Dans un entretien publié le samedi 24 mars 2018, Monsieur Bundhun – ancien vice-

Avinaash I. Munohur

président de la République – a défendu sa pension d’ex-vice-président avec une démonstration et une rhétorique qui feront date. Je le cite : « Un salaire de Rs 200 000 ce n’est rien du tout, ce sont des peccadilles… si l’on compare ce qui se passe dans des compagnies. Les capitaines du privé sont rémunérés à juste titre. » Et nous n’en sommes qu’au début, Monsieur Bundhun rajoutant un peu plus loin, en réagissant à une question lui demandant pourquoi les Mauriciens étaient révoltés par ces pensions : « Parce que nous sommes à Maurice. Un petit pays. Les gens pensent petit. D’après eux, qu’est-ce que j’aurais dû faire pour vivre ? Vann pistas ? [] Il faut une hiérarchie dans la société. On n’est pas dans un pays communiste. »

Par delà leur portée éthique et morale – nous laisserons aux lecteurs la liberté de leurs jugements sur cette question –, ces propos choquants font surtout ressortir à quel point certains politiques sont déconnectés de la réalité du quotidien des Mauriciens et, de manière beaucoup plus sérieuse, à quel point ils s’inscrivent dans une structure hiérarchique sociale particulière. Laissons de côté la compréhension extrêmement limitée que Monsieur Bundhun semble avoir du communisme – une idéologie qui n’a jamais pensé une société non hiérarchique, mais une société sans classe, ce qui n’est pas du tout la même chose.

L’étude de Samir Amin

Samir Amin, éminent politologue et économiste égyptien, dans sa belle étude sur les formations sociales du capitalisme périphérique procède à une classification fort intéressante des opérations du pouvoir dans les sociétés postcoloniales. Il s’agit, bien évidemment, d’une abstraction conceptuelle mais cette abstraction – cette forme sans contenu si vous préférez – a un immense mérite : elle se propose de penser l’alliance entre, d’un côté, un capitalisme dont les formes de l’échange et du travail sont extrêmement avant-gardistes et, de l’autre, une structuration politique reposant sur des formes féodales et tributaires de la hiérarchisation sociale. En d’autres termes, Amin nous explique que, malgré l’idéologie libérale et moderne qui a vu dans le capitalisme de type « Smithien » la voie économique de l’affranchissement social et sociétal des structures féodales et tributaires des sociétés anciennes, les pratiques de ce même capitalisme dans les milieux coloniaux ont, en réalité, utilisé ces structures sociales et féodales des sociétés colonisées afin de mieux contrôler et de mieux dominer les populations assujetties. Par exemple, et d’après les recherches de Ranajit Guha, les Britanniques ont eu l’opportunité historique de détruire le système de caste en Inde, mais ne l’ont pas fait car il était plus facile pour eux de dominer les colonisés indiens en conservant une structure qui segmentait déjà de manière importante la société indienne en une hiérarchie hautement codifiée et verticale, et en plaçant leur bureaucratie au-dessus de cette structure dans la création du lien de pouvoir entre dominants et dominés.

Il y avait là une stratégie propre à la tactique coloniale et au mode d’opération de la captation du travail et des richesses dans une société sous domination coloniale. Mais cette cartographie du pouvoir, qui pourrait sembler plus appartenir à une Histoire lointaine qu’à notre présent, a bel et bien des incarnations contemporaines, actuelles et postcoloniales – ce que Gilles Deleuze appelait des « archaïsmes à fonction actuels ».

Sans entrer dans trop de détails, il nous semble que nous pouvons affirmer que nous sommes pris dans quelque chose qui ressemble assez à cela dans l’île Maurice postcoloniale, et le monde de la politique en est un excellent reflet. D’un côté, nos politiciens ne cessent de vanter la nécessité de la modernisation technologico-économique et la modernisation d’un capitalisme résolument néolibéral, mais de l’autre, ils ne cessent d’inscrire leurs rhétoriques et leurs stratégies politiques dans le jeu du communalisme et du castéisme – avatars contemporains des sociétés pré-Modernes qui ne devraient avoir aucune place dans la société mauricienne du XXIe siècle. Ils se défendront peut-être en nous disant que ce jeu est nécessaire puisque représentatif de la multiculturalité de la société mauricienne. Nous leur répondrons que notre multiculturalité appartient à la sphère du privé et n’est pas un jouet qui doit être laissé à la merci des stratégies partisanes, et que le rôle de la politique est de travailler – d’un travail acharné – à la production de la justice sociale. Nous leur dirons également que les postures et les attitudes seigneuriales, princières, patriarcales, voire monarchiques, qu’ils adoptent malheureusement trop souvent n’ont également pas de place dans notre société moderne.

Nous ne pouvons que constater que Monsieur Bundhun n’a pas le monopole de la bêtise en ce domaine. Personne n’a oublié les propos de Navin Ramgoolam, qui défendait ses excès princiers sous prétexte d’avoir la classe, ou encore son sexisme revendiqué envers Nita Deerpalsing – sexisme que Ravi Rutnah aurait cru bon de reproduire ; ou encore Etienne Sinatambou qui, expliquant à des citoyens adultes doués de raison et dont la seule faute était d’être dans l’obligation de devoir fuir leurs maisons dans une situation de grave danger, comment est-ce qu’ils devaient consommer des biscuits comme un maître d’école parle à des élèves de maternelle. Il ne s’agit là que de quelques exemples parmi tant d’autres, mais ces exemples font ressortir un état d’esprit que nos politiciens feraient bien d’abandonner. Ils ne sont pas nos maîtres, mais nos représentants. Ils ne sont pas des seigneurs, des princes ou des monarques, mais des citoyens comme les autres. Nous ne vivons pas dans une société féodale mais dans une société moderne dans laquelle l’un des objectifs de la politique devrait être de combattre toutes les formes de la féodalité, tout en inventant des structures et des pratiques permettant une hiérarchisation sociale où les pratiques de l’égalité auraient une place primordiale – chose qui est tout à fait possible, hiérarchie et égalité n’étant pas des concepts s’excluant mutuellement. La question n’est donc pas celle de la hiérarchie ou pas, mais plutôt celle de comment fonctionne la hiérarchie et comment est-ce que l’accès et l’inscription dans cette hiérarchie doit toujours tendre vers plus d’égalité. C’est ce que l’on appelle la démocratie.

Contrairement à ce que pense Monsieur Bundhun, nous ne sommes pas dans un petit pays où les gens pensent petit. Bien au contraire, nous sommes une grande Nation qui a su inventer un modèle du vivre-ensemble unique et exemplaire, et ce malgré les entraves et la logique de la division dans laquelle n’ont cessé de nous inscrire nos politiciens. Il n’est, bien évidemment pas parfait, mais il a le mérite de tendre vers plus de justice grâce à l’engagement de ses citoyens. Et nos politiciens feraient également bien de se garder de nous insulter aussi ouvertement car notre générosité envers eux n’est pas sans limites. Contrairement aux capitaines du privé, qui ont des impératifs de résultats qui déterminent leurs rémunérations, nos politiciens ne sont soumis à aucun impératif. Il suffit qu’ils soient élus pour bénéficier d’une pension et de privilèges – parfois à vie -, sans devoir faire quoi que ce soit pour justifier cette pension et ces privilèges. La comparaison que souhaite soutenir Monsieur Bundhun est donc une erreur, et une erreur grave – surtout lorsque l’on considère que les marsan pistas payent des taxes qui contribuent à la pension exorbitante de l’ancien Vice-Président (1).

Nous espérons que Monsieur Bundhun aura la bonne idée de s’excuser publiquement de la tristesse de ses propos. Dans le meilleur des mondes, ses excuses devraient prendre la forme d’une promesse citoyenne à reverser une grande partie de sa pension à une œuvre de charité, comme pouvait le faire Pepe Mujica – ancien président de l’Uruguay et homme d’une autorité morale et éthique que nos politiciens feraient bien d’émuler. Mais nous ne nous faisons pas beaucoup d’illusions parce que nous sommes à Maurice, un pays où les politiciens pensent petit.

  1. Rappelons également ici, sans vouloir alimenter le débat de peccadilles, que la pension de l’ex-présidente de la République est de Rs 244 000, non imposable et ne comptant pas les bénéfices auxquels elle aura droit ; alors que le salaire moyen à Maurice en 2017 était de Rs 27 574, imposable.

 Avinaash I. Munohur est politologue et fondateur du think-tank Mauritius Forward. Pour en savoir plus : www.mauritiusforward.org