France.

Aimeriez-vous retourner à Maurice définitivement un jour ?
C’est la question que se posent tous les Mauriciens qui sont arrivés en Europe en général. Il y a trois cas. D’abord ceux qui ont décidé de faire la moitié de l’année à Maurice pendant que c’est l’hiver en Europe. Cela leur permet de profiter de la famille et de l’île, et de l’autre côté, ils retournent un peu par force en Europe. Pour voir leurs enfants ou petits-enfants, qui y sont restés. Et puis il y a ceux qui ont décidé de tout quitter et de venir ici avec les enfants. D’autres, comme moi, aiment leur pays natal mais ont comme principe de rester dans le pays où on est bien et où sont les gens qu’on aime. Et les gens que j’aime, c’est ma femme et mes enfants. Mais depuis toujours, j’ai eu un pied à Maurice et un pied à Armentières.

Suivez-vous l’actualité mauricienne de la France ?
Oui, mais j’ai un regard occasionnel, faute de temps. Pour moi, peu importe s’il y a deux ou trois politiciens véreux. Les divers gouvernements du passé ont quand même laissé de bons résultats derrière eux. Comme sous SSR, dont on bénéficie encore des fruits. Moi, contrairement à mon père, j’étais plutôt de sensibilité de gauche. J’avais participé à la manif estudiantine de 1975.

Comment décririez-vous votre parcours en tant qu’enseignant et homme politique ?
Selon l’endroit où l’on se trouve et les moyens physiques et intellectuels dont on dispose, il faut donner de son mieux. Je ne fais pas de la politique pour ma gloire personnelle. Si jamais la gloire personnelle primait, je quitterais mon poste. Je reste tant que cela sert la cause∞ mais la gloire pour la gloire, non ! La passion doit être avant tout non égocentrique.

Seriez-vous prêt à accéder à un poste encore plus important en politique si c’est pour servir une cause ?
S’il faut aller plus loin pour continuer dans la direction du « vivre ensemble », oui. Le visage de la France aujourd’hui est la multi-culturalité. S’il faut accéder à d’autres fonctions pour cela, alors je n’hésiterai pas, mais en étant toujours guidé par le principe de ne pas mettre en avant ma petite personne.