Noemi Alphonse brille au sommet du handisport local. Après avoir récemment pulvérisé les records du 100 m, du 400 m, du 800 m, du 1 500 m et du 5 000 m de T54 – elle détient aussi le record du 200 m –, elle a été désignée porte-drapeau de l’équipe nationale aux prochains Jeux des îles de l’océan Indien. Une fierté pour cette jeune femme de 23 ans, qui vient tout juste de terminer ses études en Web and Multimedia à l’Université de Maurice. Connue pour son franc-parler, Noemi Alphonse plaide également pour une meilleure collaboration entre les athlètes, les entraîneurs, les fédérations et les autorités.

Elle a elle-même été suspendue pendant trois mois en 2016 en raison de différends avec sa fédération. Ce qui l’avait privé d’une participation aux Jeux Paralympiques. Parlant de l’égalité, elle est d’avis qu’il faut d’abord accepter sa condition et montrer ses capacités au lieu de se plaindre.

Comment vous sentez-vous, une semaine après l’annonce que vous serez porte-drapeau de l’équipe nationale aux prochains JIOI ?
Je suis toujours très contente et encore plus excitée car les Jeux des îles approchent. Ce sera dans deux semaines exactement. Il y a un peu de stress aussi, mais personnellement, je trouve que c’est un bon stress. Vu que les Jeux se dérouleront à Maurice, il y aura le public mauricien derrière nous, et c’est très bien.

Depuis quelque temps, vous êtes très sollicitée par les médias. Comment gérez-vous cela ?
C’est mon entraîneur qui gère cela. La plupart de mes interviews se passent pendant les heures de pause de mes entraînements. Pour les vidéos et les photos, ils viennent pendant les entraînements, mais sans déranger. Je m’entraîne six heures par jour, soit trois heures le matin et trois heures l’après-midi. Cela fait quatre ans que je pratique la course en fauteuil et je pense que c’est la première fois que je suis autant demandée par les journalistes et les sponsors.

Mes parents, qui sont très fiers de tout ce qui m’arrive, me demandent cependant de rester concentrée sur mes objectifs, c’est-à-dire les Jeux et les championnats du monde, dans l’immédiat. Ils me demandent aussi de rester simple et naturelle, soit tout ce que je suis depuis que j’ai commencé. Même si j’ai fait des performances, des records de Maurice et un record d’Afrique. Tant que je suis simple, naturelle, cela me va.

Quand les gens m’interpellent dans la rue, je fais en sorte de rester toujours la fille que j’ai été avant de devenir une athlète reconnue. Le seul changement, c’est que je parle beaucoup plus qu’avant.

Cela veut dire que le sport vous a libérée dans un certain sens ?
Exactement, car avant, j’étais très timide. Je parlais beaucoup à la maison, mais en dehors, quand les gens s’adressaient à moi, je ne répondais que par oui ou par non. Depuis que j’ai commencé à pratiquer le sport, je suis devenue un peu plus mature, plus indépendante. Auparavant, c’était ma maman qui faisait tout pour moi. Aujourd’hui, quand je dois voyager pour des compétitions, je dois apprendre à me débrouiller. Bien sûr, mon entraîneur, Jean-Marie Bhugeerathee, est là pour nous encadrer, mais je dois être autonome. Récemment, nous étions en Italie et je partageais la chambre avec Anndora Asaun, qui est non-voyante. C’est moi qui ai dû l’aider pour avoir ses repères. De telles expériences m’aident à grandir moi aussi, à devenir indépendante et à aider mes amis. Tant que je peux aider, cela me va.

Que faisiez-vous avant de vous engager dans le sport ?
J’étais au collège et le reste du temps, j’étais à la maison. Je ne sortais pas vraiment, sauf pour aller chez mes grands-parents. Autrement, je passais mon temps à faire des bracelets, à regarder la télé, à écouter de la musique… Je faisais aussi partie de la chorale des Étoiles à la Cathédrale Saint-Louis et je faisais du bénévolat à Rivière-Noire.

Qu’est-ce qui vous a poussée à vous engager dans le sport ?
C’est un ami qui s’appelle Sherman Agathe, qui se trouve être le voisin de Jean-Marie Bhugheerathee. Il m’avait demandé si je pratiquais du sport. Je lui ai dit que oui, mais que j’avais fait une pause parce que j’étais en HSC. Il m’a alors suggéré de me mettre en contact avec Jean-Marie. Ce que j’ai fait après mes examens, mais à chaque fois que nous avions rendez-vous, il pleuvait et je ne pouvais venir. Il avait fini par croire que je n’étais pas sérieuse. Finalement, nous avons pu nous rencontrer le 27 janvier 2015 et c’est là que Noemi est née.

Y a-t-il des structures adéquates pour l’éducation et l’épanouissement des jeunes handicapés à Maurice ?
J’ai fréquenté le collège de Lorette de Port-Louis. À l’époque, ce n’était pas adapté pour les personnes en fauteuil. Peut-être que cela a changé entre-temps. Toujours est-il que la plupart des écoles ne sont pas équipées. C’est-à-dire qu’elles n’ont pas de toilettes adaptées ou de rampes pour les personnes en fauteuil. Moi, je marche, j’ai pu monter les escaliers, mais pour les autres, c’est difficile. De même, il y a des enseignants qui n’ont pas la formation nécessaire pour encadrer les enfants ayant un handicap. Pour moi, ce n’est pas parce qu’on a un handicap qu’on est bête. Le Bon Dieu nous a donné de l’intelligence, le sourire, la joie de vivre… C’est juste qu’il faut s’adapter à notre handicap. Ma camarade Anndora Asaun fréquentait un collège, mais elle a dû arrêter car les enseignants n’arrivaient pas à s’adapter à elle.

Il est vrai qu’il y a des écoles spécialisées, mais c’est surtout pour ceux qui ont un lourd handicap. Pour les parents qui souhaitent envoyer leurs enfants dans une école normale, ou faire des études de haut niveau, il faut pouvoir s’organiser pour les accueillir. Il y a aussi le cas de Brandy Perrine, qui a accusé du retard dans ses études faute de collège. Pourtant ce n’est pas de sa faute car elle voulait apprendre, mais les collèges n’étaient pas adaptés pour elle. Moi aussi, quand j’ai fait une demande d’admission à l’Université de Maurice, on m’a demandé si j’étais en fauteuil, car il y avait des escaliers menant aux salles où je devais étudier. Donc, si j’étais en fauteuil, je n’allais pas pouvoir suivre des cours à l’université. C’est vraiment dommage. Toutes les salles de classe ne sont pas équipées de rampes, ni les toilettes.

Avez-vous déjà été victime de discrimination en raison de votre handicap ?
Je n’ai pas senti de discrimination. Au contraire. Parfois, certains profs étaient aux petits soins, et même un peu trop. J’aurai préféré qu’on me considère comme tous les autres élèves, et non pas qu’on me donne une attention particulière. Au collège de Lorette de Port-Louis, je n’ai pas eu de problème avec les professeurs. Quand j’étais en Form I, les enfants ne savaient pas au départ que j’avais un handicap. Quand elles l’ont appris, elles ont commencé à me poser des questions. Qu’est-ce que j’avais eu, est-ce que c’était un accident…

Le genre de questions auxquelles on doit répondre 40 fois par jour si on a 40 enfants par classe. Ensuite, elles se sont habituées. Mais chaque année, il y avait des nouvelles à l’école et j’entendais parfois : « Ayo, get sa tifi-la so lipye ! » Pour moi, c’était un peu difficile au départ, mais ensuite, je m’y suis habituée. Je pense que l’école a dû faire passer le message également.

Que représente le sport pour vous ?
C’est toute ma vie. Je passe mes journées à m’entraîner. Quand j’avais 8 ans, je pratiquais le judo pour le fun et pour apprendre à me défendre. Mais aujourd’hui, j’y suis à fond, et comme je l’ai dit, cela m’a aidée à m’épanouir, à devenir plus mature, plus indépendante. Je conseille aux adultes et aux enfants de pratiquer du sport. Cela m’a appris à être encore plus disciplinée. Quand j’étais à l’université, j’ai dû gérer le sport et les études. Au début, c’était un peu difficile, mais j’ai pu faire de mon mieux. Le sport ne m’a pas empêchée d’être graduée aujourd’hui et les études ne m’ont pas empêchée d’être performante dans ma discipline.

Noémi Alphonse lors d’une séance d’entraînement au stade Maryse Justin en vue des JIOI 2019

Vous avez aussi connu des moments difficiles dans votre carrière. Des différends avec votre fédération et un clash avec l’ancien ministre des Sports, Yogida Sawmynaden, qui vous ont privée d’une participation aux Jeux Paralympiques. Comment avez-vous vécu cela ?
Cela a été très dur. Les deux premières semaines de suspension, c’était ok, mais après un mois, deux mois, ça a commencé à peser. C’était vraiment injuste, car tout ce que j’avais fait, c’était de dire haut et fort ce que j’avais déjà écrit dans une lettre et dont personne ne se souciait. Quand j’ai eu l’occasion de parler, je l’ai fait. Et la manière dont on m’avait répondu m’a mis hors de moi. Je ne regrette pas du tout ce que j’ai fait. Je suis d’avis qu’il faut toujours dire ce qu’on pense haut et fort. S’il fallait le refaire, je le referai, car les dirigeants et les autorités concernées doivent être à l’écoute des athlètes. Peut-être que la manière dont j’ai dit certaines choses n’était pas appropriée, mais j’étais tellement dépassée que je n’ai pu accepter le ton sur lequel on m’avait répondu. Je dois dire tout de même que c’est à partir de ce moment-là que les gens ont su qui était Noemi Alphonse.

Qu’aviez-vous dit comme cela pour avoir trois mois de suspension ?
J’avais dit au ministre Yogida Sawmynaden qu’il n’était qu’un ministre sur papier… Cela après avoir essayé en vain d’avoir son soutien concernant un problème avec ma fédération. Je lui avais écrit plusieurs lettres et lorsque je l’ai croisé, j’ai voulu lui en parler, mais il m’a dit qu’il n’avait pas le temps de m’écouter.
En fait, on était parti en Italie en 2015. Anaïs Angeline et moi avions fait des performances qui nous rendaient éligibles pour une bourse de haut niveau. Mais notre fédération ne voulait pas les reconnaître. On a voulu que nous intégrions d’abord l’encadrement technique de la fédération. Ce que je n’ai pas accepté, étant donné que je progressais avec Jean-Marie. Ensuite, il y a eu d’autres incidents qui ont compliqué davantage la situation.

Je dois aussi dire que pendant ces trois mois de suspension, j’ai continué à m’entraîner. J’avais le soutien mes parents, de mon entraîneur, de mes camarades et de la présidente du club, Hewlett Nelson. C’est vrai que j’étais découragée à un certain moment, mais on m’a bien soutenue. Quand on avait levé la suspension, je suis partie à une compétition en Suisse. Malheureusement, je n’avais pas un fauteuil adapté pour ma morphologie et la course n’était pas très bonne. Mais là-bas, j’ai rencontré une championne d’Europe, une Suissesse, qui m’a fait cadeau de son fauteuil. Un mois après, on est parti en Allemagne, et c’est là que j’ai commencé à pulvériser les records de Maurice. Cela a prouvé que malgré ma suspension, j’ai continué à travailler, avec le soutien de ceux qui m’encourageaient et des Mauriciens qui étaient derrière moi.

Cette épreuve vous a-t-elle aidée à devenir plus forte ?
Oui, mentalement. À un moment, j’étais sur le point de tout laisser tomber. Mon entraîneur ainsi que les responsables de mon club m’ont beaucoup aidée. Ils m’ont dit que mon abandon était tout ce que certains attendaient et qu’il fallait être forte. Jusqu’à maintenant, je ne digère toujours pas tout ce qu’on m’a fait, mais cela m’a permis de grandir, d’avoir un mental d’acier. J’ai moins de problème maintenant avec le ministère ainsi qu’avec la fédération. Au contraire, j’ai beaucoup de soutien du ministère. La fédération a aussi commencé à m’apporter son soutien.

Noémi Alphonse s’entrainant pour les JIOI avec le support de son entraineur Jean-Marie Bhugeerathee

Avez-vous un message pour les dirigeants sportifs et les autorités ?
Je leur dirai de faire le maximum pour les athlètes, surtout ceux qui amènent des résultats. Car sans les athlètes, il n’y a pas de dirigeants, il n’y a pas d’entraîneurs, ni de fédérations. Et sans fédérations, le ministère ne sert à rien. Tout cela marche ensemble. Il faut s’entraider car, quand on est sur le podium, on est avant tout Mauricien. C’est le quadricolore qui flotte, l’hymne national qui résonne… Et aussi, l’athlète doit être reconnaissant envers ceux qui l’ont aidé. S’il y a un point noir dans une fédération ou dans le sport de manière générale, cela pénalise tout le monde. Déjà que notre sport est en pleine descente… Il faut pouvoir remonter la pente et encourager encore plus de jeunes à faire du sport. Pour le moment, nous avons un seul médaillé olympique en la personne de Bruno Julie. Il faut donc continuer à travailler ensemble pour en décrocher d’autres.

Maintenant que vous êtes porte-drapeau de l’équipe de Maurice, vous faites un peu plus attention à ce que vous dites ?
Je reste comme je suis. Peut-être que je dois peser mes mots, mais je suis une personne très franche. Je ne vais pas changer pour qui que ce soit. Si on n’aime pas, on n’aime pas. Mais je ne vais pas changer.

Que faites-vous en dehors du sport ?
Je viens de terminer mes études universitaires, je serais « graduée » bientôt. J’ai fait des études en Web and Multimedia Communication. Autrement, j’aime passer du temps avec mes grands-parents. Je suis chez eux la plupart de mes week-ends. Je n’ai pas trop le temps de sortir. Quand je suis à la maison, je regarde des séries, je fais des bracelets brésiliens, des “dream catchers”… Je fais aussi du bénévolat quand j’ai du temps.

On dit aujourd’hui qu’il faut avoir plus de femmes à l’Assemblée. Qu’en pensez-vous ?
Je pense que c’est une bonne chose, car la plupart du temps, on voit surtout les hommes. Il faut plus d’égalité. Mais je dirai aussi aux femmes : arrêtez de vous plaindre ! Parfois, on demande l’égalité et puis on dit « Ayo, je suis une femme, je ne peux pas faire ça ! » Si on veut l’égalité, il faut aussi faire plus d’efforts. Avoir plus de femmes à l’Assemblée, oui, pourquoi pas. Ce serait motivant pour les jeunes filles. Mais ces femmes devront aussi faire leur travail correctement.

Faut-il plus de femmes dirigeantes dans le sport aussi ?
Pourquoi pas… C’est vrai qu’à Maurice, on voit plus d’hommes comme entraîneurs, comme dirigeants. Pour moi, cela ne va pas changer grand-chose, car un entraîneur reste un entraîneur, mais cela ne veut pas dire qu’on ne peut le faire parce qu’on est une femme. Peut-être même qu’on peut mieux le faire. Je crois que les filles sont plus fortes que les garçons mentalement. C’est juste qu’il faut avoir l’envie de réussir, d’aller plus loin.

Avez-vous un message pour les jeunes qui sont dans la même situation que vous ?
Il faut arrêter de se plaindre sur son handicap. Si vous voulez sortir de votre situation, avoir un avenir, et que la société vous considère comme des personnes ayant un avenir, il ne faut plus avoir honte. Cela commence par les parents. Ils doivent accepter l’enfant comme il est et le laisser s’épanouir. Je dois avouer que moi-même j’avais honte de mon handicap auparavant. Puis j’ai réalisé qu’il fallait s’adapter. C’est important, surtout pour ceux qui sont devenus handicapés suite à un accident. C’est une nouvelle situation, on doit faire avec. On ne peut s’apitoyer sur son sort. Si le premier pas ne vient pas de nous, la société mauricienne ne va pas s’adapter à nous. Moi, mes parents m’ont toujours poussée à me surpasser. S’ils n’étaient pas forts, je ne l’aurai pas été non plus. Si le Bon Dieu vous donne un enfant handicapé, ce n’est pas un fardeau, mais un cadeau. Il faut penser à tous les couples qui n’ont pas d’enfant.

Quels sont vos futurs objectifs ?
Quand j’ai commencé à faire du sport, mon rêve était de remporter une médaille aux Jeux des îles. J’espère que cela va arriver cette année. Pour le reste, je veux être médaillée pour les championnats du monde, les Jeux Paralympiques, les Jeux du Commonwealth, les Jeux d’Afrique… Je veux être un exemple pour les parents, pour les jeunes.

Comment envisagez-vous votre vie après votre carrière sportive ?
Avant de venir au sport, je voulais être journaliste. Avec le temps, ça a un peu changé. Je crois que mon franc-parler blessera beaucoup de gens. Pourquoi pas être coach à la gym, aider les enfants… Pour le moment, je n’ai pas encore fixé mon choix.