NATHACHA APPANAH : “J’apprends tous les jours à écrire”

En prévision de sa venue prochaine, Scope interroge Nathacha Appanah. La romancière répond à nos questions à propos de Tropique de la violence, son dernier roman. Elle ouvre une fenêtre sur les complexités du métier d’écrivain : “J’apprends comment dire exactement, comment incarner justement, comment raconter sincèrement.” Décrire un temps particulier, dire un monde précis…
 
Apprend-on à devenir écrivain ?
Il me semble que la réponse à cette question est plus complexe qu’un simple oui ou qu’un non définitif. Je crois que nous avons tous, en nous, quelque chose à dire, à exprimer et que, si nous avons de la chance, nous trouvons, au cours de notre vie, des manières de le faire. Certains choisissent l’écriture. Pourtant, ce choix-là ne suffit pas pour aller au bout d’un texte, de plusieurs textes, pour construire un chemin littéraire si tant est qu’on veuille faire cela (car il y a des personnes qui veulent écrire un livre parce qu’elles ont quelque chose de très précis à raconter, et ensuite elles en restent là). Et c’est là qu’interviennent l’apprentissage, l’œil ouvert, la lecture, la curiosité et le travail. J’apprends tous les jours à écrire. J’apprends comment dire exactement, comment incarner justement, comment raconter sincèrement. Je lis énormément, je travaille beaucoup la forme, la narration, j’écoute les autres écrivains, je discute avec certains d’entre eux. Ce n’est pas parce que vous avez écrit un, deux, trois romans que vous savez. Au contraire.

Vous êtes aujourd’hui citée parmi les Arundhati Roy et autres célébrités littéraires. Quel regard portez-vous sur ce rayonnement ?
Je ne porte aucun regard sur ces choses-là. Ce sont d’autres personnes que moi qui font cette pluie-là et ce beau temps-là.

Que cherchez-vous à exprimer à travers l’écriture ?
Je cherche surtout à raconter, à chaque roman, une histoire particulière, à décrire un temps particulier. Dire un monde précis, raconter un chagrin, un abandon, évoquer la beauté fugace d’un lieu – chaque roman comporte ses multiples petites histoires et grands détails.

Les yeux vairons de Moïse dans Tropique de la violence et ceux bleus de David dans Le dernier frère s’ouvrent-ils sur l’âme des personnages ?
Les yeux vairons de Moïse représentent la particularité de cet adolescent. La manière qu’il a d’être dans deux mondes à la fois, celui de Marie et celui de Mayotte. C’est un cadeau, c’est une malédiction, c’est l’ombre et la lumière de sa vie même. Les yeux bleus de David sont moins démonstratifs; ils gardent cet azur dans le souvenir de Raj, son ami.

Les voix d’outre-tombe répondent-elles à une nouvelle forme narrative ? Pourquoi la polyphonie ?
C’est une forme qui n’est pas nouvelle. Cette polyphonie m’est apparue comme étant la forme la plus juste pour raconter cette histoire, pour complexifier le récit. Car je crois que pour raconter les histoires dans ces pays-là, un peu à la marge, un peu loin, un peu délaissés, nous avons tendance à simplifier, à englober un pays entier dans une seule voix. Laisser parler les personnages – vivants ou morts – me permettait de raconter un destin, une envie, une ambition, un cœur.

Votre dernier roman dénonce la violence de Mayotte et interpelle. Est-ce un acte politique ou artistique ?
Je voulais vraiment raconter comment cinq personnages différents se confrontent au destin de cette île. Mon propos n’était pas de dénoncer; il était d’incarner le plus justement possible toutes les nuances de mes personnages. Du jeune homme rempli de bonnes intentions qu’est Stéphane par exemple à la femme en mal d’enfant comme Marie… et ainsi donner à voir les défaillances multiples – humaines, sociales, politiques.

À quel moment la réalité devient matière à écriture pour l’écrivain ?
Elle l’est toujours.

Où commence et où s’arrête la fiction ?
Le récit parle de soi, la fiction incarne un autre que soi.

Quel pourrait être le thème d’un prochain roman au vu de ce qui se passe dans le monde actuellement ?
Je ne sais pas. Ou, pour être honnête, même si je le savais, je ne vous le dirais pas…

La journaliste que vous êtes aussi, est-elle sensible à cela ?
Bien sûr, je continue un peu ce métier, d’ailleurs.

Croire aux esprits ou aux djinns est-il propre aux pays insulaires ?
Non, vous serez étonné du nombre de petits endroits secrets et d’autels mystérieux en France…


Nathacha Appanah à l’IFM
Nathacha Appanah rejoint sa terre natale, le temps d’une rencontre animée par la journaliste Dominique Bellier (responsable des pages Culture chez notre confrère Le Mauricien) et d’un atelier d’écriture destiné aux jeunes auteurs. La rencontre est prévue le jeudi 29 juin à 18h dans les locaux de l’Institut Français de Maurice (IFM) à Rose-Hill. Elle aura pour thème “Écrire pour le monde”. Accès libre et gratuit.
En 2016, Nathacha Appanah a publié, chez Gallimard, Tropique de la violence, un roman polyphonique qui plonge dans l’enfer d’une jeunesse livrée à elle-même sur l’île Mayotte. En même temps a paru le Petit Éloge des fantômes, un court recueil de nouvelles.
On retiendra qu’après ses études, la romancière a travaillé pendant quelques années comme journaliste à Scope et s’est installée en France en 1998. Tout en exerçant son métier de journaliste, elle a publié en 2003 son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or. Ce livre raconte l’épopée des travailleurs indiens venus remplacer les esclaves dans les champs de canne.
Son deuxième roman, Blue Bay Palace, donne à voir la schizophrénie d’une île entre la carte postale et une société marquée par les classes et les préjugés.
Dans La noce d’Anna, la narratrice, pendant la journée du mariage de sa fille, Anna, s’interroge sur la transmission entre mère et fille.
Le Dernier Frère raconte l’histoire de Raj et de David, deux enfants qui n’ont rien en commun, sauf l’innocence brisée et l’envie de fraternité dans un monde fracturé par la Seconde Guerre mondiale.