Par crainte de représailles « directes, quand on voit la manière dont le ministre attaque régulièrement un directeur d’une Ong réputée », ces travailleurs sociaux optent pour l’anonymat. Mais pas question de pratiquer la politique de l’autruche ! « L’année qui s’est écoulée a été des plus néfastes pour nous, qui oeuvrons à remettre sur pied des toxicomanes et leurs familles », expliquent-ils. La décision de supprimer la méthadone d’une part et les déclarations d’Anil Gayan mercredi, dans le cadre de la réunion du National AIDS Committee (NAC), les poussent à réagir.
« Le ministre se fourvoie littéralement s’il pense qu’une baisse dans le nombre de nouveaux cas de VIH/Sida est une lumière au bout du tunnel ! », s’exclament d’entrée de jeu ces travailleurs sociaux. « Avec les premières répercussions, graves et brutales, de la suppression de la méthadone, c’est-à-dire une résurgence de l’infection au virus et un nombre grandissant d’usagers de drogues injectables (UDI) seront notre lot en 2016 ! En occultant les enjeux réels, Anil Gayan commet un crime grave envers les Mauriciens. » Nos interlocuteurs étayent leurs arguments : « L’incidence auprès des 16 à 29 ans est en hausse. Au niveau des centres et des organismes qui offrent une structure d’accueil et d’aide, c’est flagrant. Nous nous appuyons sur le nombre de jeunes qui viennent vers ces lieux pour confirmer qu’il y a bel et bien un rajeunissement de la communauté des UDI. Ces jeunes consomment des drogues injectables, pas de drogues de synthèse, qui se fument. La problématique est différente et le danger est très grand justement. Parce que ces jeunes représentent un potentiel dangereux pour faire grimper l’incidence de l’épidémie du sida. »
Ils élaborent : « Anil Gayan ayant supprimé la méthadone pour les nouveaux patients, ces jeunes ne pourront jamais bénéficier du traitement. Quant au Suboxone et Naltrexone annoncés, ils demeurent des promesses jusqu’ici. Quand est-ce que ces médicaments de remplacement seront introduits et offerts aux toxicomanes souhaitant s’en sortir ? » Entre-temps, notent ces travailleurs sociaux, le problème prend de l’ampleur. « Avec les soucis qu’il y a sur les sites d’échanges de seringues également, nous allons rapidement vers une remontée du partage des  seringues souillées, qui a été à la base de l’épidémie depuis les années 2002 ! »
Ces travailleurs sociaux ne cachent pas leur scepticisme et se demandent si « les officiels de la Santé maquilleront les chiffres quand l’épidémie reprendra de plus belle ». Ils poursuivent : « Comment continueront-ils à soutenir que l’épidémie régresse quand le nombre de cas prendra l’ascenseur ? » Rappelant qu’ils ne veulent surtout pas en arriver là, ils lancent : « Nous ne sommes pas des prophètes de malheur. Des années durant, nous oeuvrons à remettre des hommes et des femmes, des familles entières meurtries et cassées, sur pied. Nous aidons des “sex workers” et des UDI ainsi que d’autres personnes affectées et infectées, tant par les drogues et le sida, à se reconstruire. Tout ce travail tombe à l’eau désormais. »
Les animateurs de différents centres, rappellent-ils, sont « découragés » depuis qu’a été prise la décision de supprimer la méthadone. « C’est un sentiment d’inutilité qui les anime. Alors, si les encadreurs sont aussi affectés, imaginez ce que ce doit être pour les principaux concernés, les toxicomanes et leurs familles ! C’est le désespoir total. » Ce qui amène ces travailleurs sociaux à se demander : « Allons-nous devoir subir ces lois illogiques d’Anil Gayan pour les quatre ou dix prochaines années ? Est-ce que personne au gouvernement ne réalise qu’il commet un crime énorme envers ces centaines de toxicomanes et leurs familles ? Cela représente des milliers de Mauriciens… des électeurs. »
Par ailleurs, nos interlocuteurs relèvent : « La composition du NAC nous laisse perplexe ! On ne comprend pas pourquoi les “treatment providers” ne sont pas “taken on board”. Comment Anil Gayan espère-t-il comprendre la problématique et trouver des réponses sans ceux qui travaillent directement avec les toxicomanes et leurs familles ? Il faut impérativement un “feedback” direct avec ceux qui oeuvrent sur le terrain. »