NADIA DABY SEESARAM (INGÉNIEUR ENVIRONNEMENTAL) : « Je suis assez optimiste pour les prochaines années »

Beaucoup de projets d'infrastructures sont mis en chantier « grâce à l'économie du pays, qui est relancée ». C'est ce qu'estime l'ingénieure environnementale Nadia Daby Seesaram, directrice de la société enviro-consult, un bureau d'études en environnement créé en 2002. Dans l'entretien qui suit, elle explique qu'il y a « énormément à développer dans les infrastructures et dans la construction ». Présidente sortante de l'Institution of Engineers Mauritius (IEM), elle interviendra vendredi à l'université de Maurice lors d'un atelier de travail sur le thème “Celebration of Women in Engineering Day 2017”. De formation française, elle a travaillé en France, aux Etats-Unis ainsi qu'au Canada avant de décider qu'elle avait « des choses à faire » pour son pays.

Quels étaient votre intérêt et votre motivation derrière votre choix d'épouser une carrière dans le domaine de l'engineering ?
Je me suis orientée vers les sciences assez rapidement. Le Lycée Labourdonnais, où j'étais, a des filières assez bien définies. Presque naturellement, je me suis orientée vers la partie scientifique, plus précisément sur la partie “biologie environnement”. De là, plusieurs portes se sont ouvertes, dont la recherche, qui ne collait pas avec mon caractère, sauf la recherche appliquée, soit l'engineering, qui n'est autre que l'application des sciences à des projets concrets. Pour moi, c'était plutôt les sciences naturelles, les sciences de la terre.

Si les femmes sont très présentes dans les technologies, pourquoi ne les voit-on pas plus souvent dans le domaine de l'engineering ?
Si vous entendez par « voir » le fait que l'on ne les voit pas dans les médias, je dirai que ce n'est pas seulement la femme qu'on ne voit pas, mais tout le métier de l'engineering, dans son ensemble. On ne voit pas souvent d'interview d'ingénieur dans les médias. Disons que notre métier n'est pas médiatique. Par contre, lors des congrès, les ingénieurs parlent entre eux...

À moins que les ingénieurs ne valorisent pas assez leur métier...
C'est possible. Je pense que l'IEM fait énormément au niveau de l'accréditation et de l'organisation de causeries, etc. Mais cela reste ciblé sur les ingénieurs, les architectes... Finalement, je pense que nous ne gérons pas l'outil de la communication. Donc, oui, on ne s'exporte pas vers les médias. C'est comme ça dans d'autres métiers également. C'est ma lecture.

Quel est le nombre d'ingénieurs à Maurice et quel pourcentage y a-t-il de femmes ?
Environ 1 500 ingénieurs sont enregistrés au Council, dont 15% de femmes. En réalité, je pense qu'il y a beaucoup plus d'ingénieurs à Maurice puisqu’une fraction va sur les démarches d'enregistrement en phase 1, 2, etc. Des différentes promotions qui sortent de l'Université de Maurice, par exemple, il y a à peu près un tiers de femmes. C'est en augmentation dans les filières classiques, civiles, moins mécanique et environnement, que les femmes choisissent le plus.

Comment cela se passe sur le terrain en tant que femme ingénieur ?
Il n'y a pas de métier simple. Personnellement, dans mon métier, j'allie la partie bureau, tout ce qui est recherche, rapports, etc. Mais j'attache aussi une énorme importance au terrain parce que la réalité est là. Je suis sur les chantiers et je suis, au niveau de mes compétences, la partie environnementale des chantiers, ce qui n'est pas gagné à Maurice. Au niveau des chantiers, je ne ressens pas de « sexisme » ou de ségrégation entre hommes et femmes. C'est arrivé, mais cela reste minime, comme dans tous les métiers. C'est générationnel, culturel, et je pense que ce sont des choses qui disparaîtront.

Ça vous agace ?
On aimerait bien s'agacer, mais ça ne sert à rien. Le plus important dans ces cas-là, c'est de garder son sang-froid. Une confrontation est stérile. Je crois que dans certaines positions, les femmes ont peut-être démontré plus que les hommes qu'elles sont compétentes. Et que pour un poste donné, que ce soit un homme ou une femme, le résultat est le même. Je pense qu'il y a encore des fois où la femme doit montrer plus qu'elle est compétente et qu'elle peut faire la même chose. Mais honnêtement, ça reste marginal. Maurice est petite et tout le monde connaît tout le monde. Sur les chantiers, au niveau des contracteurs, des architectes, des consultants et des Quantity Surveyors, je suis connue jusqu'à un certain pourcentage. Ça se passe normalement je dirai.

Y a-t-il assez d'opportunités à Maurice pour les ingénieurs, particulièrement pour les femmes qui embrassent ce métier ?
Je me permettrai de m'attarder sur les opportunités des ingénieurs avant de passer spécifiquement aux femmes. Maurice est une économie en croissance, on a beaucoup de projets de développement, on a une université qui forme des ingénieurs et on a des besoins qui sont peut-être plus spécifiques que ce que l'université forme. Celle-ci ne pourra pas former des ingénieurs spécifiques dans tel ou tel domaine. Le contexte de Maurice étant relativement restreint, acquérir une spécialité, c'est ce qu'il y a de plus compliqué pour un jeune diplômé. On recherche au minimum cinq années d'expérience. Il est difficile pour une entreprise, surtout si elle est petite, de donner sa chance à un jeune et de lui donner l'expérience dont il a besoin. C'est dans n'importe quel métier, dans le vôtre également. On prend un jeune, on le forme, puis il s'en va, soit parce qu'il a changé de métier, soit parce qu'il a eu une meilleure offre ailleurs.
Certaines grandes entreprises voudraient des ingénieurs pointus tout de suite, et donc là, il y a un problème, et ce n'est pas lié aux femmes. Puis les femmes en engineering sont peu à faire du terrain à la longue. Elles vont commencer et, après, elles seront plutôt au bureau, à faire des rapports, des études, du design... Je ne généralise pas mais on va moins les retrouver sur les chantiers. Des opportunités, il y en a, mais elles ne sont pas toujours directement accessibles sans expérience. Et c'est là qu'il y a un énorme travail à faire au niveau de la formation de l'ingénieur de terrain.
 
Comment une ingénieure s'épanouit-elle dans cette industrie dominée par les hommes ?
Je crois que dans tous les métiers, c'est pareil. Quand on s'épanouit, ça veut dire qu'on est compétente et qu'on s'intègre, soit à un milieu de travail au sein de l'entreprise, soit par rapport à un groupe de travail sur un projet. À partir de là, si tout se passe bien, l'intégration – que ce soit pour un homme ou une femme – se passe très bien et l'épanouissement, du coup, est aussi présent. Et après, on acquiert l'expérience.

Les hommes empêchent-ils les femmes de progresser dans ce métier ?
Ce n'est pas la perception que j'ai. Honnêtement, ayant côtoyé beaucoup de bureaux d'études où il y a notamment des femmes, ce n'est pas l'impression que j'ai. Je pense qu'il arrive, à un moment donné, que pour passer au niveau supérieur, il est vrai qu'il y a peut-être aussi un déséquilibre professionnel personnel. Et là, c'est à tout un chacun de voir quelle part il donnera à sa vie professionnelle et quelle part il retiendra pour sa vie privée et familiale. Je ne voudrais pas généraliser, mais c'est là, je pense, que ça « désavantagera » la femme, encore dans le contexte mauricien, dans le sens où elle pensera à sa vie de famille, à ses enfants. Et peut-être plus spontanément qu'un homme devrait dire « ce n'est pas grave : tu rentres tard mais je m'occupe des enfants et des tâches quotidiennes ». Je n'ai pas le sentiment que ce soit irréversible, mais pas de souci, ça viendra. Je suis optimiste.

Comment concevez-vous le rôle d'une femme ingénieur à la tête d'une entreprise ?
De la même façon qu'un homme le ferait. Ce sont les mêmes qualités dont on a besoin. Mais des fois, quand on est à la tête d'une entreprise, on est loin de son métier d'engineering. On gérera les ressources humaines en interne, on fera de la communication de marketing en externe, pour obtenir des contrats... À ce moment-là, on a moins de temps pour exercer ses talents d'engineering, à moins qu'on soit comme moi, partout à la fois.
Une femme dirigeante, on la voit plus dans l'architecture. Je reconnais qu'à Maurice, on la voit moins en engineering, qui reste dominé par les hommes, et ce parce qu'à la base, ceux qui ont pris le pari de monter ces boîtes étaient des hommes. À moins qu'ils passent le relais ou qu'ils partent à la retraite. Il y en a des femmes dirigeantes, mais ça reste une minorité.

Un mot finalement sur les projets de développement infrastructurels dans le pays. Il y a du travail pour les ingénieurs...
Effectivement, l'économie est relancée. Il y a beaucoup de projets. Pour certains, les études dureront des années, d'autres iront vite. Je suis assez optimiste pour les prochaines années, tant au niveau des consultants que derrière les contracteurs, parce qu'il y a énormément à faire et à maintenir.