NATHACHA APPANAH: « L'écriture est un travail laborieux »

En marge d’une série de rencontres autour du roman Tropiques de la violence, la romancière mauricienne Nathacha Appanah, qui vit en France, a accordé un entretien au Mauricien en juin dernier. « Je reste persuadée que tout le monde peut écrire, mais que pas tous ne veulent écrire », affirmait-t-elle. Et d'observer : « Ce qu’on ne dit pas assez, c’est qu’écrire, c’est du travail. C'est un travail laborieux. C’est ce qui fait que beaucoup de gens arrêtent. » Nathacha Appanah était à Maurice à l'intiative de l'Institut français de Maurice (IFM) pour des rencontres publiques et scolaires de même qu'un atelier d'écriture à l'intention des jeunes.  

L'atelier d’écriture se place sous le thème “Autoportrait impressionniste d’une jeunesse mauricienne”. Pourquoi  ?
Il y a deux ans, j’avais animé un atelier d’écriture sur cette thématique en Normandie, où je vis, et qui accueille une grande manifestation impressionniste. J’avais trouvé cela formidable et je pense que ça le sera encore une fois. Les jeunes de 20 à 25 ans pourront dire ce que c’est que d’avoir cet âge et de vivre à Maurice. Cet atelier se tiendra durant une journée. On n’ira pas très loin, mais ce sera le dénouement de certains nœuds. Je proposerai de petits exercices. C’est une façon d’appréhender son projet. Nous allons travailler sur l’autoportrait.

L’atelier est ouvert aux nouveaux…
Surtout à ceux qui commencent et qui ont un désir profond d’écrire, mais qui ne savent pas comment s'y prendre. Je crois que c’est très important. Moi, j’aurais aimé avoir ce genre d’atelier quand j’avais 17-18 ans. Je voulais écrire, mais je ne savais pas comment faire. J’écrivais donc dans mon coin. Je ne dis pas que je vais donner la recette de l'écriture, mais ce que je voudrais dire, c’est que tout le monde peut écrire, tout le monde peut le faire en toute sincérité.

Justement, tout le monde peut-il vraiment écrire  ? À Maurice comme ailleurs, beaucoup veulent le faire et ont des histoires à raconter, mais ils ne savent pas comment s'y prendre. Ces personnes butent souvent au niveau de la structure ou sur l'avancement de l’histoire.
Je reste persuadée que tout le monde peut écrire, mais que tous ne veulent pas le faire. Ce qu’on ne dit pas assez, c’est qu’écrire, c’est du travail. C'est un travail laborieux. C’est ce qui fait que beaucoup de gens arrêtent. On a l’impression qu’après une journée de travail, on va faire cela pendant cinq minutes et que ça va couler. Non, ce n’est pas ça. Il faut travailler sur son texte et sur son écriture. Je pense que c’est cet élément-là qui rebute beaucoup. Tant qu’on ne le prend pas sérieusement, il y aura énormément d’obstacles.

Vous avez évoqué ce désir que vous aviez d’écrire à 18 ans. Était-ce le désir de rédiger un roman  ?
Au début, je voulais écrire des histoires. Ensuite, je me souviens que, quand j’étais plus jeune, j’avais un rêve : celui d'écrire un jour un livre. Mais je ne me suis jamais dit que je veux être une écrivaine. Pour moi, cela n’avait pas de sens. Je ne connaissais aucun écrivain. Dans ma famille, personne n’écrivait parce qu’il y a aussi tout un contexte familial qui fait qu’on sait ce que c’est que l’écriture, ce que c’est qu’être un écrivain. Mais quand on ne le sait pas, on ne peut pas rêver à cela.

Comment cette aventure a-t-elle commencé  ?
J’ai commencé à tenir un journal intime, comme beaucoup de jeunes filles. Très vite, je me suis lancée dans l'écriture d'histoires fictionnelles et le passage s’est fait automatiquement. Jamais, dans ces moments-là, je ne comprenais comment les choses venaient et pourquoi je choisissais cette façon de m’exprimer. J’écrivais des histoires et je me sentais bien. Je lisais beaucoup aussi. Il y a la notion de travail dans l’écriture, mais également celle d'un réel plaisir.

À un moment donné, vous avez basculé de la forme courte à la forme longue. Comment cette transition s'est-elle opérée  ?
C’est très étonnant. Je voulais écrire un roman, mais je ne savais pas comment m’y prendre. J’ai toujours écrit la forme la plus courte, la nouvelle, la poésie. Et quand j’ai commencé à vivre en France, j'allais le plus possible dans les librairies quand il y avait des rencontres avec des écrivains. J’aimais cela. J’adorais les écouter parler de leur travail, mais aussi simplement les regarder. Il y avait quelque chose de l’ordre de la fascination et de l’admiration. Est-ce le fait de les côtoyer  ? Est-ce que le fait d’être écrivain permettait de grandir  ? Est-ce parce qu’on pouvait gagner sa vie et mener une vie honorable en étant écrivain  ?
Je crois qu’il y a eu une sorte de bascule dans ma tête. Je me suis dit que je suis peut-être capable d’écrire un roman. Quand j’ai choisi d’écrire sur ces cinq Indiens qui viendront à Maurice à la fin du 19e siècle, je me suis dit : “Tiens, je vais essayer d’écrire un roman”, soit la forme longue. Je me souviens, j’avais fait quelque chose d’hyperscolaire – j’étais jeune, mais je le fais encore aujourd’hui. J’avais un cahier, j’ai écrit le nom des personnages, ce qu’ils faisaient, où ils allaient, etc. Quand j’ai fini le texte, je ne connaissais personne, mais je me suis dit que je pouvais le faire. J’ai cherché dans l’annuaire les dix premières maisons d’édition qui existaient et dont j’avais des livres qu’elles avaient édités dans ma bibliothèque et je l’ai envoyé par la poste accompagné d’un petit mot.

Êtes-vous nourri par cet imaginaire mauricien qu’on voit transpirer surtout dans les premiers romans  ?
Le Rocher de Poudre d’Or, Blue Bay Palace et le Dernier frère, qui se passe à une époque où je n’étais pas encore née, sont très empreints de l’île Maurice. Je dirai que le livre le plus mauricien est Blue Bay Palace. Ensuite, je m’en suis éloignée sans m’en être vraiment éloignée. On me parle souvent de l’attention à la nature, à la prose poétique… je pense que c’est parce que je suis Mauricienne que c’est comme ça. Je suis née dans une île où l’attention à la nature est toujours présente. Dans le Dernier frère, on voit très bien cela se refléter à travers ce côté un peu filmographique.  

Et la dimension poétique des textes, serait-ce aussi une influence de cette langue créole très imagée  ?
Peut-être, je ne sais pas. Ça vient peut-être de mes lectures. Je lis beaucoup de poésies. Je lis tous les soirs avant de m’endormir, que ce soit en anglais ou en français. J’ai une très grande admiration pour les poètes, mais je serai incapable d’en écrire. C’est ma façon à moi de le faire.

Est-ce que c’est facile de se faire publier en France ?  
Je ne peux pas mentir. Pour moi, ça l'a été parce que j’ai envoyé mon manuscrit par la poste. Cela peut se faire. J’ai été lectrice de manuscrits pour Gallimard pendant quelque temps. J’ai reçu des manuscrits envoyés par la poste. Ce n’est pas facile, il y a un gros travail à faire, mais, si c’est bon, ça passe. On a publié deux ou trois textes envoyés par la poste.
 
Vos romans ont été traduits dans d’autres langues. Le Dernier frère l’a été en 16 langues. Est-ce que le traducteur travaille en étroite collaboration avec l’auteur ou est-il libre dans son interprétation  ?

Cela dépend des langues. J’ai été en Serbie récemment où un de mes romans a été traduit en Serbe. Je ne connaissais pas le traducteur. Ils ont changé le titre du livre. En Serbe, cela voulait dire autre chose. Quand c’est traduit en anglais, oui, je travaille avec le traducteur, sinon je ne saurai quoi dire.

On a parlé de Maurice. Mais « Tropiques de la violence » se déroule à Mayotte. Êtes-vous inspirée par l’indianocéanité  ?
Je pense très peu à ces choses-là quand j’écris. Je pense très peu à mon appartenance, ma couleur ou à mon genre. Je pense très peu à moi en tant que Mauricienne. Tropiques de la violence est très ancré à Mayotte. C’est une histoire sur la défaillance de cette île. Je n’ai pas du tout pensé à sa proximité avec Maurice quand je l’ai écrit.

Il s'agit d'un roman polyphonique. Pourquoi ce choix  ?
Ce choix m'est venu très tard. J’avais déjà rédigé une version complète de l’histoire, mais ça n’allait pas. Cela créait une drôle d’impression, celle que d'avoir fait quelque chose, de se dire qu’on n’est pas loin, mais qu'on n’y est pas arrivé. J’avais la sensation de tourner autour de la vérité, mais de ne pas être au cœur de cette vérité-là. J’ai vécu à Mayotte entre 2008 et 2010 et j’y suis repartie en 2015 avec cette version en tête pour valider un imaginaire. J’avais beaucoup de rendez-vous. J’allais passer des journées entières avec des pompiers et des infirmiers à l’hôpital. J’ai vécu avec des journées à Gaza. J’essayais de saisir des choses qui me semblaient insaisissables. Je ne voulais pas être intrusive, mais juste être là. Lors de ce deuxième séjour, je me suis rendu compte combien c’était complexe et à quel point cette île était nuancée. Et c’est là que je me suis dit que cette forme polyphonique serait la plus juste pour dire les choses.

Au moment de la sélection de « Tropiques de la violence » pour le Goncourt, vous évoquiez dans nos colonnes, pour l’ensemble de la sélection « une nouvelle manière de voir le monde ». Est-ce à dire qu’il y a une manière traditionnelle et une manière nouvelle  ?
Cette déclaration a été faite dans un contexte particulier et englobait les œuvres de la sélection. Je trouvais qu’il y avait beaucoup de livres qui racontaient l’histoire ou des faits personnels à travers la fiction. En général, on choisit l’essai ou le récit pour le faire. J’avais observé que la fiction était une nouvelle manière de dire le monde et cela prenait de l’ampleur.

Il y a effectivement beaucoup d’écrivains qui le font aujourd’hui…
Ce que je constate aujourd’hui, surtout sur les réseaux sociaux, dans ce monde extrêmement raide et linéaire où chaque chose équivaut à l’autre, c’est quand il y a un attentat quelque part, un grand malheur, un accident, on se dispute presque pour dire que « j’ai mal pour eux et je suis avec eux ». C’est vraiment la domination de l’émotion. Une fois l’émotion passée, il n’y a plus rien. On en cherche de nouvelles. On cherche des situations pour lesquelles s’émouvoir ou pour dire qu’on s’est ému. La fiction peut donner lieu à des émotions, mais elle permet autre chose, telle que la compréhension, la particularité d’une histoire précise. C’est ça que je trouve très intéressant dans la fiction.

Comment faites-vous pour gérer la souffrance quand vous en parlez, car, ce faisant, vous vivez dans la peau de vos personnages  ?
Le travail pour trouver la bonne façon de conter les choses est très long, mais je trouve indécent, pour moi, de dire que je gère une souffrance, et ce quelle que soit ma souffrance d’écrivaine. Parce que je suis assise confortablement sur une chaise dans un bureau, j’ai de quoi  manger, j’ai un toit sur la tête et le luxe de pouvoir raconter cette histoire. Jamais je ne dirai cela. Ce mot-là ne correspond pas du tout à cela. Cependant, je dois dire que je suis très attachée à mes personnages. Je les ressens, je suis avec eux. Je ne sais pas si c’est une façon de leur rendre hommage après les avoir vus sur place.

Vous avez obtenu de nombreuses distinctions pour vos différents romans. Qu’est ce que cela fait  ?
Cela fait du bien, je ne vais pas cracher dessus. C’est la récompense de son travail.

Est-ce une motivation pour continuer  ?
Oui, c’est un gros encouragement, mais ce sont des choses qui passent et c’est dangereux de s’y lover. C’est un moment qu’il faut apprécier. Après, cela peut servir, mais ce sont des choses qui passent et la vraie vie, elle, reste.