Les résultats du School Certificate rendus publics ce jeudi 16 janvier ont créé la stupéfaction, et la panique : malgré un taux de réussite de 70,9 % (soit légèrement moins que les 71,5 % de 2018), au final seuls 30% de ces élèves pourront accéder en Lower VI (Grade 12). Autrement dit, passer du collège au lycée selon ce qui se pratique internationalement.

Sur les 18 659 jeunes qui ont pris part à cet examen, seuls 5 518 pourront accéder à l’étape suivante. Au-delà des chiffres, cela veut dire qu’un nombre incroyablement élevé de nos jeunes, vont être privés de la possibilité de poursuivre un cursus scolaire standard, et qu’un grand nombre d’entre eux vont se retrouver contraints d’aller chercher un emploi non-qualifié. Ils ont 16 ans…

On peut s’interroger sur la validité de la décision du ministère de l’Education d’imposer, cette année, que les élèves prenant part aux examens de SC obtiennent 5 credits pour passer en Lower 6, alors que depuis 2011, ce seuil était fixé à 4 credits. On peut estimer d’un côté, que le ministère a raison de vouloir rehausser le niveau d’admission. On peut, d’un autre côté, penser que cela ne laisse pas suffisamment de place à ceux qui, sous l’ancien système, étaient quand même parvenus à obtenir des résultats appréciables en HSC.

Mais si on s’offusque que seuls 30% d’élèves pourront cette année passer de SC à HSC, qu’en est-il des chiffres de l’an dernier ? Comment est-il possible de comprendre, et d’accepter, que l’an dernier, le ministère de l’Education a refusé de rendre public le nombre d’élèves ayant obtenu le SC qui pourraient passer en HSC ? Oui, refusé. Statistiques verrouillées. Du coup, on en a été quittes pour se baser sur les observations de certains professionnels du secteur, qui estiment que 1 élève sur 2 participant au SC, au moins, n’avait pas obtenu les 4 credits nécessaires pour monter en HSC. Si l’on augmente ce seuil à 5 credits, peut-on vraiment s’étonner que l’on passe à 1 élève sur 3 ?
Nos jeunes sont-ils responsables de cette dégringolade ?

Dans Petite Poucette, essai publié en 2012, le philosophe Michel Serres réclame « l’indulgence pour les jeunes, obligés de tout réinventer dans une société bouleversée par les nouvelles technologies ». Pour lui, un « nouvel humain » et né. Il l’appelle « Petite Poucette », en référence à sa capacité d’envoyer des sms avec son pouce (des études montrent d’ailleurs que les jeunes d’aujourd’hui ont un pouce différent de celui de leurs prédécesseurs, vu l’utilisation qu’ils en font).

Ces jeunes, souligne-t-il, vivent un tsunami tant le monde change vite autour d’eux. Ils grandissent dans un monde en crise, où les institutions sont dépassées, où la planète s’effondre, où ils ont le sentiment que les compétences nécessaires à leur vie, voire à leur survie, ne peuvent plus leur être transmises par des parents et enseignants eux-mêmes complètement dépassés par l’accélération technologique. « A la génération précédente, un professeur de sciences à la Sorbonne transmettait presque 70% de ce qu’il avait appris sur les mêmes bancs vingt ou trente ans plus tôt. Elèves et enseignants vivaient dans le même monde. Aujourd’hui, 80% de ce qu’a appris ce professeur est obsolète. Et même pour les 20% qui restent, le professeur n’est plus indispensable, car on peut tout savoir sans sortir de chez soi !

Les nouvelles technologies ne sont ni bien ni mal, ni un progrès ni une catastrophe. C’est la réalité et il faut faire avec, estime Michel Serres. Prendre par exemple en compte que les nouvelles technologies n’activent pas les mêmes régions du cerveau que les livres. Et que, comme le pouce, le cerveau change, de la même façon qu’il a changé lorsqu’on est passé de l’oral à l’écrit.

Mais les adultes, insiste-t-il, sont responsables de cet être nouveau dont il parle.
S’il adopte une analyse différente, René Chiche, professeur de philosophie, dresse un constat sévère dans La désinstruction nationale (éditions Ovadia, 2019). Dans un entretien publié le 10 janvier dernier par Figarovox, il dénonce ainsi la responsabilité des institutions éducatives en France, qui ont façonné, dit-il, à travers des réformes incessantes, une école qui n’instruit plus. «La désinstruction nationale: une non-assistance à une jeunesse en danger», dit-il.

« Lorsque l’institution censée prendre soin de l’esprit des jeunes gens les laisse dans un tel état de quasi-illettrisme tout en leur promettant «la réussite» matin, midi et soir, c’est de la non-assistance à jeunesse en danger, affamée de lettres et de culture que l’école renonce à transmettre parce qu’un grand nombre des acteurs considère que ce sont des vieilleries inutiles. On doit s’inquiéter des conséquences politiques de la désinstruction, parce qu’en République, l’école est d’abord instituée non pour procurer un métier ou je ne sais quel savoir-faire mais pour qu’il y ait des citoyens dignes de ce nom, capables de juger et de critiquer, de penser », affirme René Chiche.

Nous pouvons aujourd’hui taxer nos jeunes d’un « manque d’intérêt » pour leurs études.
Nous pouvons aussi reconnaître qu’ils n’ont pas créé les technologies qui les font grandir dans un monde radicalement différent. Que nous leur avons mis entre les mains écrans et manettes dès leur plus jeune âge, souvent pour « avoir la paix ».
Et nous interroger aussi peut-être sur le message que nous envoyons à ces mêmes jeunes lorsque l’on décide, comme en décembre dernier, de programmer un scrutin législatif le jour même où se déroulent leurs examens de fin d’études. Dites-leur après que c’est important. Faites-leur la leçon sur le respect…