NITA DEERPALSING : « Le regard des populations sur les politiciens a changé »

Notre invitée de cette semaine est Nita Deerpalsing, ex-députée et membre du BP du PTr que l’on avait surnommée « la passionaria » du Labour. Nita Deerpalsing occupe aujourd’hui le poste de directrice de la programmation et du développement stratégique à l’Organisation internationale de la Francophonie, à Paris. Nous avons profité de son escale à Maurice en provenance du 16e sommet de la Francophonie qui vient de se tenir à Madagascar pour aller lui poser quelques questions d’actualité.

La dernière fois que Week-End vous a interviewée, c’était en novembre 2014. Vous étiez membre du comité chargé de rédiger le programme de l’alliance PTr-MMM et vous aviez passé un heure à répéter que cette alliance allait remporter les élections. Étiez-vous sincère dans vos propos ou étiez-vous en service commandé ?
Je ne me souviens pas des détails de cette interview, mais à l’époque tout le monde donnait l’alliance PTr-MMM gagnante. Je vous disais surtout que ma conviction que la proposition de projet de l’alliance PTr-MMM  était la bonne.

Comment expliquez-vous le rejet de cette bonne proposition par une grosse majorité de l’électorat mauricien ?
Avec le recul, je pense pouvoir analyser ce rejet. Le programme de cette alliance était, je le répète, le meilleur pour Maurice. Mais c’était sans compter avec un phénomène mondial qui est en train de s’amplifier : le changement du regard des populations sur la classe politique. En quelque sorte, Maurice a été précurseur dans ce domaine. Il y a eu une évolution — que certains appellent révolution — dans la manière dont des populations considèrent la politique, ce qui modifie les résultats des élections et le rapport des citoyens avec la politique et ceux qui la font.

De façon globale, les politiciens ont-ils compris ce changement de regard des populations et ont-ilsfait les ajustements nécessaires ?
Avec les résultats des différentes élections et les surprises qu’elles ont provoquées, les politiciens sont en train d’analyser ce changement et ses raisons. Nous sommes dans une transition mondiale qui peut être porteur d’espoir mais en même temps ce mouvement fait peur en évoquant des moments récents de l’histoire que l’on croyait révolus. Il y a eu ce qui s’est passé en Italie avant la première Guerre mondiale avec Mussolini. Il y a eu ce qui s’est passé en Allemagne avant la seconde Guerre mondiale avec Hitler. Ce rejet populaire des politiques traditionnels peut porter vers le populisme de bas et un discours nationaliste. Je ne sais pas si nous sommes à une fin de cycle dans le système démocratique mondial, mais je sens que nous sommes dans un temps autant porteur d’espoir que d’instabilité et d’inquiétudes.

En tout cas, une chose semble évidente : on ne peut plus faire de la politique avec les recettes d’autrefois...
Vous avez raison. Je pense que tous les partis politiques devraient réfléchir sur ce qui est en train de se passer. C’est une demande pour plus d’authenticité, c’est une demande pour des politiciens qui font de la politique pour de vraies bonnes causes, pas pour de la politique dans le sens d’une carrière professionnelle, de faire de la politique pour soi-même. Il faut revenir à un mot de base dans l’action politique : l’engagement. On ne doit pas faire de la politique pour en faire mais s’engager pour défendre des causes et des valeurs. Avec le recul de l’expérience, je pense pouvoir dire qu’on peut s’engager dans la politique avec un sens de l’engagement, être animé de convictions profondes, mais il faut aussi faire avec un système mis en place depuis longtemps et ce n’est pas facile. Et puis, même si c’est très difficile à faire, il ne faut pas mettre tous les politiciens dans le même panier.

Et comment fait le citoyen, l’électeur pour reconnaître les bons des mauvais politiciens, dans la mesure où ils ont tous les mêmes comportements, les mêmes discours ?
C’est difficile, je vous l’accorde. On a tendance à faire cette généralisation globale qui est dangereuse pour la démocratie. Avec cette généralisation, on met dans le même panier, on étouffe les politiciens qui sont genuine, mais qui peuvent faire des erreurs. Il est clair que quand on évolue dans un système, dans un parti politique, on aura des incidents de parcours. Il ne faut pas lyncher des politiciens qui ont pu dire ou faire quelque chose qui a été interprété en dehors de son contexte. C’est un exercice difficile, je le reconnais, mais j’ai tendance à croire que le mouvement auquel nous assistons de par le monde tend vers cela : vers des politiciens qui défendent plus de vraies convictions que le système.

Vous venez de dire qu’en politique il faut savoir faire avec le système. Cela a été votre cas ? Vous avez été obligée de faire des choses ?
Je n’utiliserais pas le terme obligée. En politique, vous faites parfois des choses sans en avoir conscience. En entrant en politique, vous entrez dans un système dans lequel il faut apprendre à survivre. Vous êtes à la fois porté et étouffé par le système, et ceux qui sont en dehors ne le voient pas. Vous vous laissez porter par le courant tout en pensant qu’il faut le faire pour défendre vos valeurs et vos convictions.

Jusqu’à quel point peut-on résister à ce courant ?
On peut et on doit le faire. Je pense que je l’ai fait, avec des hauts et des bas. Mais vous devez faire face à beaucoup d’opposition et, c’est le pire des cas, de votre propre camp. Mais, et c’est ce que j’ai aimé en politique, c’est la bataille des idées.

On se souvient de certaines de vos petites phrases sur vos adversaires qui étaient loin, très loin, de la bataille des idées...
J’étais en train de parler de l’opposition à l’intérieur d’un parti. Mais pour répondre à votre question, n’oubliez pas que j’avais le job de porte-parole du PTr. Et quand vous vous êtes nommé à ce poste, vous êtes porté par cette fonction et vous faites le job. Avec certaines outrances. Je me réjouis de pouvoir dire que dans les batailles au sein du parti, j’ai toujours défendu mes convictions et je me réjouis de certains résultats. Ne serait-ce que d’avoir pu pousser à la création du Candos Wellness Park à Quatre-Bornes. Je suis fière des idées que j’ai portées, même si j’ai eu des incidents de parcours...

Vous en avez eu pas mal au Parlement. À tel point que l’on vous comparaît à un homme...
Ce n’est pas un compliment !

Mais vous agissiez au Parlement et dans les conférences de presse avec la brutalité des hommes qui attaquent leurs adversaires en disant souvent n’importe quoi, juste pour marquer un point...
Je ne pense pas avoir dit n’importe quoi. Je récuse cette comparaison avec les hommes. Nous ne sommes pas des hommes ou des femmes. Nous sommes avant tout des êtres humains avec des convictions que nous portons à tort et à travers, mais nous les portons.

Il y a une image de vous qui a marqué la politique locale : votre baiser à Rajesh Bhagwan au lendemain de la conclusion de l’alliance PTr-MMM...
Vous êtes en train de faire de la caricature.

Pardon, c’est vous qui avez fait de la caricature à l’époque ! Après vous être battue avec acharnement contre Rajesh Bhagwan pendant presque dix ans, du jour au lendemain vous l’embrassez, comme si de rien n’était, pour les besoins d’une alliance. Cela fait sans doute partie des choses qui ont éloigné les citoyens des politiciens à Maurice...
Vous caricaturez encore. L’île Maurice vit d’alliances et de mésalliances politiques depuis son indépendance. Ce n’était pas la première fois que deux partis politiques faisaient une alliance. Il y a eu l’alliance PTr-MSM en 2010 et si vous cherchez bien vous trouverez des photos de moi faisant la bise à Nando Bodha.

C’est fou ce que l’on peut s’embrasser en politique à Maurice ! Avec le recul, comment qualifiez-vous votre passage en politique ?
Il a été une période très intense de ma vie. Quand vous êtes député, vous donnez beaucoup de vous-même, ce que les gens ne savent pas et n’apprécient pas nécessairement. Je suis entrée en politique pour défendre des convictions, qui sont toujours vivantes en moi. Le faire sur le terrain de la politique partisane était un moyen de faire avancer mes idées. Et comme l’a si bien chanté Edith Piaf, je ne regrette rien de cette période de ma vie dans son ensemble. Bien sûr, avec le recul de l’expérience et sur des détails il y a des choses que je ferais différemment, pour éviter le ridicule et la caricature.

Toujours avec le recul, est-ce que la Mauricienne a un vrai rôle à jouer en politique ou n’est-elle utilisée que comme un prétexte, une décoration ?
Mais bien sûr! La Mauricienne a un vrai rôle à jouer en politique.

Est-ce qu’on lui en donne les moyens ?
Mais pourquoi doit-elle attendre qu’on lui permette de faire de la politique ou qu’on lui en donne les moyens ? Moi, personne ne m’a donné les moyens, je les ai pris. Il faut que les hommes arrêtent de penser que, par définition, les femmes sont forcément incompétentes. Le fait brutal est qu’il y a 50% d’une “catégorie sociale” qui n’est pas adéquatement représentée au Parlement.

Faut-il imposer des quotas pour que cette représentation soit effective ?
L’expérience du terrain dans le monde démontre que c’est seulement par les quotas qu’on a atteint certains résultats. Mais par ailleurs, ce système n’est pas démocratique. J’ai un sentiment mitigé sur ce système. Peut-être faut-il commencer par un système de quotas pendant un certain temps. Ce qui veut beaucoup dire sur le système politique en cours.

Est-ce que nous nous rapprochons de l’égalité homme-femme ?
De par le monde, la femme a fait beaucoup de progrès dans différents secteurs. À Maurice, on a fait des bonds en avant dans le système éducatif, grâce à l’éducation gratuite. C’est la même chose dans le judiciaire. Il y a eu des percées dans certains domaines mais pas dans d’autres. Les portes des conseils d’administration et des bureaux de direction sont toujours très fermées. Il y a donc encore beaucoup de chemin à faire.

Avec l’expérience acquise, pourriez-vous un jour revenir faire de la politique active à Maurice ? Notons que vous prenez un temps de réflexion avant de répondre...
Je réfléchis parce qu’il n’y a pas de réponse toute faite à votre question. Je vis actuellement dans un flux formidable à l’Organisation internationale de la Francophonie. Je ne peux pas vous répondre aujourd’hui.

Que faites-vous à l’OIF ?
Je suis directrice de la programmation et du développement stratégique, responsable de la mise en œuvre de la feuille de route de la stratégie adoptée à la conférence des chefs d’État de Dakar, pour une période de dix ans. Nous avons 26 projets/programmes que nous mettons en œuvre à travers le monde dans divers domaines.

L’OIF est-elle efficace au niveau économique et politique ou n’est qu’une institution internationale comme les autres ? Un autre grand machin, pour reprendre le terme utilisé autrefois par le général de Gaulle pour décrire les Nations unies ?
Les institutions internationales évoluent avec le temps. L’OIF est un mini Nations unies qui met en œuvre des programmes dans les pays francophones, plus précisément dans 57 États, avec 23 États observateurs. Comparé aux autres institutions multilatérales, l’OIF est une jeune organisation créée à partir de 1970 avec l’Agence de coopération culturelle et technique et qui a par la suite évolué pour prendre une dimension politique avec le président Léopold Sedar Senghor du Sénégal. Comme les autres institutions multilatérales, le premier objectif de l’OIF est le plaidoyer pour le développement et ensuite la mise en ouvre de certains programmes. Nous avons eu des résultats très probants dans le domaine des objectifs du développement durable qui étaient autrefois connu comme étant les objectifs du millénaire...

Qui n’ont pas tous été réalisés...
Les plus importants l’ont été. Comme celui porté par toutes les institutions multilatérales pour diminuer de moitié la pauvreté dans le monde, ce qui a été atteint mais on n’en parle pas beaucoup. L’OIF est également inscrite à la réalisation des objectifs du développement durable signé en septembre dernier à New York par une majorité de nations. Le programme quadriennal de l’OIF va dans ce sens.

Au niveau politique, l’OIF intervient-elle dans les conflits entre ses membres ? En venant vous rencontrer, on a entendu à la radio que le Rwanda accuse officiellement des officiels français d’avoir participé au génocide qui a ravagé ce pays africain. Comment est-ce que l’OIF gère ce genre de situation ?
Nous avons des procédures bien établies. Il faut que le ou les pays concernés nous demandent une intervention. Nous avons des réseaux de juristes et d’experts francophones qui peuvent être mis à disposition pour des médiations et des sorties de crise. L’OIF a été partie prenante du règlement de plusieurs situations de crise en République Démocratique du Congo ou à Madagascar, pour ne citer que deux exemples. Mais il faut que les pays concernés fassent une demande pour que nous puissions intervenir.

Vous revenez du dernier sommet de la Francophonie, qui s’est tenu à Madagascar. Combien de délégations ont fait le déplacement ?
Il y avait une vingtaine de chefs d’État et des délégations représentant les 57 États membres et les 23 pays observateurs. Mais il faut dire que tout le travail est fait en amont, avec une série de commissions qui travaillent sur les dossiers qui sont présentés et avalisés lors du sommet des chefs d’État.

Faire venir toutes ces délégations a coûté de l’argent. Or, Madagascar est non seulement un des pays les plus pauvres au monde, mais dans certaines de ses régions sévit la famine. L’argent dépensé pour l’organisation du 16e sommet de la Francophonie n’aurait-il pas été plus efficace s’il avait été utilisé à nourrir les Malgaches ?
Votre question est très valable du point de vue humanitaire. Les organisations internationales tiennent des sommets partout dans le monde et nous en avons organisé quelques-uns à Maurice. Beaucoup pensaient que Madagascar ne pourrait pas organiser le sommet, relever le défi auquel il était confronté. Madagascar a relevé le défi, fait construire des routes pour les délégations, assuré leur sécurité...

Mais dans le sud du même pays, il y a deux millions de Malgaches qui subissent la famine...
Je ne nie pas ce fait. Mais en même temps, les organisations internationales comme l’OIF doivent continuer à mettre en place des mécanismes pour lutter contre la misère et la faim dans le monde. On ne peut pas tout résoudre d’un coup et l’OIF ne peut pas résoudre tous les problèmes de tous les pays. Nous sommes une émanation des États membres et financés par eux. Nous sommes pour le plaidoyer et l’action sur le terrain par rapport aux moyens qui sont mis en œuvre.

On comprend votre point de vue. Mais est-ce que l’action directe, concrète qui consiste à donner à manger à celui qui a faim n’aurait pas été beaucoup plus efficace qu’un cycle de discours, de conférences et de sommets ?
Mais l’aide concrète sur le terrain, aux populations, est pratiquée en même temps que les conférences et les sommets, qui ont leur utilité. Il y a plein de gens comme vous qui se demandent à quoi servent les grandes organisations internationales ? Soit on se dit qu’elles ne servent à rien et on ne fait rien pour changer les choses. Soit on s’engage et on soutient le travail des organisations qui fonctionnent avec des sommets mais aussi avec du travail sur le terrain.

Comme pour le changement en politique dont nous avons parlé au début de cette interview, n’allons-nous pas arriver à une situation où les systèmes des grandes institutions pour régler les problèmes du monde vont être également rejetés ?
Nous évoluons tous dans un système, que ce soit au sein d’une famille, d’un quartier, d’une ville, d’un pays, d’une région. Nous ne sommes pas tous libres - autant vous que moi - de faire ce que nous voulons dans nos systèmes respectifs. On a un choix à faire : soit on se résigne et on dit que le système est trop fort, soit on se dit qu’on fait avec le système mais on fait avancer les choses, de l’intérieur. Tous les bilans progressistes de l’évolution ont été obtenus en faisant bouger les lignes des systèmes. J’ai le sentiment de contribuer à faire avancer les choses au sein de la Francophonie. Les programmes que nous mettons en place sont suivis et les résultats analysés au fur et à mesure, et on les améliore. Tous les programmes, toutes les actions sont créés et mis en place pour améliorer les choses. Tout cela me semble très accomplissant.

Plus accomplissant qu’en politique ?
C’est différent. Ce sont deux mondes totalement différents. Là où je suis aujourd’hui, et c’est très libérateur, je n’ai pas autant à faire face à la plus grande maladie de la politique partisane : l’orgueil.

Ne faut-il pas avoir un ego très développé pour faire de la politique ?
Je ne le pense pas. Pour moi, ce n’est pas une qualité mais une faiblesse. L’ego surdimensionné en politique est un indicateur qu’on n’est pas là pour les bonnes raisons. C’est en tout cas mon opinion. Mais ce qui me plaît là où je suis aujourd’hui, c’est d’être dans un environnement d’accomplissement de résultats, dans un dynamisme d’amélioration des choses, avec des collègues et des équipes formidables. Je me sens dans un environnement d’engagement de haut niveau et c’est important.

Avez-vous lu le livre de Jean-Claude de l’Estrac sur son échec à se faire élire comme secrétaire général de l’OIF ?
J’ai parcouru rapidement ce livre qu’on m’a offert à Maurice. Si je ne me trompe pas, il raconte le processus et le parcours de sa candidature, ce qui n’a rien à voir avec le fonctionnement intérieur de l’OIF. Nous vivons en démocratie et c’est bien que les gens écrivent ce qu’ils ressentent. Plus on a des perspectives, mieux c’est.

On dirait que vous êtes beaucoup plus diplomate aujourd’hui que quand vous étiez en politique active...
Vous trouvez ?

On le dirait en tout cas. Quel sera votre mot de la fin de cette interview ?
J’aimerais revenir au début de notre conversation. Je souhaite vivement que les signes d’instabilité dans les démocraties que nous sommes en train de vivre ne préparent pas le monde à revivre ce qu’il a déjà vécu au siècle dernier.