Pour gagner sa vie et nourrir sa famille de quatre personnes, Muhammad Fazle Gurib, 53 ans, habitant de Surinam, s’est essayé à plusieurs jobs — vigile au Qatar, marketing de produits locaux auprès de diverses entreprises — avant de devenir entrepreneur. Il confectionne, depuis 2008, des sacs en jute pour le compte de quelques firmes locales et aussi des particuliers, aidé de son épouse, dans un petit atelier qu’il a fait construire devant sa porte. « Kan finn tom lor koltar, bizin debrouye. Surtout si on a des enfants — j’en ai deux — et après avoir perdu mon emploi auprès d’un magasin », dit-il, non pas avec amertume, mais sur un ton jovial, affichant ainsi son courage de battant malgré son handicap permanent à 30%, subi après un accident de la route il y a dix ans.

L’histoire de cet homme commence après avoir quitté le collège en 1986. Muhammad Fazle Gurib se fait embaucher comme vigile au Qatar et y travaille jusqu’en 1990. La première guerre du Golfe l’oblige à prendre le premier avion pour rentrer à la maison, dès l’expiration de son contrat de travail. Ayant des connaissances en marketing, après avoir étudié cette filière durant son temps libre au Qatar auprès du Chartered Institute of Marketing, il se fait embaucher comme marketing officer dans une firme. « J’ai travaillé pendant quelques années, avant que je ne sois victime d’un accident de la route en 1999 dans lequel j’ai été grièvement blessé à la jambe. Je n’ai pas travaillé pendant un an. Puis, j’ai obtenu un job de salesman à Empowerment shop, d’où j’ai été licencié en 2007 », raconte Muhammad Fazle Gurib.

Après une courte période de réflexion, notre interlocuteur entreprend, en 2008, de fabriquer des sacs en jute « pour gagner ma vie et nourrir ma famille ». Ce domaine, il est toujours difficile pour lui de s’expliquer la raison pour laquelle il l’a choisi, même aujourd’hui. « C’est venu comme ça. Peut-être que j’ai vu et côtoyé des artisans handicapés fabriquant de tels sacs qu’ils livraient au Mauritius Duty Free Paradise. Ou peut-être parce que j’avais une certaine notion de la couture, ayant passé pendant mon adolescence du temps dans un atelier de tailleur de la localité lors des vacances scolaires. Donc, je connaissais les aiguilles, les fils, les boutons et les machines à coudre », relate-t-il.

La chance sourit à Muhammad Fazle Gurib. Dès qu’il commence à fabriquer des sacs en jute, un client étranger, en la personne d’un italien appelé Dino Valongo, qui fabriquait du rhum arrangé, se présente à lui. Il cherche de petits sacs en jute pour y mettre ses bouteilles de rhum avant de les vendre. Il essaye d’en confectionner quelques-uns, et ça a marché. Muhammad Fazle Gurib achète alors sa première machine à coudre industrielle de seconde main, de l’ONG Anou Diboute Ensam pour Rs 5 000 à crédit. En effet, les débuts sont difficiles. La Southern Handicapped Association l’aide, toutefois, en lui fournissant ses premières matières premières en jute. « C’est grâce aux commandes placées par Dino, entre 400 et 500 “bottle bags” mensuellement, que j’ai lancé ma petite entreprise. Il était devenu un client régulier pour moi ».

Ce petit entrepreneur travaille ainsi dans le couloir de sa maison, entre deux chambres. Un an plus tard, soit en 2009, il fait construire un atelier à l’extérieur de la maison, car la poussière venant de la couture des sacs cause des ennuis de santé à ses enfants. Petit à petit, les commandes pour des sacs et des sacoches s’accumulent — de La Vanille Crocodile Park, de St-Aubin, de Casela, de quelques hôtels, et de certains supermarchés. « Des fois, j’obtiens beaucoup de commandes, d’autres fois, elles sont moindres. Me enn dan lot, gagne mem. Comme l’année dernière, j’ai bien travaillé avec les hôtels; cette année, je ne sais pas. Là, nous sommes au chômage technique, mais je ne m’en fais pas. Elles vont venir, les petites comme les grosses commandes », lâche-t-il.

Changer d’état d’esprit

Après une décennie dans le domaine, notre interlocuteur aimerait bien que ses produits soient exposés et vendus en grandes surfaces commerciales. Cependant, pénétrer ce marché se révèle compliqué, selon ses dires. Muhammad Fazle Gurib affirme avoir pourtant tout essayé, mais il lui est très difficile d’obtenir un rendez-vous avec les managers pour présenter ses produits. « Des préposés ne font que me renvoyer à la semaine prochaine, à plus tard. Je ne comprends pas pour quelle raison ils ne veulent pas exposer mes produits dans leurs magasins. Pourtant, ils sont de bonne qualité et beaucoup les apprécient. Si les grandes surfaces ouvraient leurs portes à mes produits, je pourrais bien travailler. Elles préfèrent écouler des produits importés de Chine qui se vendent plus cher. Zot prefer inporte ki aste ar nou. J’ai supplié quelques-unes d’entre elles, mais rien n’y fait » , regrette Muhammad Fazle Gurib.

Qu’en est-il des autorités ? « Personne n’est à l’écoute du petit entrepreneur », soutient-il. « Les autorités ont fusionné la SMEDA, Enterprise Mauritius et le National Women Entrepreneur Council, pour en faire SME Mauritius, mais il n’y a pas de sang neuf dans cette nouvelle institution. Ce sont les mêmes officiers qui y travaillent. Le problème, c’est que leur “mindset”, leur façon de travailler et leur mentalité n’ont pas changé. Il faut un changement de mentalité à Maurice sinon notre société va reculer et nos entreprises également », estime-t-il, avant de relater la mauvaise expérience qu’il a vécue aux Seychelles, l’année dernière, lors d’un « soi-disant “Buyer and Seller Meet” » organisé par Enterprise Mauritius.

« Sur place, on nous a fait payer la taxe sur nos produits que nous avions apportés, sans les avoir vendus. On avait fait installer de petites tentes aménagées pour nous, les officiers qui nous accompagnaient disparaissaient lorsque nous avions besoin d’eux pour résoudre nos problèmes. Ils jouaient à cache-cache avec nous. Ils nous ont promis monts et merveilles, mais on n’a rien eu. Aucune publicité, aucune banderole, rien pour faire affluer les acheteurs ». Muhammad Fazle Gurib promet qu’il ne participera pas dans un tel événement à nouveau. « C’est une perte de temps et de ressources ».
Il n’empêche que ce petit entrepreneur gagne bien son pain et déclare « ne pas trop se soucier de mon avenir ». Selon lui, « il y aura toujours du travail si on respecte les trois critères importants dans tout business que sont la qualité, la livraison à temps et le prix raisonnable ».