Le ministre de l’Environnement, Raj Dayal, pourrait doubler l’ancien ministre des Affaires étrangères et ancien ministre des Finances, Vishnu Lutchmeenaraidoo, sur la route menant au QG de l’Independent Commission against Corruption (ICAC) au Réduit Triangle. En effet, pendant quatre heures hier soir, un promoteur foncier et homme d’affaires, Patrick Soobhany, ayant retenu les services de Me Yousouf Mohamed, Senior Counsel, a consigné une déposition pour le délit allégué de fraude et de corruption avec des preuves accablantes, soit des photos et une bande sonore, contre le ministre de l’Environnement Raj Dayal. L’exercice initial, soit de “further statements” et une expertise du téléphone cellulaire d’enregistrement, devra être complété dans les prochaines heures alors que la convocation du ministre Dayal pour interrogatoire “Under Warning” par l’ICAC devrait intervenir bien avant la reprise des travaux de l’Assemblée nationale mardi prochain. Raj Dayal est accusé d’avoir exigé le paiement d’un pot-de-vin sous forme initiale de « 50 bal kuler de Rs 50 000 sakene » pour  la prochaine fête Holi en vue d’octroyer un EIA Permit pour un projet de morcellement résidentiel, portant sur une superficie de 35 arpents, soit 294 lotissements, à Gros-Cailloux.
Les dernières étapes de cette demande alléguée de pots-de-vin venant d’un ministre se sont déroulées en deux épisodes depuis lundi, un troisième rendez-vous étant fixé à 5 h 30 du matin à une adresse s’apparentant à l’endroit où se situe la résidence de Raj Dayal. Dans sa version des faits consignée par l’ICAC jusqu’à fort tard hier, l’homme d’affaires a fait état d’un premier contact sur le terrain lundi vers 18 h 30. Des preuves irréfutables de ce déplacement ministériel à Gros-Cailloux, sous forme de photos, ont déjà été fournies à l’ICAC en sus des entrées dans le “log book” de la voiture officielle attribuée au ministre Dayal.
Des témoins présents lors de cette “site visit” au morcellement de Gros-Cailloux soutiennent les allégations du promoteur immobilier à l’effet qu’il était question de pots-de-vin réclamés par le ministre de l’Environnement avec, en retour, l’EIA Licence. Les représentants du promoteur avaient pris contact avec le ministère en vue de prendre connaissance des problèmes bloquant ce permis, soit la seule autorisation manquant à ce projet de morcellement de 294 lotissements, dont de nombreuses réservations d’achat ont été enregistrées depuis des mois. « Il ne manque que l’EIA Licence. Tous les autres permis, y compris ceux du District Council, ont déjà été obtenus », souligne-t-on dans l’entourage du promoteur.
«Choquées » ?par les propos
D’autant plus que les éventuels acquéreurs des lopins de terre montraient des signes d’impatience car, en l’absence d’EIA Licence, les travaux d’infrastructure – soit les routes, l’eau et l’électricité – ne peuvent techniquement démarrer.
Certaines sources contactées par Le Mauricien affirment avoir été « choquées » par les propos qui ont été tenus et entendus lors de la visite ministérielle. « Pou signe (EIA Permit) pou bizin donne cash ! » aurait fait comprendre en substance le ministre à ses interlocuteurs. Ces propos ont été rapportés à l’ICAC, Raj Dayal soutenant : « Mo ena ene parti. Mo anvi donne ene kud main mo parti. » Après cette visite, un nouveau rendez-vous était fixé pour hier matin entre les deux parties au bureau du ministre de l’Environnement, à la Ken Lee Tower, à côté des Casernes centrales.
Le déroulement de ces échanges au bureau de Raj Dayal fait partie d’une bande sonore remise officiellement à l’ICAC pour les besoins d’enquête. Sur cette bande, la voix, qui est assignée au ministre Dayal, souligne d’emblée : « Se mwa ki aprouv EIA. Se mwa ki guette sa. » Au fil de la conversation, la rencontre de lundi en fin de journée à Gros-Cailloux avec le ministre est confirmée. « Larg mwa lor Gros-Cailloux. Saki nou fine koze yer », ajoute l’autre voix sur la bande, faisant également comprendre qu’il est un homme de parole. Il va de soit que le promoteur a été appelé à révéler en détails à l’ICAC la teneur des propos tenus lundi.
«Mo gete kouma ?mo pou larg twa»
À un certain moment de la conversation, les propositions de pots-de-vin sont des plus directes. On y entend : « Nou guette kombie to kapav. Mo guette kuma mo pou larg twa. » La voix apparente du ministre rejette une proposition d’un troc entre l’octroi de terrains dans le morcellement par le promoteur contre l’EIA Licence par le ministère de l’Environnement. Puis est arrivée l’intervention la plus accablante, et susceptible de faire l’objet d’enquête de l’ICAC sous la section 7 de la Prevention of Corruption Act, soit “public official using his office for gratification” : « Mo pale terin. Mone depans Rs 1 million pou Gran Basin dan mo sirkonskripsyon. Pou fet Holi, mo bizin 50 bal kuler. Ene bal kuler kout Rs 50 000. To bizin soutenir mwa. Sa bann zafer-la to bizin finanse. »
« Beyond reasonable doubt »
Par ailleurs, un troisième rendez-vous était également fixé à 5 h 30 du matin le lendemain à une adresse s’apparentant à la région où se situe la résidence du ministre de l’Environnement probablement en vue de conclure le deal de l’opératiin Lapud Holi.
Un détail intéressant dans cet enregistrement, qui devrait permettre à l’ICAC de confirmer               « beyond reasonable doubt » l’identité du ministre Dayal, concerne un échange téléphonique avec un haut gradé de la police. Des instructions sont données à cet officier de police au sujet d’un « clearing of site » en vue de la célébration de l’anniversaire du Premier ministre, sir Anerood Jugnauth, la semaine prochaine. L’ICAC n’a qu’à obtenir confirmation de cet appel téléphonique avec ce haut gradé de la police pour l’heure de la rencontre entre l’homme d’affaires et le ministre pour le préambule de cette enquête.
À ce matin, il est à prévoir que l’ICAC devra solliciter un Judge’s Order de la Cour suprême pour l’examen du cellulaire du promoteur immobilier et de « secure legally » les enregistrements. Par la suite, des enquêteurs de l’ICAC devront procéder à la saisie des dossiers relatifs à cette demande d’EIA Licence pour le projet de morcellement de Gros-Cailloux pour les besoins d’enquête. Ce matin, le ministre de l’Environnement est arrivé à son ministère peu avant 10 h. « Je n’ai aucune déclaration à faire à ce stade. Je ne suis pas en présence des allégations qui sont portées contre moi. Mes hommes de loi suivent la situation et nous aviserons et ferons des commentaires en temps et lieu », devait tout simplement déclarer Raj Dayal avant de s’engouffrer dans l’ascenseur de la Ken Lee Tower pour se rendre à son bureau…