Dès les premiers pointages dans les six centres de dépouillement à Rodrigues pour les troisièmes élections régionales, la tendance en faveur d’un come back de l’Organisation du Peuple de Rodrigues (OPR) à la tête de l’Assemblée régionale s’est confirmée. Le fait majeur demeure que la région No 5, Port-Mathurin, a basculé dans le camp de l’OPR principalement sous l’effet Johnson Roussety et du Front Patriotique Rodriguais (FPR) et aussi avec la personnalité d’un des deux candidats de l’OPR, en l’occurrence Ismaël Valimamode. Sur la base de ces résultats partiels, le leader de l’OPR, Serge Clair, confiait que sa préoccupation de l’heure en cette matinée des résultats de ces élections régionales restait la composition du prochain conseil exécutif de l’Assemblée régionale.
Le leader de l’OPR n’aurait pas eu tort d’afficher un sourire radieux dès son entrée au centre de dépouillement du No 6, Grande-Montagne, ce matin. En effet, au décompte partiel des votes, les candidats de l’OPR arrivaient en tête dans quatre des six régions, soit Saint-Gabriel (No 3), Baie-aux-Huîtres (No 4), Port-Mathurin (No 5) et Grande-Montagne (No 6), laissant les régions No 1 (La Ferme) et No 2 (Maréchal) au Mouvement Rodriguais de Nicolas Von Mally.
La confiance de Serge Clair dans la victoire s’est renforcée dès le début de la matinée. Les premiers résultats partiels annoncés étaient ceux de la région No 5, Port-Mathurin. Pour les élections régionales de décembre 2006 avec la victoire Johnson Roussety et de Louis-Ange Perrine dans cette région, le MR avait pris le contrôle du conseil exécutif au nez et à la barbe de l’OPR. Les résultats préliminaires à Port-Mathurin ce matin donnaient une avance confortable aux deux candidats de l’OPR.
À ce stade du décompte, le pourcentage de vote obtenu par les deux candidats du Front Patriotique Rodriguais (FPR), Louis Clarence Perrine et André Lélio Roussety, laissait clairement voir que la dissidence Johnson Roussety a fait vraiment mal au MR avec pour conséquence que ce dernier parti perdrait la majorité au sein de l’Assemblée régionale de Rodrigues. Le FPR réalise un score atteignant les 20 % à Port-Mathurin, confirmant l’ancrage politique de Johnson Roussety.
Mais le véritable pari du FPR se trouve principalement au niveau de la performance pour les proportionnelles, liste sur laquelle le leader du parti est candidat. À la mi-journée, le suspense était encore de mise car il faudra attendre les résultats officiels pour prendre connaissance de la performance des quatre partis au niveau des Party Lists.
Bastions du MR
Dans la matinée, le leader de l’OPR a préféré suivre le dépouillement dans la région de Grande-Montagne. « Les premières indications sont qu’au No 6, l’OPR ne devrait avoir aucune difficulté pour faire élire ses deux candidats. Ma préoccupation à ce stade reste la composition du prochain conseil exécutif. Je suis très satisfait du comportement de l’électorat de l’OPR. N’empêche que je dois mettre à l’index l’attitude de la police, qui est resté insensible quand j’ai été bousculé dans les limites des 200 mètres à Grande-Montagne par des représentants du MR. Je trouve cela très drôle », a souligné celui qui est le Père de l’Autonomie à Rodrigues.
La progression du dépouillement des bulletins de vote dans la matinée ne devait pas comporter de grandes surprises au vu des constats des observateurs politiques sur le terrain hier. La région No 1, La Ferme, et la région No 2, Maréchal, demeurent des bastions incontestés du MR. À la proclamation des premiers résultats définitifs à Maréchal, deux candidats du MR étaient élus, à savoir le commissaire de la Jeunesse et des Sports sortant, Christian Agathe, et Jean-Daniel Spéville, ancien élu de l’OPR devenu commissaire sous le MR suite à la scission au sein de ce dernier parti.
Toutefois, Arlette Perrine-Bégué, l’ancienne camarade de Jean-Daniel Spéville à l’OPR, qui a fait le saut au MR pour ces dernières élections régionales, n’aura pas la même chance dans la région No 3, Saint-Gabriel. Les deux sièges de cette région devaient être remportés par les candidats de l’OPR, Francette Gaspard Pierre-Louis et Jean-Rex Ramdally.
À la mi-journée, la performance du FPR d au niveau des Party Lists dans la région de Saint-Gabriel était des plus cruciales en vue de déterminer si le leader de ce parti, Johnson Roussety, allait se faire repêcher en tant que membre de l’Assemblée régionale sur la base des proportionnelle. Un score honorable du FPR sur la Party List au No 3 devait mettre fin au suspense.
« Nous avons assisté à un véritable yo-yo encore. Tantôt Johnson Roussety se trouvait sur la bonne liste des proportionnelles, tantôt il se trouvait hors jeu », confie-t-on dans les milieux autorisés, qui étaient dans l’attente des résultats officiels pour confirmer le sort électoral de Johnson Roussety.
À la clôture des centres de vote dans les six régions à 15 h 30, hier, la principale interrogation portait sur le taux de participation, qui est de 81,18 % contre 85,71 %, soit un retard d’au moins quatre points par rapport aux précédentes consultations régionales. Dans une première analyse, le leader du MR et ministre de Rodrigues attribuait cette baisse de la participation au déplacement des électeurs rodriguais à Maurice. Dans les rangs de l’OPR, l’on se déclarait satisfait de l’engagement actif des militants de l’OPR dans la journée d’hier.
En attendant le dépouillement des 22 549 bulletins de vote à partir de ce matin, les dirigeants des deux partis se déclaraient confiants dans la victoire à ces élections avec pour arbitre le Front Patriotique Rodriguais (FPR). Serge Clair, qui était allé voter à l’école primaire Antoinette Prudence à Lataniers, tôt hier matin, affichait l’optimisme quant aux résultats de ces élections.
« Je suis confiant dans la victoire mais il nous faut demeurer vigilants jusqu’au bout », a soutenu le leader de l’OPR en fin de journée hier. Il a affirmé que sur la base des renseignements obtenus des différents responsables du parti dans les différentes régions de l’île, la performance de l’OPR est plus que satisfaisante.
Pour sa part, le leader du MR, qui s’est engagé dans la bataille dans la journée hier pour faire voter ses partisans, soulignait dans une déclaration au Mauricien que « pou éna joli rezilta. MR pe gagné bien sûr ». Il a estimé que même si le taux de participation est légèrement inférieur à celui des élections régionales de 2006, il demeure conséquent, tout en félicitant les Rodriguais pour la discipline dont ils ont fait preuve lors de ces élections régionales.
Johnson Roussety du FPR, lui, préférait adopter la prudence. « Je préfère attendre la proclamation des résultats. Mais cela ne m’empêche pas de croire que nous réaliserons la performance nécessaire pour nous qualifier sous les proportionnelles. Il ne faut pas écarter le fait de voir des élus au niveau des régions », a-t-il laissé entendre en fin de journée hier.
Le taux de participation dans les six régions est quasiment homogène, soit dans la moyenne pour toute l’île, et s’établit comme suit :
La Ferme (No 1) 81,72 % (3 783 votants) ; Maréchal 81,63 % (3 211 votants) ; Saint-Gabriel 81,90 % (4 290 votants) ; Baie-aux-Huîtres 80,25 % (3 396 votants) ; Port-Mathurin 81,36 % (4 222 votants) ; et Grande-Montagne 80,96 % (3 647 votants).
Les deux incertitudes du jour
Les élections régionales à Rodrigues hier ont débouché sur deux incertitudes, le suspense étant toujours de mise sur le plan politique à la mi-journée pour Johnson Roussety et Nicolas Von Mally. D’abord, Johnson Roussety fera-t-il son entrée à l’Assemblée régionale à la faveur de l’allocation des sièges sous la proportionnelle ? Réponse définitive à partir de 17 heures 30 avec la réunion de l’Electoral Supervisory Commission pour la proclamation des élus sous la Party Lists. À la mi-journée, les chances de Johnson Roussety étaient considérées comme bonnes.
L’autre point d’interrogation concerne le sort de Nicolas Von Mally, leader du Mouvement Rodriguais (MR), en tant que ministre de Rodrigues. Interrogé par la presse après avoir concédé la défaite de son parti aux élections régionales, il a fait comprendre au sujet du portefeuille de Rodrigues que « je prendrai des décisions en conséquence des résultats et dans le sillage de la composition du prochain conseil exécutif de l’Assemblée régionale. Toute décision interviendra en temps et lieu. Toutefois, tout dépendra de ce que fera Serge Clair ».
« Sur le plan politique, nous retournons à la case départ, soit un rapport de 10 à huit au sein de l’Assemblée régionale. Nous respectons le vœu exprimé par l’électorat. Nous constatons que c’est un accident de parcours. Nous avons essayé en vain d’endiguer l’effet Johnson Roussety », a poursuivi le leader du MR.
La proclamation des résultats à Grande-Montagne, région No 6, a donné lieu à de grosses émotions. Serge Clair, le leader de l’OPR et chef commissaire désigné, et son épouse, Danielle Clair n’ont pu retenir leurs larmes devant le nouveau tournant politique à Rodrigues.
Échos de campagne
Bien avant le lever du soleil hier, des queues d’électeurs se sont formées devant les 13 établissements primaire et secondaire transformés en centres de vote. De beaux bâtiments, bien mieux entretenus que ceux de Maurice, soit dit en passant. Contrairement à Maurice, où l’électeur attend souvent qu’on vienne le chercher en voiture pour aller voter, le Rodriguais marche – souvent de très longues distances – pour accomplir son devoir civique. Pour lui, voter n’est non seulement une obligation citoyenne mais un engagement moral. Ce qui explique la dénonciation de candidats et partis qui, à travers la distribution des « ti bagaz », ont essayé d’acheter la conscience de l’électeur.
On vote traditionnellement tôt à Rodrigues, avant ou après la messe, pour éviter d’avoir à faire la queue devant les salles de vote. Toutes les formations politiques demandent à leurs partisans d’aller accomplir tôt leur devoir civique. Ce qui leur permet de repérer sur les listes les électeurs en retard et d’envoyer un transport les chercher. Si au cours des élections précédentes, les électeurs n’hésitaient pas à porter fièrement les couleurs de leurs partis, les observateurs politiques notent que cela n’a pas été le cas pour ces troisièmes élections régionales. Les électeurs se dévoilant moins, visuellement, ce qui, avec l’arrivée d’un troisième parti sur l’échiquier, rend un peu plus difficiles les pronostics.
Les 200 mètres
La campagne électorale a été marquée par la multiplication des baz. C’est un phénomène nouveau importé de Maurice, où il est devenu pratiquement une industrie, développée surtout par le MSM aux dernières législatives. La baz, c’est un petit abri temporaire, quelques rondins de bois parés de feuilles de cocotier et de couleurs politiques, destinée à marquer la présence d’un parti dans un village.
Le problème est que chaque parti – s’étant senti obligé d’avoir sa baz – s’est multiplié au sein des principaux villages de l’île, souvent vis-à-vis ou l’un à côté de l’autre. Une présence qui a généré ici et là quelques incidents ; des affrontements verbaux se terminant par des échanges de coups.
Le phénomène des baz a connu un « développement » conséquent le jour des élections. Chaque parti a installé une baz à la limite des 200 mètres des centres de vote. À Maurice, la limite est occupée par des agents assis autour d’une table dont le travail consiste à informer l’électeur et surtout les agents sur les gens qui n’ont pas encore voté. À Rodrigues, on a ajouté à ces agents une baz transformée en discothèque. Il y avait hier de chaque côté des 200 mètres une baz pour chaque parti dont l’élément principal était une sono avec des hauts parleurs. Jouant en boucle les chansons vantant la gloire de leur parti et les défauts de leurs adversaires.
Devant chaque baz des foules de partisans ont dansé pendant toute la journée sur les mêmes musiques avec des sonos ouvertes au maximum. L’ambiance était tellement communicative que l’on a souvent vu des danseurs du Mouvement Rodriguais (MR) se joindre aux danseuses de l’Organisation du Peuple de Rodrigues (OPR) ou du Front Patriotique Rodriguais (FPR) et vice-versa. On aurait pu croire que cette fièvre sonore ne touchait que les agents politiques. Ce n’est pas le cas. Le Rodriguais semble aimer passionnément la musique jouée à tue-tête. Il n’est pas rare de découvrir, au détour d’un chemin, un citoyen installé sous sa varangue et utilisant son matériel hi-fi dernier cri à fond la caisse pour faire « apprécier » ses goûts musicaux à ses voisins. C’est ainsi que les journalistes ont cru qu’il y avait une baz entre Plaine la Fouche Corail et La Ferme. Ce n’était qu’un citoyen rodriguais qui faisait profiter à tous les passants ses CD des Shadows…
À la fin de cette journée électorale calme, au cours de laquelle les décibels ont eu raison des discours politiques, les leaders ont fait des déclarations très mesurées. Une prudence qui est justifiée par le fait que pour la première fois de son histoire l’électeur rodriguais, qui a toujours eu à choisir entre deux partis se retrouve avec trois pour ces élections. La proclamation des résultats indiquera si les Rodriguais ont accepté le concept de la lutte à trois, qui ouvre le jeu démocratique ou ont préféré la bipolarisation, qu’ils pratiquent depuis qu’ils ont commencé à voter.