NAZIHA MESTAOUI, architecte : « On peut reboiser les flancs de la Citadelle »

Notre invitée de ce dimanche est Naziha Mestaoui, artiste et architecte européenne qui participera, en décembre, aux activités de Porlwi by Nature. Elle le fera en adaptant son projet One Heart One Tree qui avait obtenu un énorme succès à Paris lors de la COP 21. Dans l’interview qu’elle nous a accordée jeudi dernier, elle explique comment lui est venue l’idée de son projet, comment il sera adapté au contexte local et partage ses points de vue sur une multitude de sujets. Plus particulièrement « la reconnexion de l’homme à la nature grâce aux technologies et aux savoirs des sociétés traditionnelles. »

Comment vous définissez-vous, Naziha Mestaoui ?
D’abord et avant tout, comme un être humain, une citoyenne du monde qui fait plein de choses et veut donner du sens à sa vie et au monde dans lequel elle vit. Mon père est Tunisien, ma mère Belge, et j’ai étudié l’architecture en Europe et aux États-Unis.

Pourquoi avoir choisi l’architecture comme sujet d’études ?
Je cherchais une matière qui me permettrait de continuer d’apprendre à apprendre des matières et des univers différents, et j’ai choisi l’architecture et l’urbanisme sans vouloir vraiment devenir architecte. Je voulais une matière avec une approche scientifique, créatrice, technique, rationnelle, psychologique, sociologique et technologique me permettant de contribuer à imaginer le style de la ville de l’avenir. Après mes études, j’ai beaucoup travaillé sur la transformation d’une société pyramidale très structurée vers une autre beaucoup plus horizontale, plus connectée, avec des réseaux et surtout beaucoup plus humaine. Au bout d’un moment, j’ai eu envie de plus basculer vers l’art que de pratiquer l’architecture au sens strict du terme. J’ai travaillé sur de multiples projets qui sont des œuvres d’art appuyées sur des connaissances scientifiques, technologiques et autres pour ouvrir le champ des possibilités et permettre de prendre conscience que nous faisons partie d’une seule et même chose et que toute la vie est interconnectée au niveau fondamental. Pour moi, la technologie, que j’utilise beaucoup dans mes créations, annonce l’avenir vers lequel on va et qui n’est pas celui annoncé par Google, le marché, les impératifs politico-économiques dominants, mais aussi d’autres formes d’avenir plus poétiques, plus humaines.

Cette voix est-elle entendue, acceptée ?
Plus nous serons nombreux à la faire entendre, plus elle existera. Et cela n’implique pas uniquement les artistes, mais aussi et surtout les citoyens.

Comment fait-on pour déconnecter les citoyens de Google, du marché et des impératifs politico-économiques dominants ?
Il faut leur proposer la possibilité de participer à des projets. À mon niveau, et depuis six ans, je travaille sur la reconnexion de l’homme à la nature grâce aux technologies et aux savoirs des sociétés traditionnelles. Quand on voit l’évolution des technologies et le monde que l’on nous prépare avec l’intelligence artificielle, entre autres, on peut avoir le sentiment d’aller vers la catastrophe et il faut réagir. L’idée de mon travail est de voir comment on peut utiliser la technologie pour en faire quelque chose de positif et de faire prendre conscience que nous faisons partie de l’environnement, qu’il n’y a pas de séparation entre la planète, la nature et l’homme. Sans arbres, l’homme ne peut pas survivre, le contraire n’est pas vrai. Il faut faire prendre conscience qu’il faut, dans un premier temps, que l’homme se reconnecte avec la nature et étudier, ensuite, de quelle manière on peut réparer ce qu’on a détruit. Et je pense que l’art, combiné à la technologie, peut aider dans cette démarche.

Votre démarche est-elle acceptée, encouragée, suivie ?
Je crois qu’il y a de plus en plus de personnes qui se rendent compte que notre société humaine ne va pas forcément dans la meilleure des directions et qu’il faut faire quelque chose. Ce sur quoi on bute, c’est que tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut changer, mais n’est pas d’accord pour le faire individuellement ! Et le changement commence par l’engagement personnel de chacun d’entre nous. C’est dans cette démarche que j’ai monté, entre autres, le projet One Heart One Tree lors de la conférence de Paris sur le climat, la fameuse COP 21. C’est une œuvre d’art collaborative qui impliquait le maximum de citoyens, alors que dans les grandes conférences mondiales les citoyens ne sont jamais consultés, impliqués. J’ai conçu une œuvre invitant tous les citoyens qui le désiraient à prendre part à son développement. Il s’agissait de transformer la Tour Eiffel en forêt virtuelle, chaque arbre battant au rythme du cœur de la personne qui l’avait planté grâce à une application technologique. Ensuite, chaque arbre était réellement planté, quelque part dans le monde, dans le cadre d’un projet de reforestation. Nous avons ainsi créé une œuvre d’art virtuelle participative et collective, mais avec une prolongation réelle et concrète sur le terrain. Cette œuvre a démontré, je l’espère, que l’implication dans une action pour le changement est accessible à tous, est complètement faisable et peut aider à faire changer la donne.

Les arbres plantés suite à One Heart One Tree ont-ils vraiment poussé ou ont-ils été abandonnés une fois le temps de l’exposition du projet terminée ?
Les arbres poussent dans le cadre de projets différents de reforestation en Amazonie, en Inde, en France, au Sénégal, en Malaisie et en Australie. Chaque projet est développé en partenariat avec des associations locales qui s’occupent de faire pousser les arbres et d’entretenir leur environnement. Cela fait six ans que je collabore avec une tribu d’Amazonie qui a créé une association qui travaille à la régénération de forêts qui ont été détruites pour les besoins de l’élevage de bœufs. Ses membres plantent énormément d’arbres fruitiers et de plantes médicinales. Cette tribu a également un centre de formation où elle partage son savoir sur l’usage des plantes traditionnelles avec les fermiers locaux. Pour chacun des projets de reforestation faisant partie de One Heart One Tree, je travaille avec des populations et des organisations locales qui ne plantent que des espèces locales. Planter un arbre ce n’est pas juste mettre en terre un objet de décoration, c’est en fait changer véritablement plein de choses et quand c’est bien fait, ça peut avoir un impact extraordinaire. Au Sénégal, en Casamance par exemple, on plante beaucoup de mangroves qui, dans les années 1970 et 80, ont été détruites à 80% pour faire place à des projets d’infrastructure. En perdant la mangrove, les populations ont perdu leurs terres cultivables. Ils sont en train de les récupérer.

Comment finance-t-on ce type d’activités spectaculaires et écologiques certes, mais qui ont un coût, ne serait-ce que pour payer l’électricité de la Tour Eiffel pendant une semaine ?
Je souligne qu’il n’y a pas eu d’argent public dans la réalisation de ce projet à Paris. Je pense que quand on fait quelque chose qui fait sens pour nous et qu’on est convaincus qu’il faut absolument le faire, on trouve des ressources là où d’autres se seraient épuisés depuis longtemps. On m’a donné l’autorisation de projeter les images sur la Tour Eiffel, à condition d’avoir le budget pour le faire, c’est-à-dire environ 800 000 euros. J’ai rencontré des groupes intéressés par l’idée mais qui n’étaient pas encore décidés à la financer. Comme je voulais que le projet parte d’en bas, au lieu de descendre du haut comme cela se fait généralement, nous avons commencé par une campagne de cross funding sur Internet. Elle a duré un mois et nous a rapporté 63 000 euros à travers un millier de participants. À partir de là, les partenaires du privé, le groupe Accor, Microsoft, Facebook, entre autres, des petits partenaires et des dons en nature sont arrivés et le projet s’est mis en place comme ça. Le résultat c’est que la Tour Eiffel a été illuminée pendant la COP21 avec plus de 1,3 million de battements de cœur des participants et 100 000 arbres ont été plantés à travers le monde.

Et vous allez donc essayer d’adapter ce projet à Maurice dans le cadre de Porlwi by Nature. Comment est-ce que vous sortez de l’Amazonie pour arriver à la Citadelle de Port-Louis ?
C’est Astrid Dalais, de Portlwi by Nite, qui avait suivi le projet One Heart One Tree sur la Tour Eiffel, qui m’a contactée. Quand son équipe a voulu faire l’édition de Port-Louis by Nature, elle a pensé à ce projet. Nous allons en proposer une version adaptée à Maurice durant le festival, qui va se dérouler dans le Grenier et à la Citadelle. Au Grenier, un grand écran mural figurant une forêt sera projeté. À chaque fois que quelqu’un va aller sur un des trois points d’interaction du projet sur Internet, cela va donner naissance à une graine qui va battre au rythme du battement du cœur de la personne et se transformer en un arbre virtuel en 3D. Chaque arbre virtuel sera numéroté et un arbre réel sera planté sur la Citadelle. Cette plantation fait partie d’un programme de reforestation de la Citadelle, avec des plantes locales créées par l’ONG Friends of the Environnement depuis 2010. L’idée est d’adapter le projet de la Tour Eiffel pour donner une impulsion nouvelle au projet de Friends of the Environment et le faire entrer dans le cœur de la conscience des Mauriciens. Ils vont pouvoir vivre le projet en permanence sur Internet et, je l’espère, directement sur le flanc de la Citadelle. Je souligne encore que, moi, je m’occupe de la partie virtuelle du projet, tandis que Friends of the Environnement est responsable de la suite de l’opération qui consiste à planter les arbres et à les faire pousser. Ce projet sera réalisé en collaboration avec l’UNEP et FORENA, et il est soutenu par le groupe CIEL.

Combien de plantes endémiques et indigènes comptez-vous faire planter sur les flancs de la Citadelle ?
C’est Friends of the Environnement qui va la faire. On a évalué à 6 000 le nombre de plantes pour la première phase de la reforestation de la Citadelle, qui est aujourd’hui envahie par des herbes qui brûlent chaque année. Il faut évacuer ces herbes, profondément enracinées, et reboiser la colline avec les plantes nécessaires, du bois de reinette, par exemple. Si le projet aboutit, il pourra être étendu à d’autres flancs de montagne autour de Port-Louis envahis par les herbes qui brûlent chaque année. À terme, dans le temps et après la Citadelle, tous les flancs de montagne de la capitale pourront être recouverts de forêts et redevenir des espaces verts, comme à l’origine.

Vous parlez souvent de cette tribu d’Amazonie qui vous a inspirée dans votre démarche. Comment est-ce que le chemin d’une artiste architecte du Nord qui expose dans les capitales européennes et américaines a-t-il croisé le chemin d’une tribu d’Amazonie ?
Depuis l’âge de 14 ans, je suis passionnée de physique quantique, mais les livres qui traitent de ce sujet sont en général très intellectuels, rationnels, techniques, froids, cérébraux en un mot. Je cherchais une manière beaucoup plus sensible de partager les concepts de physique quantique avec le public à travers des œuvres d’art. En faisant des recherches, je découvre que la froideur vient du fait que nous vivons dans une société matérialiste, mécanique, déterministe linéaire, pyramidale. Je me suis dit que des sociétés qui ne vivent pas dans cette vision matérialiste sont dans une réalité plus compatible avec les concepts de physique quantique. En 2011, j’assiste à une conférence donnée par deux Indiens d’Amazonie avec qui j’ai discuté et qui m’ont invitée à une réunion des chefs de tribus dans leur pays. Je suis allée à la réunion et très vite j’ai rencontré la bonne personne : le gardien des chants sacrés d’une tribu. On a commencé à discuter et j’ai compris que les Indiens ne font aucune différence entre eux et leur environnement.

Êtes-vous entrée facilement dans ce nouveau monde ?
Avec étonnement au départ, je dois dire. Ne serait-ce que parce que nous, les pseudo-civilisés, avons tendance à penser qu’un arbre est un objet presque inerte, qui évolue très lentement et ne fait que pousser. Ce sont, en fait, des êtres ultraconscients de ce qu’il y a autour d’eux, puisqu’ils ne peuvent pas bouger, et des éventuels dangers, communiquent avec les autres arbres à travers, entre autres, leurs racines. Les arbres sont, en fait, des communautés extrêmement sophistiquées et sensibles, ce que nous avons tendance à nier ou à ignorer. Ce premier séjour en Amazonie a complètement changé mon regard à plusieurs niveaux et confirmé une intuition que j’avais depuis longtemps.

Laquelle ?
Que ces sociétés traditionnelles pouvaient être source d’inspiration pour l’avenir que nous sommes amenés à construire. Que c’est en allant puiser dans le savoir des sociétés traditionnelles que nous allons pouvoir imaginer et enrichir l’avenir vers lequel on va. De manière générale, les sociétés occidentales sont un peu devenues une sorte d’encéphalogramme plat avec des références culturelles pratiquement identiques : on regarde les mêmes films, écoutons la même musique, mangeons les mêmes plats et, surtout, pensons de la même manière. Les sociétés amazoniennes sont moins individuelles, fonctionnent comme des collectivités où l’individu a un rôle, comme un élément d’un réseau qui prend des décisions pour le bien de tous.

En vous écoutant parler, il est évident que vous avez été enthousiasmée par cette rencontre avec la tribu amazonienne. Mais les membres de cette tribu ont-ils été enthousiasmés de vous rencontrer ?
Ils sont super accueillants mais avec une méfiance et une réticence compréhensibles parce que cela fait des années que ces tribus sont maltraitées, exploitées, déplacées. Au cours de mon deuxième séjour, ils ont cru que je venais vivre avec eux et ont voulu me former à leur mode de vie en m’envoyant avec les femmes. Bien vite, elles ont déclaré que je ne faisais pas l’affaire et m’ont envoyée avec les enfants.

Pourquoi ce transfert ?
Il y a des choses qui font partie de l’ordinaire des femmes de cette tribu que je suis incapable de faire malgré toute ma bonne volonté. Porter 30 litres d’eau sur ma tête de la rivière à la tribu, je ne peux pas. Trimbaler 30 kilos de manioc dans la forêt sans rien faire tomber et sans ralentir la vitesse du groupe, je ne peux pas. Les femmes ont dit que je n’avais aucune utilité et m’ont envoyée avec les enfants, qui attrapent les poissons avec leurs mains, ce que je suis incapable de faire, non plus.

Il y a eu des moments où vous vous êtes dit : mais qu’est-ce que je fais là, dans la jungle amazonienne ?
Plein de fois. Je me faisais engueuler par les femmes et par les enfants parce que j’étais trop nulle. Mais, heureusement, le chamane, que je connaissais, est revenu après trois semaines et il a expliqué à la tribu que je n’étais que de passage, ce qui a tout changé. Je suis passée de femme à professeur, et aussi à celle qui vient apprendre et qui peut naviguer librement entre les différentes catégories. Et j’ai énormément appris.

Avez-vous été tentée de rester dans la forêt amazonienne ?
Non. N’importe quel Indien qu’on laisse seul dans la forêt peut survivre, ce n’est pas mon cas. Pas encore. Et puis je pense que je suis plus efficace dans la connexion entre les différents mondes dans la société occidentale. C’est là-bas, dans la jungle amazonienne, que l’idée de monter le projet One Heart One Tree m’est venue en découvrant ce nouveau rapport à la nature, le fait que chaque plante , chaque arbre a non seulement son utilité, mais doit être respecté. Ce qui fait qu’on doit également avoir plus de respect pour les animaux qui font partie du tout et, bien sûr, pour les êtres humains. En décembre 2011, à mon premier retour d’Amazonie, on m’a invitée à participer à l’exposition Rio+20 où j’ai proposé le projet qui a été accepté. Je l’ai fait sur une petite échelle, ce qui m’a permis de le tester et après il a été exposé partout dans le monde avant le sommet de Paris.

Revenons à Maurice pour terminer. Qu’attendez-vous de One Heart One Tree adapté au contexte mauricien ?
Que ce projet fasse prendre conscience aux Mauriciens que les mauvaises herbes de la Citadelle, qui non seulement prennent feu mais génèrent elles-mêmes les feux de montagne, ne sont pas une fatalité. Je rêve qu’on ait trop d’arbres et trop de planteurs pour la Citadelle, ce qui obligera à démarrer un autre programme de reforestation sur la montage des Signaux. Et je me dis que si après Port Louis by Nature l’ONG Friends of the Environnement est invitée à implanter le projet de reforestation dans d’autres coins de Maurice, ce sera une grande récompense pour toute l’équipe de Porlwi by Nature.