PASSERELLE : Chinmoy Guha, les littératures au cœur

Chinmoy Guha a récolté une série de distinctions ces dernières années : le Lila Roy state award en 2008, le Henry Derozio bicentenaire award en 2009 et les palmes académiques en France en 2010

Alors qu’il venait pour un court séjour en France, un fleuriste subjugué par son français impeccable et sans accent lui a carrément fait cadeau de ses fleurs. Le philosophe Jacques Derrida lui a un jour déclaré que sa maîtrise des langues pourrait lui faire croire en Dieu ! Chinmoy Guha lui a alors répondu qu’il maîtrisait le français mais n’en était pas pour autant doué pour les langues… Autant, si ce n’est plus que les langues, Chinmoy Guha aime la littérature, à la folie. Il s’est épanché pour Le Mauricien à l’occasion de son invitation à Confluences sur les auteurs qui l’habitent, sur les langues qui l’enchantent et les poésies qui le touchent.
La passion pour les langues et la littérature a fait de Chinmoy Guha le chantre des meilleurs auteurs de la Grande Péninsule, à commencer par ceux de la renaissance bengali qui ont bercé son adolescence. À l’époque, il écrivait des poésies, puis il y a renoncé de crainte de ne pas écrire de grands poèmes. Ce choix empreint de modestie venait aussi sans doute trahir une grande exigence et une conscience aiguë du pouvoir extraordinaire de la création littéraire…
Outre les nombreuses conférences et les cours qu’il a pu donner sur la littérature indienne, ce professeur a aussi réalisé une série de documentaires pour l’Institut central des langues de Mysore, sur les icônes que sont Arun Mitra, Buddhadev Bose, Bibhutibhushan Mukhopadhyay, Kritiibas Ojha, Kaliprasanna Sinha, Pyarichand Mitra et bien sûr Rabindranath Tagore, pour lequel il s’est limité ici aux correspondances.
S’il est apprécié dans les milieux universitaires, indiens et internationaux, comme professeur et spécialiste de littérature anglaise, Chinmoy Guha est aussi apprécié dans le monde francophone et pas seulement pour sa connaissance des auteurs français et pour les nombreuses traductions qu’il a effectuées de leurs œuvres tant en anglais que dans sa langue natale, le bengali. Soucieux de relier le monde, Chinmoy Guha a été ces dernières années le critique littéraire qui a le plus œuvré à la connaissance et même à la redécouverte de Romain Rolland, auquel il voue une admiration particulière.
« Romain Rolland aimait l’Inde et l’Inde l’a aimé, nous dit-il. C’est un des rares auteurs connus dans le monde entier qui a compris la beauté et la complexité de l’Inde. Romain Rolland est pour nous un citoyen du monde. Il connaissait personnellement Gandhi dont il a écrit la première biographie en 1924. Il a également écrit la biographie de Ramakrishna en 1929 et celle de swami Vivekananda en 1930. Les auteurs occidentaux de son époque ont créé une Inde imaginaire dans l’esprit orientaliste comme dirait Edward Said. Mais sans jamais visiter l’Inde, Romain Rolland est allé bien au-delà des stéréotypes. Il s’inscrit dans la lignée du linguiste allemand Max Müller qui a considérablement contribué à la connaissance des langues indo-européennes, ou encore du Britannique William Jones qui a vécu au Bengale où il a fondé l’Asiatic society. »

Le dialogue des littératures
Écrivain à l’œuvre particulièrement généreuse, Romain Rolland reprend vie grâce à des êtres comme le professeur Guha qui contribue à raviver l’intérêt pour son œuvre. Un siècle après, il fait lui aussi partie de ces passeurs qui jettent des passerelles entre les imaginaires grâce à sa connaissance pointue et étendue des littératures de l’Inde, de la France et de l’Angleterre. Son analyse de la poésie de l’Américain TS Eliot est considérée aujourd’hui comme un point de repère dans la critique littéraire tant il a su sonder les influences et les mouvances profondes de l’auteur de The Waste Land ou The hollow man.
Dans « Where the dreams cross : TS Eliot and french poetry », Chinmoy Guha montre en effet que ce poète américain qui a vécu en Angleterre après un séjour à Paris, a étudié le sanskrit et les religions orientales, a été profondément influencé par des poètes français tels que Jules Laforgue, Tristan Corbière, Valery Larbaud ou Paul Claudel. Si certains auditeurs ont pu être choqués par ces analyses, la contradiction ne lui a jamais été apportée qu’il donne ses conférences à Oxford, à Manchester, à Warwick ou à Worcester. Les étudiants de Chinmoy Guha sont furieux qu’il soit davantage connu à l’étranger comme spécialiste de la littérature française que comme professeur de littérature anglaise qu’il est. Ces multiples affinités font certainement la singularité du regard qu’il porte sur chaque chose.
Avant même d’apprendre la langue française, Chinmoy Guha avait déjà lu de nombreux auteurs classiques français en traduction anglaise. Né à Calcutta, Chinmoy Guha a pu très tôt se familiariser avec le monde des lettres grâce à son père qui était un grand lecteur de la littérature mondiale et à sa mère qui a économisé pour qu’il apprenne le français comme il en éprouvait l’ardent désir. Chinmoy avait alors, comme il était de coutume dans les milieux lettrés du Bengale, lu Baudelaire, Rimbaud, Victor Hugo, (etc), ainsi que les grands inspirateurs de l’Inde moderne, des visionnaires tels que Swami Vivekananda, qui était déjà très francophile au XIXe siècle, des auteurs comme la poétesse disparue si jeune, Toru Dutt, ou d’autres encore tels que Michael Madhusudan Dutt et Jyotrindranath Tagore. « Je fais partie de cette tradition au Bengale qui a développé une admiration pour la France, son histoire et sa littérature. »

Troisième fenêtre
Chinmoy Guha présente la littérature française comme une troisième fenêtre venue compléter la culture indienne et bengali, et la culture anglaise, cette troisième voie lui offrant un nouvel espace imaginaire. Plus tard, lorsqu’il aura dompté la langue, il lira les auteurs dans le texte, appréciant la modernité de Baudelaire pour la vie complexe, fascinante et sordide qu’il décrit. Camus et Sartre, Beckett, Ionesco et un peu Victor Hugo font aussi partie des incontournables. Les intellectuels indiens y trouvent un espace différent, ces textes satisfont la quête d’un discours alternatif. « Francis Ponge, René Char pour ne prendre que ces exemples ont une sensibilité visuellement différente de la poésie anglaise. C’est comme au cinéma : un film français est toujours différent d’un film d’Hollywood ! Les auteurs français essaient de voir de l’intérieur. L’Inde a toujours cherché un discours plus profond et a trouvé des éléments de cela dans la poésie française, à commencer par Rimbaud et Baudelaire. » Chinmoy Guha loue aussi l’intégrité et l’honnêteté intellectuelle de Sartre et de Romain Rolland, qualités qu’il trouve manquées chez les pseudo-intellectuels médiatiques du monde actuel.
Comme Romain Rolland est devenu un des grands spécialistes de l’Inde sans y mettre les pieds, Chinmoy Guha s’est approprié le français sans accent et dans tous les registres imaginables sans avoir jamais vécu en France, n’y ayant séjourné que ponctuellement. À 20 ans, il entre à Calcutta au Ramakrishna mission Institute of Culture dans lequel la professeure mauricienne, Sharda Sharma, enseignait le français depuis quarante ans. « Elle était une ambassadrice inofficielle de Maurice, elle ne voulait ni argent ni honneurs mais elle enseignait par amour de la langue. » Chinmoy ressentait cette même passion pourtant difficile à assouvir dans l’Inde du Nord : « J’ai appris le français dans des dictionnaires de toutes sortes. Je me parlais à moi-même devant la glace dans la salle de bain, car je ne connaissais personne à qui parler le français. J’ai appris par cœur, j’ai acheté une trentaine de dictionnaires. Je travaillais 23 heures sur 24, nuit et jour, jour et nuit. J’essayais d’imiter les Français en regardant des films, en répétant les mêmes mots. J’étais fou amoureux de la langue française. Par exemple, j’ai appris à ne pas rouler les “r” grâce au cinéma en répétant "quarante francs". Il faut aussi avoir une bonne oreille… Le micro-Robert m’a aussi beaucoup appris. Les dictionnaires de synonymes sont extraordinaires. Grâce à l’alphabet phonétique international, on sait parfaitement comment chaque mot doit se prononcer. Et puis, on découvre les différents registres, la langue familière, la langue soignée, la langue universitaire, l’argot, etc. J’ai appris qu’on peut dire qu’il pleut, qu’il pleut à verse, qu’il tombe des cordes, des torrents, que ça bruine. J’ai su que l’on peut être non seulement fatigué, mais aussi épuisé, éreinté, esquinté, pompé, vanné, vidé, crevé, etc ! Tout le monde rit lorsque je dis que j’ai appris la langue dans les dictionnaires mais ce sont pourtant des ouvrages extraordinaires. »

Douceur et fluidité
Chinmoy Guha nous raconte avec la même gourmandise qu’il a appris les locutions par cœur, énumérant au hasard des expressions telles que « pas un chat, trois pelés un tondu ou tiré à quatre épingles… Je voulais jouer de la guitare ou du violon en français. Je voulais goûter lentement avec plaisir les facultés de la langue, je voulais caresser et admirer la sculpture de la langue. » Sa carrière prouve qu’il y est magnifiquement parvenu, en traduisant de nombreux auteurs tels que Gide (La porte étroite), Flaubert (Le dictionnaire des idées reçues), La Rochefoucauld (Les maximes), qui ont été réédités à plusieurs reprises. Il a également conçu deux nouvelles anthologies de la poésie française contemporaine, écrit une nouvelle biographie de Victor Hugo et publié il y a peu Remembering Sartre. Enfin a-t-il dirigé le Bureau du livre à l’ambassade de France à Calcutta ainsi qu’une revue littéraire francophone.
Il se dit souvent en Inde que les Bengalis sont les Français de la péninsule en raison d’un encombrant sentiment de supériorité, de cette vie intellectuelle foisonnante et de cette ouverture d’esprit que les intellectuels bengalis ont montré au monde. Pour Chinmoy Guha, il existe aussi une parenté linguistique : « On trouve dans le français et le bengali la même fluidité, la même douceur sonore. Toutes deux sont des langues malléables, avec des liquid sounds et beaucoup de souplesse. » La littérature est dans l’air partout à Calcutta… Cette ville a offert à l’humanité Raja Ram Mohun Roy, le précurseur de la Renaissance du Bengale au XIXe siècle, Rabindranath Tagore, Swami Vivekananda, Jagadish Chandra Bose, le scientifique qui a montré la vie dans les plantes, Satyen Bose à qui on doit le terme « boson » et qui a complété les découvertes d’Einstein, Gayatri Chakravorty Spivak et Amartya Sen, sans parler du merveilleux auteur Amitav Ghosh etc. « En tant que lecteur, je peux dire que la littérature bengali est parmi les plus riches dans ce pays, certains écrivains comme Tagore (poète, chansonnier, romancier, essayiste, dramaturge…), Jibanananda Das, poète qui surpasse René Char et Michaux, les romanciers Bibhuti Bhushan Banerjee, Manik Banerjee et Satinath Bhaduri, le poète Arun Mitra et la romancière et activiste culturelle Mahasweta Devi dépassent les meilleurs auteurs français. Là je sais que je n’exagère pas ! Certains de nos auteurs sont grands, ils puisent de la sève de la terre mais ils sont souvent familiers avec tout ce qui se passe dans le monde. » Au fait, peut-être n’est-il pas inutile de signaler que Chinmoy signifie radieux, qui émane la lumière…